Pierre Nora se confie sur Macron, son judaïsme et la place des juifs en France
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Interview

Pierre Nora se confie sur Macron, son judaïsme et la place des juifs en France

L'historien de la mémoire et de l'identité française se penche sur le président français, analyse la vie juive française et revient sur son amitié avec "l'invivable" Lanzmann

Journaliste Société-Reportage

Le "nouvel historien" et académicien Pierre Nora (Crédit: C.Hélie/Editions Gallimard)
Le "nouvel historien" et académicien Pierre Nora (Crédit: C.Hélie/Editions Gallimard)

Historien français, se préservant une place un peu à l’écart, membre de l’Académie française, et Juif de souche alsacienne, Pierre Nora, né en 1931, est reconnu pour ses travaux sur le « sentiment national » et sa composante mémorielle. Un choix de recherche qu’il relie directement à son identité juive.

Times of Israël : Quand vous déclariez en 2015 : « Pour beaucoup j’apparais comme le type même du juif super assimilé et très loin même du judaïsme alors que je suis juif des pieds à la tête, » que vouliez-vous dire ?

Pierre Nora : Il faudrait vous raconter ma vie, mais  je vais juste vous donner un exemple assez amusant qui illustre bien cette ambivalence. Je suis né dans une famille très assimilée, très française.

Mon nom Nora est en fait Aron à l’envers. Ce changement date de 1808, au moment où Napoléon a imposé le recensement en Alsace-Lorraine, d’où venaient mes parents. Mon père a toujours vu dans le fait que mon aïeul Moïse Aron se soit fait inscrire sous le nom de Nora une volonté de se franciser.

Or, après quelques recherches, il m’est apparu que ce n’était pas la vraie raison. Nora veut dire ‘le terrible’ en hébreu. C’était en fait une façon dans son village où il n’y avait que quatre familles juives, de montrer qu’il était le chef de la communauté. Il s’agissait, au lieu de se franciser, de s’enraciner dans un judaïsme cryptique pour les Français, mais qui voulait dire quelque chose pour les Juifs.

Prière de la communauté juive remerciant Napoléon, peu avant la séance solennelle de clôture du ‘Grand Sanhédrin’, en mars 1807. (Crédit: autorisation)

Pour ma part, j’ai connu un attachement pour le judaïsme, via Israël lors de la Guerre des Six jours, lors de laquelle j’ai voulu m’engager.

Mais au-delà de tout cela, je pense que si j’ai fait ce que j’ai fait en histoire, ce travail sur les lieux de mémoire et l’apport de la mémoire à l’histoire de la France, ce n’est pas pour rien, c’est quand même parce que je suis juif.

Pourquoi le premier ai-je été polarisé par l’idée de la mémoire et l’ai-je appliqué à la France ?

En quoi la mémoire est-elle spécifiquement juive ?

Les juifs sont tout simplement le peuple de la mémoire. Evidemment cela mériterait des approfondissements… Mais inconsciemment je n’ai pas fait cela pour rien. D’ailleurs, j’ai été très éclairé par une coïncidence que j’ai lue chez un historien qui s’appelle François Hartog.

Il expliquait qu’en 1984-1985 il y a ‘Shoah’ de Claude Lanzmann, il y a les ‘Mémoires’ de Vidal-Naquet, il y a la traduction de ‘Histoire juive et mémoire juive’ de Yerushalmi qui a beaucoup compté pour moi et qui a paru en même temps que le premier tome des ‘Lieux de mémoire’, cela a été une année particulière.

D’ailleurs Yerushalmi m’avait confié que ‘Lieux de mémoire’ l’avait passionné et que j’avais appliqué à la France ce que lui avait appliqué au peuple juif. Je pense que toute ma vie a été conditionnée par cette identité ambiguë qui est à la fois française et juive.

Profitons de votre expertise sur l’importance du symbolique justement, pour éclairer la présidence Macron. On a eu l’impression au début de son mandat, en accueillant Vladimir Poutine au château de Versailles, ou Donald Trump à la Tour Eiffel pour les 100 ans de l’entrée en guerre des Etats-Unis, d’une volonté stratégique d’utiliser des symboles forts. Son entourage parlait alors ouvertement de ‘magie des symboles’ et de ‘donner de la majesté aux événements’. Pertinent, selon vous ?

La mise en scène revêt une importance très grande, Macron a eu dès le début le désir de redonner une dignité et un statut à la présidence de la République qui avaient été très largement entamés.

