Pour la première fois, la communauté juive irlandaise recense les actes antisémites
Si la police recense les crimes de haine fondés sur la nationalité, l'origine ethnique ou la religion, elle ne distingue pas les crimes motivés par l'antisémitisme

JTA — Selon un nouveau rapport, les Juifs d’Irlande ont dénoncé plus de 100 incidents antisémites via un dispositif de signalement communautaire dans les six mois qui ont suivi son lancement.
Les Juifs irlandais ont ainsi rapporté 143 actes antisémites entre juin 2025 et janvier 2026, selon un rapport publié lundi matin par le JCRI, principal organisme représentatif des Juifs d’Irlande, recensant pour la première fois ces agissements auxquels a été confrontée la communauté juive irlandaise, qui compte environ 2 200 personnes.
Les incidents signalés par les Juifs irlandais consistaient principalement en des insultes, des actes de vandalisme, des menaces, des actes d’exclusion ou de discrimination, ainsi que des messages de haine diffusés directement sur Internet. Seuls trois cas d’agression physique ont été rapportés.
Tous les incidents ont été signalés spontanément au JRCI, qui n’est pas en mesure de mener des enquêtes indépendantes ni de statuer sur ces cas. Selon le groupe, l’Irlande ne dispose pas de mécanisme officiel permettant d’enregistrer les incidents antisémites. Et si la police recense les crimes de haine fondés sur la nationalité, l’origine ethnique ou la religion, elle ne distingue pas les crimes motivés par l’antisémitisme.
Selon le JRCI, 30 % des incidents ont été déclenchés par des signes distinctifs de l’identité juive ou de l’origine israélienne, notamment un symbole juif, un accent particulier ou le fait de parler hébreu en public. De tels schémas outrepassent souvent les limites de la haine motivée par la nationalité, l’origine ethnique et la religion.
« Ces dynamiques doivent être traitées de manière adéquate, et non uniquement dans le cadre de mesures antiracistes généralistes », a souligné Maurice Cohen, directeur du Conseil représentatif des Juifs d’Irlande (JRCI), dans un communiqué. « L’antisémitisme présente des caractéristiques spécifiques, qui exigent des réponses politiques ciblées. »
« Nous exprimons notre profonde inquiétude face aux conclusions de ce rapport », a-t-il ajouté.
« Nous demandons l’élaboration rapide d’un plan national pour lutter contre la montée de l’antisémitisme », a-t-il poursuivi, estimant que les efforts actuels sont insuffisants.
Les actes recensés se sont produits dans l’espace public, sur des lieux de travail, dans des établissements scolaires, des commerces ou encore dans le secteur de la santé, selon ce rapport rendu public lundi, qui comptabilise également les courriels à caractère haineux.
Ce comptage a été réalisé « en l’absence totale de tout système public permettant de signaler ou de documenter ces incidents », a expliqué dans un communiqué le JRCI.
Le rapport « soulève de graves inquiétudes quant aux politiques publiques, à la gouvernance institutionnelle et à la cohésion sociale » en Irlande, a déclaré Maurice Cohen, cité dans le communiqué.
Parmi les incidents signalés, 25 concernaient des « dénégations de la Shoah » ou des théories du complot antisémites. Ces constatations viennent s’ajouter à un sondage mené en janvier par The Claims Conference, selon laquelle 9 % des adultes irlandais pensaient que la Shoah était un mythe, et 17 % estimaient que le nombre de Juifs tués avait été largement exagéré. La moitié des adultes irlandais ignoraient que 6 millions de Juifs avaient perdu la vie pendant la Shoah.
Par ailleurs, une enquête menée en novembre 2025 par la Commission européenne a révélé une large prise de conscience de l’antisémitisme en Irlande. Ainsi, 41 % des personnes interrogées ont indiqué que l’antisémitisme était un problème dans le pays et 47 % ont estimé qu’il avait augmenté au cours des cinq dernières années.
Lors d’une cérémonie organisée en janvier à l’occasion de la Journée internationale dédiée à la mémoire des victimes de la Shoah, le Taoiseach (ou Premier ministre) irlandais Micheal Martin a déclaré : « Je suis pleinement conscient du fait que notre communauté juive, ici en Irlande, est confrontée à une montée de l’antisémitisme. Je sais que certains éléments de notre discours public se sont durcis. »
Martin a critiqué avec virulence les actions d’Israël à Gaza, affirmant l’année dernière devant les Nations unies que ce pays avait commis un génocide et fait preuve d’un « mépris total des normes, des règles et du droit internationaux ». Élue présidente de l’Irlande en octobre, Catherine Connolly, une politicienne socialiste, a pour sa part essuyé de vives critiques pour avoir déclaré que le Hamas « fait partie intégrante du tissu sociétal palestinien ».
Historiquement, l’Irlande a toujours soutenu la cause palestinienne ; une position souvent liée à l’histoire du pays, qui a lui-même été sous domination britannique. L’Irlande a officiellement reconnu l’État palestinien en 2024.
Dans son discours commémoratif de la Shoah, Martin a également dénoncé le dernier événement en date qui a enflammé la communauté juive irlandaise. À la fin de l’année dernière, une proposition visant à renommer le parc Herzog à Dublin — du nom de Chaïm Herzog, fils du premier grand rabbin irlandais devenu sixième président d’Israël en 1983 — a été condamnée par la communauté juive d’Irlande, selon laquelle un tel acte reviendrait à effacer l’histoire des Juifs irlandais. La proposition a finalement été abandonnée.
Martin, qui à l’époque avait lui aussi dénoncé cette proposition, a déclaré que la communauté juive « avait tout à fait le droit d’être profondément inquiète et d’exprimer cette inquiétude ».
Fin janvier, Martin avait annoncé une augmentation du financement de l’enseignement de la Shoah, l’extermination de six millions de Juifs par l’Allemagne nazie pendant la Seconde Guerre mondiale.
Gideon Taylor, président de l’Organisation juive mondiale pour la restitution (WJRO) et Juif irlandais ayant grandi à Dublin, a estimé que le rapport du JRCI dressait un tableau des incidents antisémites sans rapport avec « le débat sur la politique d’Israël ou celui sur l’État palestinien ».
« Lorsque quelqu’un se voit refuser un service parce qu’il parle hébreu ou qu’il porte un symbole permettant de l’identifier comme juif, cela n’a rien à voir avec une position politique vis-à-vis d’Israël », a affirmé M. Taylor. « Cela relève de l’antisémitisme. »
Selon le grand rabbin d’Irlande, Yoni Wieder, le rapport fait écho aux témoignages qu’il a déjà recueillis auprès de ses fidèles.
« Ce rapport ne prétend pas que l’antisémitisme est devenu une réalité quotidienne pour l’ensemble de la population juive en Irlande, et ce n’est pas le cas », a expliqué Wieder. « Il montre en revanche que l’antisémitisme est suffisamment fréquent et qu’il se manifeste dans des situations suffisamment courantes pour ne pas être considéré comme un phénomène rare ou marginal. Cela implique que, dans l’esprit de nombreuses personnes, le sentiment d’appartenance à la communauté juive en Irlande n’est pas aussi fort qu’il devrait l’être. »
Le Royaume‑Uni voisin et de nombreux autres pays européens sont confrontés à une montée de l’antisémitisme depuis le pogrom perpétré par le groupe terroriste palestinien du Hamas le 7 octobre 2023 et la guerre qui a suivi dans la bande de Gaza.







