Pour beaucoup de survivants de la Shoah, les effets de la famine durant la guerre se font encore sentir
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Pour beaucoup de survivants de la Shoah, les effets de la famine durant la guerre se font encore sentir

70 ans après la Shoah, les séquelles de la privation de nourriture sont à l'origine d'habitudes malsaines et d'une mauvaise alimentation - même dans une ville d'abondance comme New York

Luke Tress est le vidéojournaliste et spécialiste des technologies du Times of Israël

Eva Deutsch Costabel, membre de 'Blue Card', est une peintre accomplie et une auteur de livres pour enfants (Crédit : Luke Tress / Times of Israel)
Eva Deutsch Costabel, membre de 'Blue Card', est une peintre accomplie et une auteur de livres pour enfants (Crédit : Luke Tress / Times of Israel)

NEW YORK – Le couloir du petit appartement d’Eva Deutsch Costabel à Manhattan est décoré de ses peintures vives et colorées. Juste après le couloir se trouve sa petite cuisine encombrée.

« Mes amis se moquent de moi parce que mon réfrigérateur est toujours plein. Ils me disent : ‘Tu pourrais nourrir dix personnes’. Je pense que c’est certainement dû au fait d’avoir souffert de la faim pendant de nombreuses années », a déclaré Costabel.

L’artiste de 91 ans a survécu à deux camps de concentration et a passé 18 mois dans la résistance yougoslave. Et comme beaucoup des quelque 60 000 survivants de la Shoah dans la région métropolitaine de New York, Costabel souffre encore de la guerre, notamment en raison des effets de la malnutrition.

Les répercussions de la faim en temps de guerre sont un facteur négligé et mal compris dans la vie des survivants aujourd’hui. Alors que certains survivants ont tendance à stocker la nourriture ou à manger des aliments avariés plutôt que de les jeter, ils ont aussi des taux plus élevés d’ostéoporose, de cancer et d’autres problèmes médicaux probablement liés à la famine pendant la guerre.

Ajoutez à cette situation la pauvreté scandaleusement répandue chez les survivants de la Shoah aujourd’hui, rendant difficile pour beaucoup la possibilité de manger de façon saine, même dans une ville d’abondance comme New York.

La famine chez les Juifs d’Europe en temps de guerre était extrême. Les nazis nourrissaient les détenus dans les camps avec un régime à base de soupe et de pain et dans certains camps, l’espérance de vie des prisonniers était seulement de trois mois.

Dans le ghetto de Varsovie, environ 15 à 18 % de la population est morte de faim dans les 18 mois de la création du ghetto. Une enquête auprès des survivants a indiqué qu’ils ont perdu, en moyenne, environ 30 kilos dans les camps.

Après avoir survécu à ces horreurs, « Leurs besoins nutritionnels aujourd’hui sont plus élevés que ceux des personnes âgées en général et répondre à ces besoins est coûteux », a déclaré Masha Pearl, la directrice exécutive de « Blue Card », une organisation qui aide à soutenir les survivants de la Shoah à New York.

Masha Pearl, directrice exécutive de "Blue Card" (Crédit : autorisation)
Masha Pearl, directrice exécutive de « Blue Card » (Crédit : autorisation)

« C’est vraiment le début et la fin de beaucoup de choses dans leur vie ».

Un soldat américain identifié comme « le colonel Edmund M. » dans le livre « Témoins : Voix de l’Holocauste », décrit la condition des détenus dans le camp de concentration de Mauthausen-Gusen en Autriche lorsque son unité a découvert le complexe.

« Certains d’entre eux avaient l’air de squelettes vivants. J’ai jeté un coup d’œil à certains et j’ai estimé que leur poids moyen était probablement d’environ quarante ou quarante-cinq kilos », a-t-il dit.

Costabel a survécu à deux camps de concentration sur le territoire italien, sur la côte Adriatique.

Alors que les conditions étaient relativement meilleures que dans les camps de la mort nazis et que les Italiens ne tuaient pas les Juifs captifs, Costabel a indiqué que les conditions étaient encore très difficiles et qu’ils souffraient de la faim.

« Je suis allée chez un psychiatre pendant des années, de nombreuses années. Je souffrais de stress post-traumatique, à New York. C’est une horrible maladie », dit-elle.

Un problème mal compris

Des chercheurs ont étudié les effets psychologiques de longue durée de l’Holocauste. Et Dr. Janina Galler de la Harvard Medical School, étudie les effets à long terme de la malnutrition.

