Moutons bibliques, avez-vous un passeport israélien ?
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Moutons bibliques, avez-vous un passeport israélien ?

La quête d’un couple pour rapporter une race de moutons bibliques en Israël se heurte aux directives vétérinaires sur l’importation des troupeaux

Un mouton de Jacob nommé Rachel, arborant ce que les Lewinsky appellent un "visage heureux", dans leur ferme à Abbotsville, BC, Canada. (Crédit : Gil Lewinsky/Mustard Seed Imaging)
Un mouton de Jacob nommé Rachel, arborant ce que les Lewinsky appellent un "visage heureux", dans leur ferme à Abbotsville, BC, Canada. (Crédit : Gil Lewinsky/Mustard Seed Imaging)

Quand Jil et Genna Lewinsky ont voulu revenir en Israël, ils pensaient venir avec beaucoup de bagage : un troupeau d’environ 100 moutons.

Leur bagage improbable a commencé avec l’achat d’un lapin dans un magasin, qui les a indirectement transformés de jeunes professionnels en Israël à éleveurs de moutons anciens dans le Canada rural, essayant de protéger une race de mouton qui date de 3 000 ans.

Gil Lewinsky a acheté le lapin comme cadeau de Saint-Valentin pour sa femme, après qu’ils aient tous les deux emménagé en Afrique du Sud depuis Israël, puis dans l’ouest du Canada. Comme à leur habitude, le lapin a rapidement donné naissance à une portée de bébés lapins.

Les Lewinsky cherchaient une maison pour les bébés lapins, et ils ont trouvé une femme qui voulait les adopter.
Cette femme, cependant, cherchait aussi un foyer qui voudrait adopter certains de ses moutons. Ces moutons sont d’une race ancienne particulière appelée « mouton de Jacob », dont les origines remontent au Moyen-Orient d’il y a 3 000 ans.

Les moutons de Jacob, qui sont physiquement similaires aux moutons décrits dans la Genèse, qui sont « pointillés et tachetés » et appartiennent au troupeau de Jacob, quand il était berger pour son beau-père Laban, sont maintenant en brusque diminution au Canada alors que les petites fermes ferment au profit de grandes fermes commerciales.

Les Lewinsky ont fini par tomber amoureux de l’idée de protéger une race en voie de disparition de mouton biblique.

« Ce qui nous attache au mouton de Jacob est que son histoire est parallèle à l’histoire du peuple juif », a expliqué Jenna Lewinsky, au téléphone depuis sa maison d’Abbotsford, une commune rurale proche de Vancouver, dans l’ouest du Canada. « Les juifs ont erré pendant 2 000 ans, et les moutons ont une histoire similaire, de Canaan au Canada aujourd’hui. C’est un voyage complet. »

« J’ai commencé avec quatre moutons, a déclaré Gil Lewinsky. Puis cela a été dix moutons, puis 17. Puis il y a eu des naissances… Maintenant nous avons 65 moutons. Cette année, nous pourrions passer à 100, selon le nombre d’agneaux. »

Les Lewinsky, 31 ans tous les deux, se sont rencontrés à Jérusalem. Après une année de mariage, ils ont décidé d’essayer d’aller vivre dans le pays natal de Jenna, l’Afrique du Sud, puis au Canada, où Gil a passé son enfance. Jenna est comptable, et Gil est un journaliste freelance qui a travaillé pour le Jerusalem Post. Au Canada, le couple louait une propriété rurale et s’est essayé à l’élevage de veaux, mais a rapidement décidé que l’élevage de bétail n’était pas sa tasse de thé. Puis le lapin les a conduits à élever des moutons des temps anciens.

« La raison pour laquelle nous avons pris les quatre premiers moutons est que nous avions entendu que les chiffres diminuaient au Canada, a déclaré Jenna Lewinsky. Nous avons pensé que si nous ne commencions pas à ce moment précis à les sauver, il n’y en aurait plus aucun qui pourrait aller en Israël. [Le mouton de Jacob] devrait être un animal national. Mais les fermiers à qui nous avons parlé nous ont dit qu’il n’y a aucun mouton de Jacob en Israël. »

« J’ai toujours rêvé de sauver les animaux en danger, a-t-elle ajouté. Si nous n’avions pas commencé à ce moment, la plupart de notre troupeau serait des côtelettes. »

Les origines du mouton de Jacob se situent au Moyen-Orient. Les moutons étaient parfois gardés comme animal d’ornement dans des propriétés britanniques à cause de leur fourrure tachetée et de leur tendance à avoir de multiples cornes.

Les moutons ont habituellement deux cornes, mais les moutons de Jacob en ont entre quatre et six, y compris de grandes cornes courbées qui encadrent leur tête. Ils sont aussi prisés pour leur résistance aux maladies et pour la grande qualité de leur toison, bien qu’ils ne produisent pas beaucoup de laine.

