Pologne vs. Pays-Bas: Deux approches opposées de l’histoire de la Shoah
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Pologne vs. Pays-Bas: Deux approches opposées de l’histoire de la Shoah

Si le procès de l'histoire de la Shoah est toujours en cours en Pologne, les archives, aux Pays-Bas, sur 300 000 "collaborateurs" nazis sont étudiées et diffusées depuis vingt ans

Les archives nationales néerlandaises. (Autorisation)
Les archives nationales néerlandaises. (Autorisation)

Quand les historiens tentent d’étudier les agissements des citoyens néerlandais au cours de l’occupation des Pays-Bas par l’Allemagne nazie, ils n’ont aucune difficulté à accéder à un ensemble de documents qui, lorsqu’ils sont placés les uns sur les autres, dépassent en hauteur le National Mall à Washington, DC.

Il y a vingt ans, ces documents issus des « archives centrales de compétence spéciale » avaient été déposés aux archives nationales néerlandaises, à la Haye. Soudainement, 300 000 dossiers consacrés à des Hollandais soupçonnés d’avoir collaboré avec les nazis avaient été mis à la disposition de tous.

« Il y a des membres des familles qui veulent voir le dossier de leur père ou de leur mère mais aussi des historiens et d’autres universitaires », commente Bas Kortholt, historien néerlandais et délégué auprès de l’IHRA (International Holocaust Remembrance Alliance).

Le climat, aux Pays-Bas, diffère donc fortement de l’atmosphère qui règne actuellement en Pologne, qui viserait finalement à « museler » la recherche. Le 9 février, une cour de district a ordonné à deux éminents historiens de la Shoah, Jan Grabowski et Barbara Engelking, de présenter leurs excuses à une femme qui avait affirmé que les deux chercheurs avaient diffamé feu son oncle.

Au cœur du dossier, le livre de 1 600 pages écrit par ces deux experts intitulé : Nuit sans fin : La destinée des Juifs dans des comtés choisis de la Pologne occupée. Cet ouvrage évoque les différentes formes de collaboration mises en place entre les Polonais et les occupants allemands dans les persécutions anti-juives et notamment le rôle tenu par la dite « Police bleue polonaise », forte de 20 000 membres.

En Pologne, les recherches sur la Shoah sont devenues un enjeu politique depuis l’arrivée au pouvoir du parti du Droit et de la Justice en 2015. De l’autre côté, la numérisation de toutes les archives néerlandaises « de compétence spéciale » ont aidé les chercheurs à rassembler une mosaïque diversifiée des comportements qui ont pu être adoptés par les citoyens pendant la guerre.

Les archives nationales hollandaises où les documents de guerre, mis les uns aux côtés des autres, représentent quatre (Autorisation)

« Aujourd’hui, environ 4 000 personnes par an se rendent aux archives nationales pour voir ces documents », explique Kortholt, qui est chercheur au musée du camp de transit de Westerbork.

« Une meilleure accessibilité à ces archives a permis, permet et permettra encore de faciliter l’étude sur le phénomène de la collaboration et des persécutions aux Pays-Bas, ce qui entraînera l’écriture d’un plus grand nombre d’ouvrages académiques, de plus nombreuses vérifications des faits de la part des journalistes, ainsi que davantage d’expositions et de films documentaires », affirme Kortholt au Times of Israel. « Tout cela est nécessaire si on veut avoir un débat public sain sur une partie obscure de l’histoire du pays ».

A l’intérieur des archives néerlandaises, les documents de cours spéciales d’après-guerre et des tribunaux ont été compilés parmi 150 archives locales, chacune avec son fichier propre. D’ici 2025, tous les documents auront été numérisés. S’ils étaient empilés, ils s’élèveraient à une hauteur de 4 000 mètres dans le ciel.

L’historien Annemiek Gringold réexamine la carte du « Conseil juif » de Leo Palache à la synagogue portugaise d’Amsterdam, aux Pays-Bas, le 25 novembre 2019. (Crédit : Matt Lebovic/The Times of Israel)

Depuis que les archives ont été réunies et mises à disposition du public au mois d’avril, de nombreux livres ont été publiés sur les collaborateurs nazis aux Pays-Bas. L’ouvrage Les chasseurs de prime de Hitler, par exemple, avait permis d’enquêter sur les policiers hollandais qui avaient capturé des Juifs contre de l’argent. Il y a eu également des études sur le parti socialiste national (NSB) et sur les 25 000 hommes néerlandais qui s’étaient portés volontaires pour combattre les Waffen-SS dans l’est.

