Mystère résolu : Le lieu du massacre de Babi Yar a été localisé, 79 ans après
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Mystère résolu : Le lieu du massacre de Babi Yar a été localisé, 79 ans après

En Ukraine, un expert a utilisé la 3D et la photographie aérienne pour localiser le ravin mortel sous la ville de Kiev. Le musée de la Shoah de Babi Yar est prévu pour 2026

  • Après le massacre de plus de 33 000 Juifs à Babi Yar, les Allemands et les Ukrainiens marchent sur le charnier. (Domaine public)
    Après le massacre de plus de 33 000 Juifs à Babi Yar, les Allemands et les Ukrainiens marchent sur le charnier. (Domaine public)
  • Esquisse d'artiste du projet du Babi Yar Holocaust Memorial Center à Kiev. (Autorisation)
    Esquisse d'artiste du projet du Babi Yar Holocaust Memorial Center à Kiev. (Autorisation)
  • Après le massacre de Babi Yar à Kiev, 29-30 septembre 1941, dans une simulation du Center for Spatial Technologies pour le BYHMC. (Autorisation)
    Après le massacre de Babi Yar à Kiev, 29-30 septembre 1941, dans une simulation du Center for Spatial Technologies pour le BYHMC. (Autorisation)
  • Esquisse d'artiste du projet du Babi Yar Holocaust Memorial Center, à Kiev (BYHMC Querkraft)
    Esquisse d'artiste du projet du Babi Yar Holocaust Memorial Center, à Kiev (BYHMC Querkraft)

L’“aktion” allemande à Babi Yar a été le plus grand massacre en plein air pendant la dénommée « Shoah par balles », mais le lieu précis de l’atrocité nazie qui a duré deux jours est resté inconnu pendant près de 80 ans.

Ce n’est que ces derniers mois que des centaines de pièces de puzzle ont été assemblées par Martin Dean, un ancien enquêteur de Scotland Yard spécialisé dans les crimes de guerre nazis. Grâce aux efforts de Dean et du Babi Yar Holocaust Memorial Center (BYHMC), une simulation en 3D du site du massacre – à l’époque et maintenant – a été créée.

« Je crois que mon travail va bien au-delà de la compréhension antérieure des historiens qui ont travaillé sur ce sujet », a déclaré Dean dans un entretien avec le Times of Israel.

Pendant 36 heures à la fin du mois de septembre 1941, les occupants allemands de Kiev ont ordonné aux Juifs de se présenter pour ce qui était apparemment une déportation. La marche vers la périphérie de la ville a cependant conduit à Babi Yar – lieu-dit de la ville de Kiev, Babyn Yar, le Ravin de la Grand-mère – où Allemands et Ukrainiens ont massacré 33 771 personnes, selon un rapport SS archivé. La plupart des victimes étaient des femmes, des enfants et des personnes âgées.

Après le massacre de Babi Yar à Kiev, 29-30 septembre 1941, dans une simulation du Center for Spatial Technologies pour le BYHMC. (Autorisation)

Dans les mois qui ont suivi, au moins 70 000 personnes ont été assassinées dans le ravin, dont des Roumains, des nationalistes ukrainiens et des prisonniers de guerre soviétiques. Les opérations de tuerie ont été interrompues en 1943, lorsque Berlin a ordonné que tous les sites d’exécution de masse soient excavés afin que les corps puissent être détruits.

« Les Allemands craignaient que les Soviétiques n’utilisent ces preuves à des fins de propagande », a déclaré Dean. « Ironiquement, une partie de ce que nous savons sur les lieux des fusillades provient d’une douzaine d’anciens prisonniers qui ont brûlé les corps, mais qui ont ensuite réussi à s’échapper juste avant que les nazis ne prévoient de les tuer », a ajouté le chercheur.

Après la défaite de l’Allemagne en 1945, l’Union soviétique a supprimé toute trace du génocide juif. La politique nationale consistait à effacer les différences entre les victimes du nazisme, ce qui impliquait notamment d’“effacer” le ravin lui-même en le remplissant de résidus de briques et d’autres formes de déchets. Ces changements ont fait place à ce qui se trouve aujourd’hui au sommet du ravin : des immeubles d’habitation, une rue, un parc et plusieurs modestes monuments commémoratifs.

« Babi Yar est un symbole des efforts de l’Union soviétique pour effacer physiquement la mémoire », a déclaré Natan Sharansky, icône des droits de l’homme, lors d’une commémoration le 29 septembre. Lors de ce rassemblement, le gouvernement ukrainien s’est engagé à soutenir le centre commémoratif.

« [Les dirigeants soviétiques] ont pris la partie la plus tragique de notre histoire et ont essayé de la faire disparaître. Grâce à l’indépendance de l’Ukraine, la politique a été complètement modifiée en faveur de la mémoire de la Shoah », a déclaré M. Sharansky.

Largement financé par des philanthropes juifs russes, le centre commémoratif a attiré l’attention sur un projet controversé d’utilisation de la réalité virtuelle (RV). Mais il y a eu aussi des étapes importantes dans la recherche, notamment la collecte de 900 noms de victimes jusqu’alors inconnus, ainsi qu’un aperçu de la topographie disparue du ravin.

