Quand Amos Oz mettait en garde contre une « annexion éternelle » – dès 1967
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Quand Amos Oz mettait en garde contre une « annexion éternelle » – dès 1967

À son retour du front, l'écrivain alors âgé de 28 ans, dénonçait amèrement la politique d'implantation de Moshe Dayan : "Plus l'occupation sera courte, mieux ce sera pour nous"

Mitch Ginsburg est le correspondant des questions militaires du Times of Israel

Le célèbre auteur israélien Amos Oz qui lit l'un de ses livres à Tel Aviv (Crédit : Tomer Neuberg / Flash90)
Le célèbre auteur israélien Amos Oz qui lit l'un de ses livres à Tel Aviv (Crédit : Tomer Neuberg / Flash90)

La durée de vie d’un article de journal est souvent courte. Mais quand Amos Oz, disparu vendredi à 79 ans et enterré lundi au cimetière du kibboutz Hulda, a pris sa plume pour rédiger un essai deux mois après la fin de la guerre des Six Jours, il produisit un papier durable, qui a perduré de la même manière que la plupart de ses œuvres de fiction.

Qu’on soit d’accord ou pas sur sa position concernant l’expansion territoriale, on ne peut qu’admirer la temporalité et la manière avec lesquelles il déploie ses arguments.

L’article fut publié le 22 août 1967 dans Davar – « le journal des travailleurs de la Terre d’Israël » – dans une police minuscule, semblable par sa forme et sa taille à des commentaires illisibles d’un médecin.

Découvert sur une bobine de microfilm tâchée de la Bibliothèque nationale – néanmoins disponible dans un format plus soigné ici – l’article est titré « Le ministre de la Défense / et le Lebensraum (merhav mihya en hébreu, espace vital en français).

Amos Oz avait 28 ans quand il l’a écrit. Deux ans plus tôt, il avait publié une collection de nouvelles, et une première nouvelle un an auparavant. À cette époque, il essayait de dégager du temps au kibboutz pour écrire. On lui en accorda à contre-cœur, après d’intenses débats. L’un des vieux membres du kibboutz avait dit : « Le jeune Amos est peut-être le nouveau Tolstoï, mais il est trop jeune pour être écrivain ; faites-le travailler dans les champs jusqu’à 40 ans et là, il pourra écrire sur la vie », avait confié l’écrivain au Vox Tablet en 2013.

À son retour de la guerre, il avait néanmoins réussi à se dégager du temps. Le style est fluide et puissant, le fond visait directement le héros d’alors, Moshe Dayan, et sa politique d’implantation.

« Lors du discours du ministre de la Défense Moshe Dayan à l’occasion d’une conférence de militants et soutiens du parti Rafi, l’intervenant exprime une opinion qui alarme et étonne à la fois », écrivait l’auteur pour commencer son article.

Le général Uzi Narkiss (à gauche), le ministre de la Défense Moshe Dayan et le chef d’Etat-major Yitzhak Rabin dans la Vieille Ville de Jérusalem pendant la guerre des SIx Jours, en juin 1967. (Crédit : Ilan Bruner/Wikipedia)

Le discours du 10 août de Moshe Dayan appelait à un « retrait » de la notion de rendu de territoires en échange de la paix. Amos Oz avait assimilé cette déclaration à « un ministre des Finances qui délivrerait un discours privé critiquant le budget annuel, » avant de suggérer, sur un ton raffiné propre à l’Israël de 1967, que « personne ne le force à porter la responsabilité d’une diplomatie diamétralement opposée à ses propres convictions. »

À l’époque, l’opinion publique israélienne, admettait Amos Oz, se rangeait du côté de Moshe Dayan. Israël avait alors plus que triplé de territoire au terme de ces six jours de guerre, et la victoire en juin avait été rapprochée par beaucoup de la situation « à l’époque de Josué Bin-Nun », le disciple de Moïse qui avait conduit les Israélites de la terre de Canaan, avant de les mener à sa conquête.