« Les déformations de la Shoah »

La Pologne, pour sa part, a sa propre version des « archives centrales de compétence spéciale ». En 1989, les documents avaient été mis à la disposition du public, notamment ceux liés aux collaborateurs nazis.

Accueillies au sein de l’Institut de commémoration national, les archives portant sur la Seconde Guerre mondiale, en Pologne, comprennent les dits « procès d’août ». Au cours de 32 000 procès qui s’étaient étendus sur plusieurs années, des « traîtres à la nation polonaise » avaient été amenés devant la justice – et notamment 400 Polonais accusés d’avoir persécuté des Juifs.

Barbara Engelking, spécialiste de la Shoah, (à gauche) et Jan Grabowski, spécialiste de la Shoah, (à droite). (Yad Vashem via AP / Autorisation)

En contraste avec la trajectoire de la recherche sur la Shoah indépendante aux Pays-Bas, le gouvernement polonais a cherché à « légiférer » sur l’utilisation des contenus des archives. Est interdite en particulier la publication d’informations relatives aux Polonais qui ont aidé les occupants allemands à mettre en œuvre la Shoah.

Selon Grabowski, les « lois de l’histoire » ont pour but de « défendre la bonne réputation du nom de la nation polonaise » et toute affirmation selon laquelle la Pologne a eu une responsabilité dans la Shoah est dorénavant criminalisée, malgré la documentation des historiens qui prouve que
200 000 Juifs ont été assassinés par leurs voisins polonais.

Grabowski déclare que, depuis 2015, le gouvernement polonais est devenu « non-démocratique » et responsable de « l’explosion », dans le pays, de l’antisémitisme. D’éminents ministres ont évoqué la culpabilité des Juifs polonais pendant la Shoah ainsi que des promesses électorales jamais tenues concernant la restitution des biens.

Cette photographie prise le 15 décembre 2019 à Oswiecim, en Pologne, montre une vue aérienne de l’entrée de la voie ferrée de l’ancien camp de la mort nazi allemand Auschwitz II – Birkenau avec sa tour de garde SS. (Pablo GONZALEZ / AFP)

Dans ce que Grabowski a qualifié de « déformation de la Shoah », le gouvernement polonais reconnaît dorénavant que le génocide a bien eu lieu mais il nie que « d’importants segments de la population locale » aient participé à l’assassinat de trois millions de Juifs polonais.

Comme Grabowski et Engelking l’ont documenté, des milliers de Polonais ont été des « sauveteurs rémunérés » qui ont aidé les Juifs dans la clandestinité. Dans de nombreux cas, ces derniers avaient été trahis lorsqu’ils n’avaient plus eu d’argent à disposition. La « participation enthousiaste des Polonais » dans la « liquidation » de dizaines de ghettos avait été décrite dans de nombreux journaux intimes polonais et dans un grand nombre également de documents allemands.

Après la liquidation, les Polonais, dans toutes les régions, avaient été mobilisés pour mener des « chasses aux Juifs » dans les zones rurales. Les paysans d’alors s’étaient montrés particulièrement motivés dans cette chasse, explique Grabowski, appâtés par le gain de leurs biens immobiliers. Durant toute la guerre, les journaux clandestins polonais avaient « absolument exclu » toute « invasion »- retour des Juifs dans leurs anciennes habitations et à leurs anciens emplois.

L’ancien camp de la mort nazi de Belzec, dans le sud est de la Pologne, photographié en novembre 2015. (Crédit : Matt Lebovic/The Times of Israel)

Avant même que ne soit lancée la machine génocidaire allemande, des juges, des magistrats et des avocats polonais avaient posé les fondations qui avaient permis le pillage des biens des Juifs, note Grabowski. Les banquiers et les financiers avaient œuvré à annuler les dettes dues aux Juifs avant la guerre tandis que d’autres s’étaient rués sur « l’or des Juifs » quand le moment était arrivé.

« L’extermination a rendu impossible le fait de rester à ne rien faire », remarque Grabowski. « Tout le monde était absolument conscient du génocide qui était en train de se dérouler ».

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