Liberman, tortionnaire de l’électorat, nous doit des explications
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Opinion

Liberman, tortionnaire de l’électorat, nous doit des explications

Il a décidé du sort des derniers scrutins. Alors qu’il semble - enfin - prendre position auprès de Gantz, pourquoi nous a-t-il condamnés à cette impasse politique d'un an ?

David est le fondateur et le rédacteur en chef du Times of Israel. Il était auparavant rédacteur en chef du Jerusalem Post et du Jerusalem Report. Il est l’auteur de « Un peu trop près de Dieu : les frissons et la panique d’une vie en Israël » (2000) et « Nature morte avec les poseurs de bombes : Israël à l’ère du terrorisme » (2004).

Le président d’YIsrael Beytenu, Avigdor Liberman, lors d'un événement à Glilot, le 20 décembre 2019. (Crédit : Tomer Neuberg / Flash90)
Le président d’YIsrael Beytenu, Avigdor Liberman, lors d'un événement à Glilot, le 20 décembre 2019. (Crédit : Tomer Neuberg / Flash90)

Quelques heures après la fermeture des bureaux de vote lors des élections d’avril dernier, le Premier ministre Benjamin Netanyahu a crié victoire, convaincu que son parti du Likud et ses « alliés naturels » à droite et parmi les ultra-orthodoxes avaient remporté la majorité. Lorsque le décompte final a été confirmé, sa réélection semblait en effet assurée : ces alliés naturels avaient remporté 65 sièges à la Knesset.

Sauf que l’un de ces alliés, Avigdor Liberman et son parti Yisrael Beytenu, a décidé de ne pas rejoindre la coalition dirigée par Netanyahu, estimant que le Premier ministre était devenu un redoutable opposant à la coercition ultra-orthodoxe et que lui, Liberman, devait lutter contre. Ainsi, il décidait qu’il ne s’associerait à nouveau avec son allié de longue date que si un projet de loi visant ostensiblement à augmenter la proportion de jeunes hommes ultra-orthodoxes servant dans l’armée était adopté sous sa forme actuelle.

Netanyahu a tenté de trouver une solution, a échoué et a dissous la Knesset plutôt que de laisser son principal rival, le chef du parti Kakhol lavan Benny Gantz, tenter de former sa coalition. Et donc Liberman – sur la base d’un projet de loi qui n’apporterait dans les faits aucune différence significative par rapport aux niveaux de conscription ultra-orthodoxe actuels – a condamné le public israélien à une nouvelle élection.

Lors du vote de septembre, Netanyahu et ses « alliés naturels », cette fois sans Liberman, n’ont remporté que 55 sièges. Encore une fois, Liberman aurait pu donner à Netanyahu la majorité, puisque son parti Yisrael Beytenu avait gagné du terrain, remportant huit sièges. De la même manière, Liberman aurait pu donner à l’opposition dirigée par Gantz une majorité. Mais Liberman appréciait manifestement son rôle de faiseur de rois et a choisi de ne faire ni l’un ni l’autre.

Il a à maintes reprises insisté sur le fait qu’il ne rejoindrait qu’un gouvernement d’unité comprenant à la fois le Likud et Kakhol lavan, et qui excluait à la fois les messianistes (c’est-à-dire certains partis de droite et les partis ultra-orthodoxes) et la Liste arabe unie – qu’il décrit comme suppôt du terrorisme. Étant donné que le parti Kakhol lavan de Gantz était uni uniquement dans le but de renverser Netanyahu, et étant donné que Netanyahu n’allait nulle part où aller, aucun gouvernement de ce genre n’a pu être formé.

Le Président Reuven Rivlin (au centre) rencontre le Premier ministre Benjamin Netanyahu (à gauche) et le chef du parti Kakhol lavan Benny Gantz à la résidence du président à Jérusalem, le 23 septembre 2019. (Crédit : Haim Zach/GPO)

L’infatigable président Reuven Rivlin, déplorant cette paralysie politique prolongée, a imploré Netanyahu et Gantz de négocier les termes d’une coalition « paritétique » dans le cadre de laquelle le mandat de Premier ministre serait partagé entre eux. Mais Gantz craignait que s’il permettait à Netanyahu de servir en premier au poste de Premier ministre, Netanyahu violerait tout accord de transfert de pouvoir, et qu’il n’y aurait pas de mécanisme légal afin de faire respecter l’accord initial. Et Netanyahu a refusé de laisser Gantz servir en premier.

Et ainsi, après des semaines au cours desquelles Netanyahu puis Gantz ont tenté en vain de refaire les lois des mathématiques (politiques), l’insistance de Liberman à jouer le rôle de faiseur de roi, mais en refusant de couronner un monarque, a obligé Israël à emprunter la voie lamentable d’une troisième élection en moins d’un an.

Le troisième round du 2 mars a apporté des changements politiques intéressants. Parmi eux, le Likud a dépassé Kakhol lavan pour regagner son statut de plus grand parti politique d’Israël, et la Liste arabe unie a obtenu un record de 15 sièges.