L’écrivain, lui, était inquiet et révolté. Il avait surtout vilipendé le terme que Moshe Dayan avait choisi pour justifier son désir de s’accrocher à ces territoires : lebensraum. « J’ignore comment la voix de Moshe Dayan n’a pas tremblé à la prononciation de ce mot, avec tous les souvenirs atroces qu’ils évoquent. Espace vital signifie une chose : priver l’étranger, le ‘sauvage’ inférieur de droit et faire de la place aux êtres supérieurs et civilisés – les puissants. »

« Ce n’est pas pour cela que nous nous sommes battus. L’espace vital d’Israël était entier auparavant : les terres en friche de Galilée et du Néguev ? Nous n’avons pas d’espace vital en Cisjordanie car elle est habitée par une nation vivant sur ses terres, même s’il s’agit d’une nation actuellement empêtrée dans les conflits. L’expression ‘espace vital’ souille notre guerre. Nos ennemis avaient vraisemblablement raison lorsqu’ils soupçonnaient… que derrière nos déclarations de paix, nous avions sur le bout de la langue des désirs d’expansion et d’annexion… »

Lebensraum est un terme utilisé par les Nazis pour motiver leurs politiques d’expansion.

L’article est divisé en quatre parties. La première s’attaque à l’affirmation de Moshe Dayan qui considère la frontière orientale d’Israël, décidée par l’armistice de 1949, comme absurde. « L’expansion va aggraver la situation, nous allons nous retrouver à la tête d’une population étrangère, contre sa volonté et (en violation de) ses droits », écrivait l’auteur. « Ce type de gouvernance renferme une absurdité bien plus grave que le tracé sinueux que suit la ligne d’armistice décidée avec la Jordanie et l’Égypte. »

Article d’Amos Oz’s d’août 1967 dans Davar : “Le ministre de la Défense / et le Lebensraum”

La seule logique qui devrait gouverner la politique israélienne en Cisjordanie, c’est une logique démographique, poursuit-il dans la deuxième partie. « Il est vrai, il ne devrait pas y avoir de retrait sans une paix stable et établie. Pendant un mois, un an, une génération, nous devons rester des occupants dans les provinces que nos cœurs réclament en raison de leur poids historique, tant que nous n’oublions pas que nous sommes des occupants. Forcés. En guise d’outil de pression pour obtenir la paix. Pas pour réclamer ou libérer une terre… il n’y a pas de terre asservie, ni de terre libérée. Les populations sont asservies, et le mot libération n’a de sens que pour elles. Nous n’avons pas libéré Hébron, Ramallah et al-Arish, et nous n’avons pas sauvé ses résidents. »

Il savait que l’opinion de Moshe Dayan était très populaire à l’époque : « Je crains que ces problèmes simples ne soient perçus parmi nous comme s’approchant de l’apostasie ou de la trahison… mais pour moi, l’annexion éternelle de certaines provinces sans l’accord de ses habitants n’a rien de valable. »
Cette guerre n’était pas un djihad ou une croisade ; il s’agissait de tenter de garantir les droits, les libertés et le bien-être d’Israël, écrit-il, et quand cela sera le cas, il reviendra à Israël de maintenir les droits des Arabes de Palestine.

Enfin, dans un passage encore très pertinent à l’aune des prochaines élections en Israël, il explique que certains pensent que si Israël n’annexait que la Cisjordanie, la résistance des habitants déclinerait. Il qualifie cela de « notion de vanité » et affirme qu’il s’agit du fruit d’une vision mondiale des Arabes comme ayant peu de valeur.

Envisageant l’avenir, il poursuit : « Plus l’occupation sera courte, mieux ce sera pour nous. Car même une occupation imposée est destructrice. Une occupation même éclairée, humaine et libérale reste une occupation. Je redoute la qualité des grains que nous semons pour l’avenir proche dans les cœurs des occupés. Plus que ça, je redoute les graines qui sont semées dans le cœur des occupants. Et on peut déjà en reconnaître les signes, en marge de la société. »

Le journaliste de Davar présent à la conférence avait noté que le discours du ministre de la Défense avait été interrompu par des « applaudissements passionnés ». Je crains, écrit Amos Oz, que le reportage ne soit juste. « J’ai peur que nous soyons cernés par l’excitation de la victoire, c’est cette excitation qui a rongé les racines de grandes nations avant de se retourner contre elles. »

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