Galler ne connait aucune étude sur le long terme concernant les dommages causés par la faim pendant l’Holocauste, dit-elle. Cependant, a-t-elle ajouté, les chercheurs ont documenté les effets durables de la famine en Chine, aux Pays-Bas, à Leningrad, en Amérique latine et ailleurs.

Galler, elle-même fille de survivants de l’Holocauste, a déclaré qu’il y avait des effets sur la santé mentale bien documentés chez les survivants, et la faim a probablement joué un rôle dans ces problèmes.

« Les principales études sur l’Holocauste se sont penchés sur l’impact du traumatisme et je ne pense pas que les chercheurs aient vraiment mis l’accent sur l’aspect nutritionnel, mais il est très parallèle à ces autres situations, même si encore plus difficile, car il a participé à l’assassinat de six millions personnes et plus », a déclaré Galler. « Il est difficile de comprendre pourquoi les gens ne s’y sont pas intéressés de la même manière. »

Galler dit que la malnutrition est difficile à étudier, en partie parce qu’il est difficile de l’isoler comme variable d’étude.

« Il est difficile de l’isoler du stress et d’autres facteurs traumatiques que ces gens ont vécu », dit-elle.

Les survivants sont aujourd’hui dispersés géographiquement, dit-elle, ce qui rend difficile d’étudier un groupe qui a vécu des expériences similaires pendant la guerre.

Des prisonniers du camp de concentration d'Ebensee en Autriche, un camp annexe du camp de concentration de Mauthausen, photographié par un soldat américain à la Libération, le 6 mai 1945 (Crédit : National Archives and Records Administration)
Des prisonniers du camp de concentration d’Ebensee en Autriche, un camp annexe du camp de concentration de Mauthausen, photographié par un soldat américain à la Libération, le 6 mai 1945 (Crédit : National Archives and Records Administration)

Des effets longue durée sur la santé

Les survivants souffrent de taux plus élevés de cancer et d’autres maladies, probablement liées à la fois au traumatisme et à la malnutrition.

Une étude de 2007 a révélé que les femmes survivantes étaient deux fois plus susceptibles de souffrir d’ostéoporose que la population féminine générale.

Des chercheurs de l’Université de Haïfa en 2009 ont aussi révélé que les survivants de la Shoah en Israël étaient beaucoup plus susceptibles d’avoir un cancer, en particulier ceux qui étaient plus jeunes pendant l’Holocauste. Le diabète et les problèmes dentaires sont également des problèmes importants, a déclaré Pearl de « Blue Card ».

Galler a déclaré que sa recherche indique que les enfants nés de jeunes mères peu de temps après la libération seraient également vulnérables aux effets durables de la famine.

« Le principal effet que mon travail et que le travail d’autres chercheurs ont souligné, sont in utero, pendant la grossesse et concernent aussi la capacité à tomber enceinte », a déclaré Galler. « Je ne veux pas mettre de fardeau supplémentaire sur ces personnes, mais les femmes qui sont tombée enceinte dans la première ou deuxième année ont connu un certain degré de complication pendant la grossesse. »

Les dommages causés par la malnutrition pourraient avoir des effets encore plus longs. Les chercheurs qui étudient les survivants de la famine dans les Pays-Bas pendant la Seconde Guerre mondiale ont constaté que les petits-enfants des femmes qui ont été mal nourries pendant la grossesse étaient en moins bonne santé.

En outre, les chercheurs dirigés par Rachel Yehuda du Mount Sinai Hospital à New York ont ​​trouvé des preuves selon lesquelles les survivants de l’Holocauste peuvent transmettre les effets du traumatisme à leurs enfants dans leurs gènes, un phénomène appelé héritage épigénétique.

Une étude israélienne publiée en 2007 a révélé une certaine corrélation entre la gravité des expériences des survivants de l’Holocauste et les troubles de l’alimentation chez leurs enfants et petits-enfants, bien que les auteurs de l’étude aient souligné la nécessité de poursuivre les recherches.

Troubles de l’alimentation

Une étude de 2004 concernant des survivants de la Shoah en Floride du Sud a trouvé cinq effets majeurs sur les attitudes à long terme des survivants envers la nourriture :

« (1) Difficulté de jeter de la nourriture, même si elle est périmée ; (2) stockage de nourriture à l’excès; (3) envie irrésistible face à certains aliments (s) ; (4) Difficulté à faire la queue pour de la nourriture ; et (5) Anxiété lorsque la nourriture n’est pas facilement disponible ».

Dans une étude italienne publiée en 2000, 33 % des survivants interrogés ont déclaré avoir eu un comportement boulimique au cours de leur vie.