Son prestige personnel s’encadre dans le prestige des lieux qu’il a choisis avec soin, et dont il a fait à chaque fois une scénographie très réussie, certes un peu grandiloquente quand elle se déroulait à Athènes en face de l’Acropole mais qui néanmoins correspond à une représentation nationale qui a contribué  à faire de lui à l’international une personnalité qui en un an est devenue la plus enviée d’Europe.

Le président russe Vladimir Poutine, à gauche, accueilli par le président français Emmanuel Macron à son arrivée au château de Versailles, le 29 mai 2017. (Crédit : Stéphane de Sakutin/AFP)

L’affaire Benalla n’a-t-elle pas écorné son image, et ce renouveau qu’il a fortement symbolisé à ses débuts ?

Il est trop tôt pour le dire, mais quelque chose s’est sans doute étiolé. Cela a succédé à un basculement de l’opinion lié à sa propre politique qui a donné de lourds symboles, fiscaux et autres, et qui a fait pencher son image à droite alors qu’il est issu du précédent gouvernement Hollande de gauche.

Mais il incarne encore un volontarisme politique assez unique qu’il faut encourager.

Il n’aurait pas maîtrisé la symbolique de son action ?

On ne sait pas car il y a un mystère Macron sur l’homme lui-même. Il a réussi une aventure extraordinaire, unique dans l’histoire politique de la France, et à ce titre il est apparu sur le champ comme un homme nouveau, pour ce qu’il appelait lui-même ‘un monde nouveau’, et tout ce qui arrive ces semaines-ci avec l’affaire Benalla, donne l’impression que l’on est dans un monde assez classique.

Il y a aussi un mystère parce que, au fond, il paraissait un très bon élève issu de la méritocratie française, réussissant bien dans sa normalité et presque sa banalité de premier de la classe.

Et pourtant, il n’est ni normal ni banal, et recèle quelque chose que l’on attend de découvrir, que l’on a attendu beaucoup et que l’on continue à beaucoup d’égards à attendre.

S’il ne réussissait pas, on sait où la France se rendrait. Toute l’Europe est en train de devenir populiste ou ressent cette menace, si Macron ne réussissait pas son expérience ce serait probablement une catastrophe pour la France.

A ce titre, il n’est donc pas inutile de modérer les critiques superflues.

Etes-vous en train de dire que, de la même manière que Obama a précédé Trump, Macron, qui symbolise aussi un renouveau, une idée de progrès, une modernité, pourrait amener à l’élection d’une figure populiste. Cela pourrait-il signifier être le chant du cygne d’une certaine forme de progressisme ?

Sinon le chant du cygne, car il veut dire que c’est la mort après, l’espoir ultime d’un renouveau et d’une réussite économique qui n’est pas joué, et peut encore se réaliser.

Emmanuel Macron, Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen (Crédit : AFP / Pool / Eliot Blondet)

Le moule technocratique dont provient Macron lui a donné une très bonne connaissance de l’appareil dans lequel il a su progresser à une vitesse incroyable. Mais n’est-ce pas sa limite ?

Il manque surtout d’un parti. Il manque de beaucoup de choses, et c’est en partie pour cela qu’il a personnalisé extraordinairement l’exercice du pouvoir sur sa personne, sur l’exécutif, et sur l’Elysée.

C’est vrai qu’ils ont fait une sorte de commando sur la France, commando qui a réussi. Il manque donc d’un parti, d’une idéologie, car on ne sait pas ce que c’est que le ‘macronisme’. Vous savez, même Giscard d’Estaing disait ‘on peut gouverner la France avec 10 personnes’.

Il y a quelque chose chez Macron ce technocrate, inspecteur des Finances, et brillant esprit, qui doit penser qu’on peut gouverner avec son commando personnel.

Mais en fait, on ne sait pas de quoi est conscient cet homme super-intelligent. Est-ce qu’il est conscient de la colère, des capacités révoltistes – si françaises – et pour ne pas dire révolutionnaires que recèle la France ?

Est-ce que ses mesures qui doivent donner des résultats à moyen terme pourraient être accompagnées de mesures qui donneraient des résultats à court terme, et qui balanceraient un peu ce sentiment ?

Il donne parfois le sentiment d’une sorte d’arrogance personnelle qui est inquiétante, mais qui peut être liée à une forme de courage certain, comme lorsqu’il a dit ‘c’est moi le responsable’ [pour « l’affaire » Benalla]. C’était à la fois assez utopique puisqu’on ne peut pas ‘venir le chercher’, mais en même temps, c’était assez courageux de couvrir tout le monde.

