Pas de victimes, et pourtant l’armée annonce des blessés pour duper le Hezbollah
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Analyse

Pas de victimes, et pourtant l’armée annonce des blessés pour duper le Hezbollah

Pourquoi Tsahal a-t-il simulé l'évacuation de "soldats blessés" après l'attaque terroriste, dimanche ? Et quoi d'autre a été caché dans le brouillard de la quasi-guerre ?

David Horovitz

David est le fondateur et le rédacteur en chef du Times of Israel. Il était auparavant rédacteur en chef du Jerusalem Post et du Jerusalem Report. Il est l’auteur de « Un peu trop près de Dieu : les frissons et la panique d’une vie en Israël » (2000) et « Nature morte avec les poseurs de bombes : Israël à l’ère du terrorisme » (2004).

Un incendie a éclaté près de la ville d'Avivim, au nord d'Israël, dans un champ le long de la frontière avec Israël, du côté libanais, à la suite d'un échange de tirs, le 1er septembre 2019. (ALAA MAREY / AFP)
Un incendie a éclaté près de la ville d'Avivim, au nord d'Israël, dans un champ le long de la frontière avec Israël, du côté libanais, à la suite d'un échange de tirs, le 1er septembre 2019. (ALAA MAREY / AFP)

Ainsi, Israël et le Hezbollah étaient « à deux doigts de la guerre », a déclaré avec stupéfaction dimanche soir Yakov Bardugo, présentateur de la radio de l’armée israélienne.

Il s’exprimait, avec un ton mêlant soulagement et horreur, quelques instants après que le correspondant militaire de la station a rapporté que
l’ “ambulance militaire” frappée et détruite par un missile antichar du Hezbollah dans l’après-midi était vide quand elle a été frappée mais que des soldats étaient à son bord une demi heure auparavant.

Il s’exprimait d’ailleurs dans la confusion du conflit, lorsque le Hezbollah prétendait avoir tué et blessé des soldats, lorsque les médias israéliens montraient des images de deux soldats « blessés » évacués par hélicoptère vers l’hôpital Rambam, à Haïfa, alors que Yoav Galant, un ministre éminent du Likud, déclarait également qu’il n’y avait pas eu de victimes, à sa connaissance, dans l’attaque du Hezbollah.

Plus tard dimanche soir, un peu de brouillard s’était dissipé. Le véhicule qui a été touché, un véhicule blindé de transport de troupe Wolf [VBTT] pouvant accueillir jusqu’à huit personnes, n’était en fait pas une ambulance militaire ; cette description était erronée, a précisé l’armée israélienne.

Un soldat israélien « blessé » pendant une simulation d’évacuation d’un véhicule blindé de transport de troupes touché par un missile antichar du Hezbollah, à la frontière du Liban, le 1er septembre 2019. (Capture d’écran Twitter)

Plus spectaculaire encore, les soldats « blessés, évacués » n’ont pas été blessés du tout. Le film les montrant transportés par brancard jusqu’à un hélicoptère en attente, puis transportés à l’hôpital, était un leurre – un exemple de « guerre psychologique » – destiné à faire croire au Hezbollah qu’il avait effectivement réussi à blesser des soldats de Tsahal dans son attaque tant attendue contre des soldats à la frontière Nord.

Et l’évacuation mise en scène semblait avoir fonctionné : Le Hezbollah, qui était déterminé à venger une attaque israélienne préventive le 24 août sur un site au sud de Damas d’où ses maîtres iraniens étaient sur le point de lancer des « drones tueurs » armés sur Israël, a salué son succès manifeste, Israël a riposté avec 100 obus de mortier sur diverses cibles au sud Liban, et un calme tendu a été rapidement rétabli au nord.

Il s’est avéré que Gallant avait pris la parole de façon intempestive lorsqu’il a déclaré que l’armée israélienne n’avait subi aucune perte de vie ; Le Premier ministre Benjamin Netanyahu a demandé instamment aux ministres de garder le silence sur la question un peu plus longtemps – jusqu’à ce qu’il soit clair que cet épisode était terminé et qu’il puisse rapporter personnellement qu’aucun soldat n’avait été blessé, de quelque façon que ce soit.

Les dirigeants militaires et politiques israéliens étaient si confiants que la flambée de violence s’était en effet dissipée que les agriculteurs, tout près de la frontière, étaient de retour dans leurs champs dès dimanche soir et que les élèves du nord du pays étaient informés que les classes seraient ouvertes le lundi comme d’habitude.