L’origine génétique de cette race remonte à au moins quelques milliers d’années. L’histoire de cette race de mouton a débuté dans l’ancienne Syrie (qui est également le foyer biblique de Laban) et a continué en Afrique du Nord. Les envahisseurs maures ont apporté la race en Espagne, puis en Angleterre, où l’animal avait quelque chose d’un mouton trophée. Un certain nombre a été apporté en Amérique du Nord, initialement pour des zoos puis plus tard pour des raisons commerciales.

Les recherches génétiques ont retracé le parcours du mouton de Jacob, depuis l'ancienne Syrie jusqu'à l'Amérique du Nord (Crédit : autorisation Gil Lewinsky)
Les recherches génétiques ont retracé le parcours du mouton de Jacob, depuis l’ancienne Syrie jusqu’à l’Amérique du Nord (Crédit : autorisation Gil Lewinsky)

Cependant, la plupart des fermes commerciales élèvent maintenant des races de moutons avec certaines caractéristiques, comme la quantité importante de viande ou de laine fournie, donc le nombre de moutons des races anciennes a diminué.

La race a reçu le nom de « mouton de Jacob » sur la base du chapitre 30 de la Genèse, quand Jacob parle de quitter la maison de Laban et de prendre sa part du troupeau en paiement de ses années de services. « Aujourd’hui je vais passer parmi tout ton petit bétail, dont je mettrai à l’écart tout agneau pointillé ou tacheté, tout agneau brun parmi les moutons, tout tacheté ou pointillé parmi les chèvres : ce sera mon salaire » (Genèse 30:32).

Lewinsky fait remarquer que le trajet de la race reflète le trajet de Jacob à Canaan puis en Egypte. Pendant que les juifs étaient en Egypte, le mouton a été intégré dans els troupeaux nord-africains. Quelque part pendant le chemin, bien que les juifs soient retournés en Israël, le mouton tacheté n’est pas rentré avec eux.

Gil et Jenna Lewinsky, au centre, avec Ed Fast, deuxième à gauche, et d'autres soutiens de leur ferme à Abbotsford, Canada. (Crédit : autorisation Gil Lewinsky)
Gil et Jenna Lewinsky, au centre, avec Ed Fast, deuxième à gauche, et d’autres soutiens de leur ferme à Abbotsford, Canada. (Crédit : autorisation Gil Lewinsky)

En plus de leur histoire nomade, les moutons ont une autre caractéristique spécifiquement juive : ils souffrent de la maladie de Tay-Sachs, une maladie génétique qui touche les juifs ashkénazes.

La maladie de Tay-Sachs vient d’une consanguinité étroite, c’est pourquoi les moutons de race, qui sont tous issus d’un petit réservoir génétique, ont un problème similaire. Les Lewinsky espèrent que les médecins étudieront les moutons de Jacob pour mieux comprendre comment la maladie affecte les humains.

Aujourd’hui, il ne reste que quelques centaines de moutons de Jacob dans le monde, essentiellement dans des fermes de races anciennes et Angleterre et en Amérique du Nord. Les Lewinsky espèrent établir la première ferme de race ancienne en Israël pour élever des moutons de Jacob. Ils veulent rentrer en Israël et acheter une ferme sur le plateau du Golan, où le sol riche en minéraux leur permettra de ne pas supplémenter les moutons comme doivent le faire les fermiers dans d’autre partie du monde pour ce mouton.

« Nous essayons de raconter au public que nous avons quelque chose du Tanah [Ancien Testament], une pièce d’histoire juive, et nous sentons qu’ils appartiennent à la terre d’Israël », a déclaré Jenna Lewinsky. « Conserver les animaux est une forme de tikkun olam [réparation du monde] », a ajouté Gil.

Ils ont estimé que cela couterait entre 80 000 à 100 000 dollars de rapporter en Israël un troupeau de 100 moutons depuis le Canada dans des boîtes conçues spécialement pour le bétail.

Molly et Leah, deux membres du troupeau des Lewinsky. Les moutons sont prisés pour leur fourrure pointillée et tachetée, bien qu'ils n'en restent que quelques centaines dans le monde. (Crédit : autorisation Gil Lewinsky/Mustard Seed Imaging)
Molly et Leah, deux membres du troupeau des Lewinsky. Les moutons sont prisés pour leur fourrure pointillée et tachetée, bien qu’ils n’en restent que quelques centaines dans le monde. (Crédit : autorisation Gil Lewinsky/Mustard Seed Imaging)

Mais il y a un problème majeur à l’alyah des moutons : la bureaucratie.

En raison d’inquiétudes sanitaires, Israël ne permet l’importation de troupeaux vivants que depuis un nombre limité de pays où il n’y a pas de trace de certaines maladies comme la fièvre catarrhale du mouton ou des bactéries mycoplasme, selon une porte-parole du ministère de l’Agriculture et du Développement rural.