Mais le changement le plus intéressant et le plus significatif, au niveau de la coalition, est venu de Liberman. Après avoir torturé l’électorat pendant un an, il a pris les devants ce dimanche et a fixé les conditions pour rejoindre un gouvernement – conditions que Gantz a immédiatement acceptées, ce que Netanyahu ne ferait jamais. Lundi, il a rencontré Gantz et ils ont accepté de travailler ensemble à la formation d’une coalition.

« Nous venons de conclure une réunion de qualité, au cours de laquelle nous avons discuté de questions de principe fondamental et déterminé que nous travaillerions ensemble afin de former un gouvernement qui sortirait Israël de l’impasse politique et éviterait un quatrième scrutin », a déclaré lundi après-midi Gantz, avec Liberman à ses côtés. « Nous continuerons à discuter des détails, à formuler nos objectifs communs et à aller de l’avant. »

Liberman, pour sa part, était d’avis qu’une quatrième élection serait « le pire de tous les scénarios possibles » et a promis d’empêcher une telle catastrophe… tout comme il avait juré il y a quelques mois d’empêcher un troisième scrutin.

Le chef du parti Kakhol lavan Benny Gantz et le chef d’Yisrael Beytenu Avigdor Liberman s’adressent à la presse après leur réunion à Ramat Gan, le 9 mars 2020. (Crédit : Tomer Neuberg / Flash90)

Cette même arithmétique politique inflexible, déjà appliquée après les élections de septembre, signifie toujours qu’une coalition dirigée par Gantz sans le Likud de Netanyahu aurait besoin du soutien sous une forme ou une autre de la quasi-totalité de la Liste arabe unie. Mais à ce jour, il est loin d’être clair que toute ou une partie de la Liste recommandera Gantz au poste de Premier ministre lorsque ses représentants rencontreront le président la semaine prochaine. Il n’est pas clair que les 33 députés du parti Kakhol lavan de Gantz soutiendraient une coalition qui dépend du soutien de la Liste arabe unie. Et il n’est pas encore clairement établi que Liberman, lorsque les négociations auront avancé, recommandera d’abord Gantz comme Premier ministre et soutiendra ensuite une coalition qui s’appuie sur la Liste arabe unie.

Mais deux choses sont claires. Premièrement, Avigdor Liberman doit à l’électorat israélien d’importantes clarifications et/ou des excuses. Il aurait pu nous éviter l’impasse politique depuis avril en soutenant Netanyahu. Il aurait pu nous éviter l’impasse politique en septembre en soutenant Netanyahu ou Gantz. Et s’il choisit de couronner Gantz aujourd’hui, il devra trouver une meilleure explication que ses commentaires rapportés à ses collègues ces derniers jours, selon lesquels il n’y aurait « aucune chance » qu’il s’associe à Netanyahu parce qu’il accuse le Premier ministre d’une série de plaintes judiciaires déposées anonymement contre lui et sa famille. Si c’était sa raison, après tout, cela aurait également été le cas en septembre.

Et deuxièmement, l’électorat israélien mérite mieux de ses dirigeants. Comme le reste du monde, Israël est actuellement aux prises avec une crise sanitaire dont les implications sont encore loin d’être pleinement comprises. Nous ne manquons pas de professionnels responsables aux postes d’autorité clés. Mais nous manquons d’un gouvernement et d’un Parlement pleinement opérationnels.

Le Premier ministre et leader du Likud, Benjamin Netanyahu, lors d’une déclaration à Petah Tikva, le 7 mars 2020. (Crédit : Jack GUEZ / AFP)

Nous avons un Premier ministre dont le procès pour corruption doit s’ouvrir dans une semaine et qui n’a eu aucun scrupule samedi soir à, lors de la même « réunion d’urgence », nous avertir à la fois des dangers du coronavirus et des efforts de ses rivaux pour le retirer du pouvoir après une association avec la Liste arabe unie.

A LIRE : Etat d’Israël vs. Netanyahu : détails de l’acte d’accusation du Premier ministre

Nous avons un futur Premier ministre qui a promis il y a quelques jours de ne pas former une coalition s’appuyant sur la Liste arabe unie, mais qui tente maintenant de le faire. Et nous avons un faiseur de rois qui semble jouer capricieusement avec les nerfs de nous tous.

Peut-être que les aspects les plus remarquables de l’élection de la semaine dernière sont que Liberman a en fait deux sièges de plus aujourd’hui qu’il n’avait aux prémices de ce cauchemar électoral. Et que le taux de participation pour ce troisième tour a augmenté – de 68,4 % en avril, à 69,8 % en septembre, à 71,5 % le 2 mars.

Politiciens, veuillez ne pas mal interpréter cette statistique. Nous n’aimons pas aller aux urnes tous les 6 mois. Ce n’est pas une façon de diriger un pays. Je suis tenté d’écrire que le fléau est entré dans vos maisons. Mais ce n’est peut-être pas le moment opportun pour dire cela…

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