Personne ne croit cependant que l’incident de dimanche annonce un calme prolongé. Le Hezbollah pourrait choisir de maintenir la fiction selon laquelle il aurait tué et/ou blessé des soldats de Tsahal, se déclarer satisfait de ses frappes de missiles et revenir à sa planification à long terme, financée par l’Iran, pour la destruction ultime d’Israël. Ou bien il pourrait préparer une deuxième attaque de représailles, pour l’attaque d’un drone sur une composante essentielle de ses systèmes de fabrication de missiles, à Beyrouth il y a une semaine – une attaque attribuée à Israël, mais qu’Israël n’a pas revendiquée. Ou, reconnaissant et furieux de la duperie israélienne, il pourrait essayer à nouveau de venger la frappe israélienne du 24 août en Syrie, dans laquelle deux de ses combattants ont été tués.

Du point de vue d’Israël aussi, d’autres affrontements sont inévitables. L’Iran tente d’approfondir ses capacités militaires en Syrie et au Liban, et Israël continuera de frapper les entrepôts d’armes, les convois militaires et d’autres cibles au Liban, en Syrie, en Irak et au-delà alors qu’il tente de déjouer les plans des ayatollahs.

En ce qui concerne plus particulièrement l’escalade de dimanche, Israël a également indiqué clairement qu’il ferait tout son possible pour contrecarrer les efforts déployés par l’Iran et le Hezbollah pour étoffer l’arsenal de missiles guidés de précision à la disposition du Hezbollah. L’ancien chef du renseignement militaire de l’armée israélienne, Amos Yadlin, a déclaré dimanche que le Hezbollah dispose actuellement de 50 missiles de précision de ce type, que les différents systèmes de défense antimissile d’Israël pourraient maîtriser. S’il y en avait 500, ce serait plus difficile pour Israël, a-t-il ajouté. Et 5 000, ce serait impossible. Ainsi, a laissé entendre Yadlin, Tsahal devra tôt ou tard lancer une opération d’envergure pour s’attaquer à cette infrastructure de missiles.

S’il est clair que la prochaine confrontation entre le Hezbollah et Israël n’est qu’une question de temps, certains aspects du conflit frontalier spectaculaire de dimanche restent dans le flou de cette pseudo-guerre.

D’une part, comment l’échelon militaire et politique peut-il assurer avec autant de confiance aux civils israéliens que le danger est écarté alors même que les troupes israéliennes restent sur leurs gardes à la frontière ?

D’autre part, pourquoi Israël a-t-il révélé son opération de leurre, alors que celle-ci avait été si efficace ? Est-ce parce que l’hôpital Rambam a refusé de jouer le jeu et qu’il a émis un communiqué disant que les deux soldats évacués ont été renvoyés sans avoir eu besoin de soins médicaux ? Était-ce aussi parce que quelqu’un, quelque part dans la hiérarchie militaire ou politique, a décidé qu’il serait déraisonnable de maintenir la fiction – de dire au public israélien que deux soldats avaient été blessés alors qu’ils ne l’étaient pas ?

La chaîne israélienne d’information Kan a rediffusé dimanche soir une récente interview du porte-parole de Tsahal, Ronen Manelis, dans laquelle, interrogé précisément sur la disposition ou non de son unité à diffuser de fausses informations, Manelis a assuré que « tous les communiqués officiels de l’armée israélienne sont vrais » et que ni le public ni « l’autre camp » ne seraient informés de manière « factice ». Le correspondant militaire de Kan a noté, dans ce contexte, que l’armée israélienne n’avait pas officiellement affirmé que deux soldats avaient été blessés. Peut-être pas, mais c’est la vidéo du leurre qui a parlé à sa place.

Et enfin, le Hezbollah et Israël étaient-ils vraiment à 30 minutes de la guerre ? Ou, pour le dire autrement, y avait-il vraiment des soldats de Tsahal dans ce VBTT une demi-heure avant que le Hezbollah ne le détruise ?

Le journaliste de Kan, pour sa part, était catégorique sur le fait qu’ “il y avait des soldats dans [ce véhicule] jusqu’à peu avant les tirs [du Hezbollah]”. Et peut-être qu’il y en avait. Dans ce cas, Dieu merci, ils sont sortis en temps voulu. Ou peut-être qu’il n’y en avait pas. Quelques jours plus tôt, après tout, on avait vu Tsahal déployer des véhicules de l’armée avec des mannequins à l’intérieur, apparemment pour attirer les tirs du Hezbollah.

Lorsque la confusion de la guerre est délibérément rendue plus brumeuse, même pour les meilleures raisons, il devient plus difficile de savoir qui et quoi croire.

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