La porte-parole a expliqué que si quelqu’un était intéressé par l’importation de bétail ou de produits animaux, ils devaient compléter une évaluation reconnue internationalement, qui examine à la fois le pays d’origine et les spécificités des animaux qui vont arriver en Israël. L’organisation mondiale pour la santé animale met en place les standards pour ces évaluations.

La porte-parole a ajouté que le processus d’importation du bétail est constitué de plusieurs étapes, et même une fois approuvés, les animaux qui arrivent en Israël doivent passer par une quarantaine d’un certain temps pour s’assurer qu’ils ne sont pas porteurs de maladies.

La première étape du processus d’importation est de mener une évaluation du risque représenté par le pays d’origine. « Le Canada ne fait pas partie des pays approuvés pour importer des moutons, donc nous n’avons pas analysé le risque pour ce troupeau, et ne pouvons pas approuver leur demande », a déclaré la porte-parole.

Alors que les moutons ont habituellement deux cornes, les moutons de Jacob en ont entre quatre et six, comme Solomon. (Crédit : autorisation Gil Lewinsky/Mustard Seed Imaging)
Alors que les moutons ont habituellement deux cornes, les moutons de Jacob en ont entre quatre et six, comme Solomon. (Crédit : autorisation Gil Lewinsky/Mustard Seed Imaging)

Les Etats-Unis ne figurent pas non plus sur la liste de pays approuvés pour le bétail vivant. C’est pourquoi les rabbins de l’institut de temple qui essaient d’importer des vaches rousses Red Angus depuis les Etats-Unis dans une tentative d’élever une génisse rousse sans défauts ont du importer des embryons congelés plutôt que des veaux vivants.

L’ambassade israélienne au Canada essaie de faciliter les rencontres entre les Lewinsky et le ministère de l’Agriculture et du Développement rural pour tenter d’obtenir une exemption.

« Quand Jenna et Gil m’ont parlé, j’ai trouvé que c’était une très belle histoire, a déclaré Eitan Weiss, porte-parole pour l’ambassade israélienne au Canada. Pourquoi ne pas la promouvoir ? Pourquoi ne pas rapporter ce précieux mouton en Israël, particulièrement quand on connait la rareté des moutons en Israël ? C’était avant que nous ne connaissions les limitations. »

Weiss a déclaré que bien qu’il comprenne les exigences vétérinaires établies par l’Etat d’Israël, il reste optimiste sur la capacité des Lewinsky à travailler avec le ministère pour trouver une solution qui préserverait les risques de transmission de maladies et permettrait aux Lewinsky de rentrer en Israël avec leur mouton.

« Nous faisons confiance au ministère de l’Agriculture pour tenir ces délibérations et arriver aux conclusions adéquates, a-t-il déclaré. Je ne peux pas dire pourquoi la situation est ce qu’elle est… Ces moutons ne sont pas supposés venir comme des produits alimentaires ou pour la consommation, mais pour des opportunités touristiques et pédagogiques. »

Alors que Weiss n’a pas pu pour l’instant arranger une rencontre entre des représentants du ministère de l’Agriculture et les Lewinsky, il a dit que le ministère s’était montré ouvert à sa requête initiale.

Le rabbin Falik Schtroks, émissaire du Chabad à Vancouver, a donné un cours à la ferme des Lewinsky en octobre. (Crédit : autorisation Gil Lewinsky)
Le rabbin Falik Schtroks, émissaire du Chabad à Vancouver, a donné un cours à la ferme des Lewinsky en octobre. (Crédit : autorisation Gil Lewinsky)

Les fermes de races anciennes et les Canadiens locaux se sont aussi saisis de la quête des Lewinsky pour rapporter le mouton en Israël. Le rabbin du Habad local a donné un cours à la ferme quand la paracha de la semaine sur Jacob prenant les moutons de Laban a été lue à la synagogue. Ed Fast, l’ancien ministre canadien du Commerce extérieur, a visité le troupeau en août. Fast est à présent député et spécialiste de l’environnement dans l’opposition.

La presse juive, les magasines d’agriculture tendance et la presse canadienne locale ont toutes écrit des articles sur le troupeau. Quand les Lewinsky auront le feu vert pour rentrer en Israël, ils lanceront une campagne de financement pour ramener leurs moutons. Ils mettent à jour leur site internet, les Amis du mouton de Jacob.

Ils espèrent qu’avec l’approbation du ministère de l’Agriculture et du Développement rural, ils pourront être dans l’avion dès l’année prochaine, bien que les lents progrès de la bureaucratie israélienne puissent entraver ce projet.

Les Lewinsky font remarquer que les moutons ont toujours été intrinsèquement liés à l’histoire du judaïsme, depuis la laine utilisée pour les ornements rituels, comme le talith, au sacrifice de l’agneau pascal.

« Moïse était un berger. Il a vu le buisson ardent quand il courrait derrière un mouton, a déclaré Gil Lewinsky. S’occuper du bétail est une profession fondamentale de notre peuple, et une part importante de nos racines. »

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