Le président français Emmanuel Macron lors des funérailles de Mireille Knoll, survivante de l’Holocauste, le 28 mars 2018 (Abraham Ben Isaac / Twitter via JTA)

Vous qui regrettiez l’absence de mobilisation populaire après l’attentat de l’Hyper Casher, avez-vous revu votre jugement ? Les assassinats de Sarah Halimi et Mireille Knoll ont provoqué, surtout dans la deuxième affaire qui a donné lieu à une importante manifestation le 28 mars dernier, des réactions de la part de l’opinion publique française, qui viennent à l’encontre – un peu – de ce sentiment de solitude ressenti par les Français juifs.

Il faut le dire, cette manifestation a surtout mobilisé des Français juifs, hélas. Mais ce désamour remonte à plus loin.

Le premier signe d’un changement d’attachement et d’affection des Français juifs envers la France, que l’affaire Dreyfus et le régime de Vichy n’avaient malgré tout pas totalement altéré, remonte aux années 1960, et le rapatriement des Juifs pieds-noirs d’Algérie.

C’est un grand tournant historique : les Juifs depuis le 19e siècle et tout le long du 20e ont été des « super Français », en atteste par exemple le pourcentage des Juifs morts durant la guerre de 1914 qui est supérieur à celui de la moyenne nationale.

Mais les choses ont changé avec le retour massif des Juifs d’Algérie en France. Ils ont eu le sentiment d’avoir été deux fois abandonnés par la France, une fois en 1940 – le statut des Juifs –  et une fois en 1962 – à l’indépendance de l’Algérie.

Les participants marchent derrière des banderoles tenant des pancartes lors d’une marche silencieuse à Paris en mémoire de Mireille Knoll, une Juive de 85 ans assassinée chez elle dans ce que la police a qualifié d’attaque antisémite (Crédit : François Guillot / AFP)

Leur ressentiment vis-à-vis de la France est devenu le nouveau paradigme de la relation entre les Juifs et de la France, qui s’est manifesté par exemple au moment des ’12 heures pour Israël’ et qui n’a fait que s’approfondir [les ’12 heures pour Israël’ sont les premières manifestations rassemblant des dizaines de milliers de personnes en 1976 critiques de la politique de la France à l’égard d’Israël] .

Il y a une sorte d’amour déçu, brisé, et un sentiment de solitude qui s’est aggravé de plus en plus avec les assassinats récents de Sarah Halimi et Mireille Knoll où on n’a pas vu, finalement, beaucoup de Français se manifester.

Marche blanche à la mémoire de Lucie Sarah Halimi, à Paris, le 9 avril 2017. (Crédit : Bernard Musicant/Twitter)

C’est un changement relativement récent : après l’attentat contre la synagogue rue Copernic à Paris le 3 octobre 1980, les Français avaient manifesté de manière presque unanime pour les Juifs.

Après les attentats de 2015, s’il n’y avait eu que l’attaque de l’Hyper Casher, il n’y aurait pas eu les quatre millions dans la rue qu’à provoqué l’attaque de Charlie Hebdo. C’est d’ailleurs à partir de ce moment-là que beaucoup de Juifs sont partis en Israël.

Pour finir, on sait que Claude Lanzmann était un de vos amis proches, comment décririez vous le personnage qu’il a incarné ?

C’était un ami très personnel, c’était un homme monstrueux à tous égards, mais c’était un monstre qui a eu une vie extraordinaire, et qui a laissé une oeuvre extraordinaire.

Alors on s’incline beaucoup.

Il était insupportable a beaucoup d’égards, et personnellement, car c’était un ‘égolâtre’ à côté de qui Chateaubriand paraissait un modeste personnage.

Mais il a fait un grand film avec ‘Shoah’ qui a changé la perception des choses. Il a écrit un grand livre avec ‘Le lièvre de Patagonie’, qui est un livre magnifique. Il a su refaire d’autres films comme ‘Le dernier des injustes’, et surtout terminer avec ‘Les quatre sœurs‘.

Ce film est une oeuvre profondément émouvante et un magnifique hommage à la féminité, lui qui a été à la fois un dévoreur de femmes dans des conditions souvent discutables.

Il a eu une belle et grande vie, on se la souhaiterait à beaucoup d’égards. Alors c’est ça qui domine et qui restera, même si le personnage était un peu invivable.

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