Mais toutes les recherches ne sont pas d’accord. Une étude de 2005 de l’Université Hébraïque de Jérusalem sur 55 survivants en Israël n’a pas trouvé de preuves de troubles de l’alimentation. Les auteurs ont reconnu contredire les recherches antérieures sur le sujet et ont dit qu’ils n’avaient pas d’explication pour cette différence, bien que les survivants en Israël puissent être différents à certains égards des survivants résident ailleurs, ont-ils dit.

Pearl a précisé qu’elle a été le témoin direct de certains de ces problèmes à travers son travail avec les survivants de la Shoah à New York.

Certaines des femmes de « Blue Card » travaillent à recréer des recettes de leur enfance. Beaucoup ne disposent pas de photos de leur famille et l’odeur de la nourriture leur rappelle ce qu’elles ont perdu pendant la guerre. La pratique est si répandue chez les femmes survivantes qu’il existe une collection de recettes et d’histoires appelée « Livre de cuisine des survivants de l’Holocauste ».

Mais ces aliments sont souvent mauvais pour la santé et riches en matières grasses et en sodium, dit Pearl.

Le stockage alimentaire est également un autre problème.

« Ils vont finir ce qu’ils ont ou le faire durer le plus longtemps possible », a déclaré Pearl.

Un survivant du camp de concentration de Bergen-Belsen mange du pain peu de temps après la libération des camps par les forces britanniques en avril 1945 Crédit : (Imperial War Museum)
Un survivant du camp de concentration de Bergen-Belsen mange du pain peu de temps après la libération des camps par les forces britanniques en avril 1945 Crédit : (Imperial War Museum)

Soigner les dégâts aujourd’hui

Traiter la santé des survivants nécessite des considérations alimentaires particulières. « Blue Card » gère un programme d’orientation nutritionnelle, un programme de vitamines et un programme de soins dentaires pour ses clients, entre autres services.

« Blue Card », qui a été créé par des Juifs en Allemagne en 1934 pour aider la communauté à faire face à l’oppression nazie, travaille avec l’Académie de Nutrition et Diététique pour aider à éduquer les survivants de la Shoah concernant une meilleure nutrition, en particulier ceux qui sont malades. Ils distribuent par exemple une fiche de conseils sur une alimentation casher saine pendant un traitement contre le cancer et fournissent des conseils diététiques particuliers à ceux qui en ont besoin.

L’Académie de Nutrition et diététique, une organisation de professionnels de la nutrition basée à Cleveland, avait plusieurs groupes d’intérêts spéciaux, mais il lui manquait des informations sur la population juive, a déclaré le Dr Sari Edelstein.

« Quand j’ai cherché, je n’ai pas trouvé de membres juifs. Je savais qu’il y avait beaucoup de patients et un public qui avait besoin de régimes casher et qu’ils n’avaient pas de groupe répondant à leurs besoins », a déclaré Edelstein. « Il y avait un soutien écrasant de la part de diététiciens qui pensaient que tout le monde avait à y gagner. »

« Tous les survivants arrivés ici n’ont pas une merveilleuse success-story, »

Eva Deutsch Costabel

Edelstein a développé des guides d’éducation nutritionnelle pour les survivants basés sur la recherche en nutrition gériatrique, mais avec des considérations culturelles et casher pour les juifs.

Les repas devaient être à la fois économiques et attrayants. Ils ont distribué des guides par courrier parce que beaucoup de survivants ont une mobilité limitée et n’aiment pas assister à des réunions. Le programme a commencé en 2012, selon Edelstein.

« Nous avons entendu que beaucoup d’entre eux n’aiment pas sortir ou ont peur, certains font du stockage, certains font attention et ne veulent pas dépenser », a déclaré Edelstein. « Nous voulions leur faire prendre conscience d’aliments qui étaient nutritifs et avec lesquels il leur serait plus facile. »

Les boissons enrichies de « Ensure », qu’Edelstein décrit comme « un repas dans une canette » sont une part essentielle du programme de l’académie. Ils sont la meilleure façon de garder quelqu’un nourri, Edelstein dit, et beaucoup de survivants ont du mal à préparer ou à mâcher de la nourriture.

« Rien de tout cela n’est une solution en soi, mais cela aide beaucoup », a déclaré Edelstein.

Costabel reçoit les boissons grâce à « Blue Card ».

« Je ne peux pas bien avaler des vitamines donc ce liquide est une bouée de sauvetage, » dit-elle.