Plans pour le Babyn Yar Holocaust Memorial Center, qui doit être achevé en 2026. (Autorisation)

« Au final, j’ai mené environ neuf mois de recherches minutieuses et rédigé plus de 30 rapports détaillés, chacun analysant un lieu ou un aspect spécifique de la fusillade de masse, en essayant de mettre en évidence toute nouvelle information découverte ou toute conclusion significative à laquelle nous étions parvenus », a déclaré Dean.

L’ouverture des portes étant prévue pour 2026, les organisateurs du Babi Yar Holocaust Memorial Center considèrent leur collaboration comme « le plus important projet sur l’Holocauste actuellement en développement dans le monde et le premier site commémoratif de ce genre dans l’ancienne Union soviétique, après des décennies durant lesquelles la question a été réduite au silence pour des raisons idéologiques et politiques ».

Un point de basculement à Kiev

Alors que l’Armée Rouge commençait à pousser l’Allemagne hors des terres occupées en 1943, le chef SS Heinrich Himmler ordonna l’exhumation et la destruction des cadavres de la « Solution finale ».

Dans toute la Pologne, l’Ukraine et les autres pays occupés par l’Allemagne, des unités SS ont été chargées d’utiliser des prisonniers pour exhumer et incinérer plus d’un million de cadavres. L’effacement ultérieur de la mémoire à Babi Yar a eu lieu des années plus tard, alors que l’Ukraine était dominée par l’Union soviétique. À ce moment-là, l’effacement était à la fois physique et idéologique.

Vue aérienne de Babi Yar, Kiev, avant la Seconde Guerre mondiale, avec des emplacements marqués pour identifier les points caractéristiques des photos du massacre de 1941. (BYHMC)

« Toute la zone du ravin a été littéralement aplatie et transformée en un parc méconnaissable par rapport au terrain de la guerre », a déclaré Dean, qui a publié sur la « deuxième vague » de la Shoah en Ukraine, dans laquelle des administrateurs civils allemands locaux ont collaboré avec les forces ukrainiennes pour assassiner des Juifs.

Depuis qu’il a rejoint le projet Babi Yar en 2017, Dean a cartographié la route empruntée par les victimes lors du massacre, que les nazis ont programmé pour se dérouler le jour de Yom Kippour. Dean a réussi à dissiper des décennies de confusion sur l’ancienne topographie de la région, notamment sur l’endroit où des photos spécifiques ont été prises.

J’ai découvert qu’un élément clé [du massacre], la « carrière de sable », que l’on peut voir sur certaines images clés durant la guerre, n’a pas vu le jour avant la fin des années 1930, de sorte que même les personnes familières avec Kiev ne connaissaient pas cet élément et ne pouvaient pas le trouver sur les cartes », a déclaré Dean.

Après le massacre de 33 771 Juifs à Babi Yar en septembre 1941, les biens des victimes ont été pillés. (Domaine public)

Dans la carrière de sable, les Juifs étaient obligés de laisser leurs affaires et de se déshabiller sous les coups et les menaces des armes. Ensuite, les victimes ont été pressées de se rendre au bord du ravin, où des pelotons d’exécution ont assassiné des gens par groupes de dix.

Selon Dean, le charnier mesurait environ 150 mètres de long. Les corps étaient empilés par couches, comme des sardines, selon un procédé affiné lors d’autres massacres par le commandant SS Paul Blobel. Après les massacres, des photos ont été prises d’Allemands et d’Ukrainiens utilisant des pelles pour refermer la tombe, qui s’étendait sur la longueur de deux terrains de football.

Des massacres de cette nature se déroulaient depuis trois mois, mais jamais autant de Juifs n’avaient été assassinés en un seul endroit. Comme l’exécution a eu lieu en bordure d’une capitale européenne, la nouvelle de Babi Yar s’est répandue dans le monde entier en quelques jours.

Esquisse d’artiste du projet du Babi Yar Holocaust Memorial Center, à Kiev (BYHMC Querkraft)

Selon les historiens de la Shoah, l’absence d’indignation internationale concernant le meurtre de 33 771 Juifs à Kiev a enhardi les nazis.

Au cours du second semestre 1941, les Einsatzgruppen, les escadrons mobiles de la mort allemands, ont perpétré des massacres dans des centaines d’endroits en Pologne et dans les pays soviétiques occupés. Ce fut l’apogée de la Shoah par balles, au cours de laquelle des collaborateurs locaux aidèrent des unités allemandes – des SS, mais aussi certaines unités de l’armée régulière – à assassiner plus d’un million de Juifs.

Bien que le massacre de Babi Yar ait été un succès selon les normes allemandes, il a également mis en évidence certains problèmes. Des photos ont été prises de Juifs marchant vers le ravin, tandis que de nombreux civils ont entendu ou vu des parties du massacre. Les tueurs devaient être ivres pour faire face au massacre de tant de femmes et d’enfants, et il y avait aussi l’“inefficacité” des balles qui blessaient – mais ne tuaient pas – certaines des victimes.

Après le massacre de plus de 33 000 Juifs à Babi Yar, les Allemands et les Ukrainiens marchent sur le charnier. (Domaine public)

Trois mois après Babi Yar, le rythme du génocide s’est intensifié à Berlin. La création de camps de la mort avec des chambres à gaz devait résoudre les problèmes de massacres localisés et en plein air, y compris la volonté d’éviter aux hommes allemands d’avoir à assassiner leurs victimes de près. Cependant, même après la création des camps de la mort, les exécutions se sont poursuivies dans le ravin de Kiev jusqu’en 1943.

« Pour partager leurs sentiments »

Les preuves examinées par l’historien Dean comprenaient des témoignages oraux, des dessins de soldats, et même des ombres projetées par des arbres.

« Ma méthodologie a consisté à combiner des photographies au sol avec des photographies aériennes, des cartes et surtout des témoignages », a déclaré Dean. « Dans les enquêtes judiciaires allemandes de l’après-guerre, il y a des centaines de témoignages d’hommes qui ont agi comme gardiens ou même comme tireurs à Babi Yar. J’ai particulièrement recherché toute référence à des caractéristiques géographiques ou des descriptions du processus d’organisation des fusillades », a déclaré l’enquêteur.

Martin Dean, enquêteur sur les crimes de guerre nazis. (Autorisation)

En plus des auteurs allemands et ukrainiens dont les témoignages ont été transcrits et traduits, il y a eu une poignée de Juifs blessés qui ont pu ramper hors du ravin pendant la nuit. Dean a juxtaposé toutes ces descriptions de témoins oculaires pour situer le lieu du massacre.

« Heureusement, plusieurs photos avaient des angles de vue qui se chevauchaient, nous avons donc pu reconstituer un panorama des photos en trouvant des éléments distinctifs de végétation ou de terrain qui se chevauchaient », a déclaré Dean.

« Celles-ci ont ensuite été comparées à des photographies et des cartes aériennes pour visualiser la topographie entière », a déclaré Dean. « En agrandissant les photographies terrestres et aériennes, il a été possible d’identifier des caractéristiques non évidentes à l’œil nu », a-t-il expliqué.

Parmi les éléments de preuve examinés par Dean, certains avaient été précédemment écartés par les enquêteurs.

« En particulier, il y avait deux croquis cartographiques assez rudimentaires dessinés par les Allemands, qui ne semblent pas très utiles à première vue », a déclaré Dean. « Cependant, avec les témoignages de ces témoins, les croquis cartographiques corroborent fortement l’image globale que j’ai construite en comparant les différentes sources ».

Plans pour le Babi Yar Holocaust Memorial Center à Kiev. (Autorisation)

Bien que le centre commémoratif n’ouvre pas avant six ans, une douzaine de projets sont en cours sous les auspices du BYHMC. Parmi eux, la création d’une installation de réalité virtuelle (RV) destinée à aider les visiteurs à se connecter « émotionnellement » avec ce qui s’est passé à Babi Yar, selon Ilya Khrzhanovsky, le directeur artistique du centre commémoratif.

L’année dernière, le film « DAU » de Khrzhanovsky a été présenté en première dans le cadre de son projet pluridisciplinaire de longue date qui mêle cinéma, art et anthropologie. Après avoir fait la une des journaux pour son « Stalinist Truman Show », Khrzhanovsky – dont la mère est juive – a fait pression pour travailler sur le projet Babi Yar, dont le budget est de 100 000 000 dollars.

Selon Khrzhanovsky, le support n’est pas le message lorsqu’il s’agit de son rôle dans l’élaboration du musée.

Esquisse d’artiste du projet du Babi Yar Holocaust Memorial Center à Kiev. (Autorisation)

« La technologie n’est pas le but en soi », a déclaré Khrzhanovsky au Times of Israel. « C’est un outil, mais c’est aussi un nouveau langage. La technologie de la RV permettra au public de se sentir plus proche des victimes, de comprendre qui elles étaient, elles et leurs familles, d’entendre des sons du passé et de partager leurs sentiments, leurs pensées et leurs actions », a déclaré le réalisateur, qui a assuré au public qu’il n’y aurait pas de « jeu de rôle » basé sur la RV.

Le futur centre commémorera non seulement les victimes de Babi Yar, mais aussi toutes les victimes de la Shoah par balles dans les pays soviétiques occupés par les nazis. Il n’existe pas de musée de la Shoah de cette envergure à l’est de la Pologne, même si le génocide a commencé dans ces pays avec une forte participation des collaborateurs locaux – y compris les forces de police.

Selon Dean, ancien enquêteur de Scotland Yard, le centre est « largement considéré comme une étape nécessaire vers la création d’une société civile forte en Ukraine ».

A partir de 2026, les visiteurs du centre commémoratif apprendront ce qui s’est passé sous leurs pieds à Kiev – un massacre de deux jours suivi par l’incinération de toutes les preuves, après quoi la topographie a été lentement effacée. Dean, ainsi que les témoins oculaires de Babi Yar, ont veillé à ce que l’emplacement précis de cette atrocité ne soit pas perdu une troisième fois pour l’Histoire.

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