Le drapeau italien flotte sur le camp de concentration de Rab, où Costabel a eu lieu. L'île de Rab dans la mer Adriatique a été occupée par l'Italie et est maintenant une partie de la Croatie (Crédit : Domaine public via Wikimedia Commons)
Le drapeau italien flotte sur le camp de concentration de Rab, où Costabel a eu lieu. L’île de Rab dans la mer Adriatique a été occupée par l’Italie et est maintenant une partie de la Croatie (Crédit : Domaine public via Wikimedia Commons)

Le problème de la pauvreté

L’Académie de Nutrition et de Diététique et de Blue Card reçoit une partie de son approvisionnement grâce à des dons, beaucoup de survivants âgés n’étant pas en mesure de payer pour les boissons, a dit Edelstein.

En plus des boissons et d’autres formes de soutien par Blue Card, Costabel reçoit de l’aide alimentaire du Programme d’Assistance Alimentaires Supplémentaire de New York (le SNAP).

« Je reçois deux cents dollars de nourriture chaque mois, ce qui est extrêmement utile parce que la nourriture est très chère et je ne mange pas beaucoup. Vous savez, quand vous êtes vieux, c’est comme ça, » dit-elle. « Si j’ai un petit plat c’est assez de nourriture pour moi. »

Les aliments cashers peuvent coûter jusqu’à 400 dollars par mois, ce dont de nombreux survivants ne peuvent se permettre, a déclaré Masha Pearl.

Environ la moitié des survivants à New York vivent au seuil ou en-dessous du seuil de pauvreté, alors qu’environ 20 % du taux général de personnes âgées de New York vivent dans la pauvreté.

Un rapport de 2013 de l’organisation Selfhelp, un groupe à but non lucratif qui travaille avec les survivants, estime que d’ici 2020, il y n’aura plus que 38 000 survivants dans la région métropolitaine de New York, et 35 % d’entre eux seront traités pour maladies graves ou chroniques. « 52 % seront pauvres selon les standards fédéraux », a déclaré le rapport.

Les grands-parents de Pearl des deux côtés de sa famille étaient des survivants de l’Holocauste, et elle s’est impliquée dans son travail de soutien après avoir vu d’autres survivants vivre dans la pauvreté à New York.

« Tous les survivants arrivés ici n’ont pas une merveilleuse success-story, » dit-elle.

Certains stockent des aliments bon marché mais pas très bon pour la santé, en conserve et transformés, et ceux qui ont une mobilité réduite ont du mal à obtenir des produits frais, dit Pearl. Certains étaient réticents ou incapables d’avoir des enfants, ou étaient mariés à un autre survivant qui a depuis disparu, de sorte qu’ils manquent de soutien familial.

« Nous voyons beaucoup de cas où il y avait un ménage de deux personnes et l’un d’entre eux est décédé », a déclaré Pearl. « Déménager est très difficile, et payer un loyer le devient aussi et les propriétaires ont tendance à tirer profit de cela. »

Costabel est reconnaissante de l’aide qu’elle reçoit de ses amis, mais est fière du fait qu’elle se soit toujours prise en charge, même si elle est arrivée seule à New York.

« Je n’ai jamais dû devoir un centime à quiconque depuis les 65 années que je suis ici. Je n’ai jamais dû d’argent, je n’ai jamais acheté quelque chose que je ne pouvais pas payer. C’est ma règle. Tout ce que vous voyez, mes meubles que j’ai achetés sont d’occasion etc. », dit-elle.

« J’ai mis toute mon émotion, toute ma frustration dans mes peintures. »

Eva Deutsch Costabel

Elle a lutté contre les ‘effets secondaires’ de l’Holocauste pendant des années, dit-elle, mais son art lui a permis de faire face à ses expériences.

« C’est une chose à laquelle vous ne pouvez pas faire face si vous ne le sortez pas de votre système, et bien sûr ce qui m’aide énormément, c’est le fait que je sois une artiste », a déclaré Costabel. « J’ai mis toute mon émotion, toute ma frustration dans mes peintures. »

Elle peint encore régulièrement et enseigne dans un atelier d’art abstrait pour les personnes atteintes de maladies chroniques.

Beaucoup de victimes de l’Holocauste ont besoin de plus de soutien que Costabel n’en reçoit, et la fenêtre d’opportunité pour les aider est en train de se refermer rapidement, dit Pearl. Auschwitz a été libéré il y a 71 ans. En 2020, tous les survivants auront au moins 75 ans.

« Nous sommes limités dans le temps. Nous devons savoir que nous avons fait tout notre possible », a déclaré Pearl.

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