Quand le Prince Philip avait boycotté le boycott officieux royal de l’État juif
Rechercher

Quand le Prince Philip avait boycotté le boycott officieux royal de l’État juif

Le Duc d'Edinburgh avait assisté à une cérémonie en hommage à sa mère, la princesse Alice, désignée "Juste parmi les nations"

Le prince Philippe d'Angleterre plaisante avec des vétérans britanniques de la Seconde guerre mondiale, Nathan Kohaen, à droite, et   Arthur Stark, qui a immigré en Israël pendant une cérémonie au cimetière militaire du Commonwealth, le 30 octobre 1994. (Crédit :  AP Photo)
Le prince Philippe d'Angleterre plaisante avec des vétérans britanniques de la Seconde guerre mondiale, Nathan Kohaen, à droite, et Arthur Stark, qui a immigré en Israël pendant une cérémonie au cimetière militaire du Commonwealth, le 30 octobre 1994. (Crédit : AP Photo)

Le prince Philip, qui s’est éteint à l’âge de 99 ans, a peut-être été le membre de la famille royale d’Angleterre à s’être senti le plus proche des Juifs et des causes juives et, en 1994, il avait fait une visite historique en Israël. Même si ce voyage avait été personnel – il avait assisté à une cérémonie organisée en hommage à sa mère, la princesse Alice de Grèce, qui est inhumée sur le mont des Oliviers, à Jérusalem – ce déplacement avait marqué la fin d’un boycott officieux de l’État juif de la part de la monarchie britannique.

C’est son petit-fils, le prince William, qui se sera le premier rendu au sein de l’État juif dans un cadre officiel en 2018.

Le palais de Buckingham a annoncé la mort du prince dans la journée de vendredi. La santé de Philip – qui était marié à la reine Elizabeth II depuis 74 ans, soit cinq ans avant qu’elle n’accède au trône – était déclinante depuis un certain temps.

Le prince, qui était aussi connu sous le nom de Duc d’Edimbourg, était venu en Israël lors de la reconnaissance par Yad Vashem de sa mère comme l’une des moins de 30 000 « Justes parmi les nations ». Elle avait sauvé trois membres d’une famille juive pendant l’occupation nazie de la Grèce.

Le duc d’Edimbourg s’était rendu sur sa tombe, il avait rencontré des parents de la famille Cohen, cette famille cachée par l’aristocrate dans son palais d’Athènes, et il avait aussi rencontré deux vétérans juifs de la Seconde Guerre mondiale.

Les quatre sœurs de Philip avaient épousé des aristocrates allemands, et au moins trois d’entre eux étaient devenus des nazis

Les quatre sœurs de Philip avaient épousé des aristocrates allemands, et au moins trois d’entre eux étaient devenus des nazis. Mais Philip, éduqué en Angleterre, avait rejoint l’effort de guerre des Alliés.

Adulte, il devait n’afficher que peu de compréhension à l’égard des collaborateurs des nazis ; il avait été déterminant dans le rejet d’Edward, l’oncle de son épouse qui, après avoir abdiqué, avait rallié l’Allemagne nazie, aidant à en faire un paria. Et son soutien apporté aux causes juives et pro-israéliennes était profond.

Le prince Philip d’Angleterre pendant sa visite en Israël, en 1994. (Capture d’écran : YouTube)

Au fil des années, Philip avait pris la parole lors d’événements juifs et pro-israéliens à de multiples reprises. Il était passionné par la question de la préservation environnementale et il avait prononcé des discours lors de plusieurs rassemblements du JNF (Fonds national juif). Il avait apporté son soutien royal à d’autres causes juives. Il avait par ailleurs été attaqué, dans les années 1960, pour ses allocutions devant des groupes pro-israéliens et – l’homme étant connu pour son insensibilité aux critiques – il avait superbement ignoré ces remises en cause.

Le prince Philip avait débarqué d’un avion privé sur le tarmac de l’aéroport Ben-Gurion au mois d’octobre 1994 accompagné par sa sœur, la princesse Sophie. Il avait été accueilli par le ministre de l’Éducation, Amnon Rubinstein, et il avait été hébergé au cours de son séjour par le président de l’époque, Ezer Weizman.

A Yad Vashem, le musée de la Shoah israélien, Philip avait planté un érable en mémoire de sa mère, qui avait épousé le prince Andrew de Grèce et qui avait aidé à abriter trois membres de la famille d’un politicien grec d’origine juive dans son palais athénien.

La Gestapo avait soupçonné Alice et elle avait été soumise à un interrogatoire – mais la princesse, qui était sourde, avait déclaré ne pas comprendre les questions posées

La Gestapo avait bien soupçonné Alice à l’époque, et elle avait été soumise à un interrogatoire – mais la princesse, qui était sourde, avait déclaré ne pas comprendre les questions qui lui étaient posées. Elle avait caché les membres de la famille Cohen pendant treize mois au cours de l’occupation de la Grèce par les nazis. Elle était finalement entrée dans les ordres.

Pendant sa visite, Philip avait rencontré des membres de la famille Cohen, cette famille cachée par sa mère.

« La Shoah a été l’événement le plus atroce de toute l’Histoire juive et elle restera gravée dans la mémoire de toutes les futures générations », avait dit Philip à ce moment-là.

C’est donc aussi un geste très généreux qui est aussi commémoré ici [à Yad Vashem], avec ces nombreux millions de non-Juifs, comme ma mère, qui ont partagé votre douleur, votre peur, et qui ont fait ce qu’ils ont pu, avec leurs petits moyens, pour soulager l’horreur

« C’est donc aussi un geste très généreux qui est aussi commémoré ici, avec ces nombreux millions de non-Juifs, comme ma mère, qui ont partagé votre douleur, votre peur, et qui ont fait ce qu’ils ont pu, avec leurs petits moyens, pour soulager l’horreur », avait-il continué.

« Dieu jugera tous nos actes », avait écrit le prince dans le livre d’or de Yad Vashem.

La cérémonie de Yad Vashem en hommage à la princesse Alice, le 30 octobre 1994. Le prince Philip, à droite, avec sa sœur, la princesse Sophie de Hanovre, dans la salle des souvenirs. (Crédit : Yad Vashem)

Au mois de septembre 1943, des membres de la famille Cohen, qui habitaient la ville grecque de Trikala, avaient demandé un refuge à la princesse Alice. Cette dernière, qui les connaissait pourtant peu, les avait accueillis chez elle jusqu’au retrait des nazis, au mois d’octobre 1944.

Cette histoire n’avait pas été révélée avant 1992. Cette année-là, Michel Cohen, qui avait alors 78 ans, avait raconté aux dirigeants de Yad Vashem la manière dont la princesse lui avait sauvé la vie – ainsi qu’à sa mère et à sa sœur.

Les membres survivants de la famille Cohen vivent dorénavant en France. Ils s’étaient rendus au sein de l’État juif pour assister à la cérémonie de 1994.

Le prince Philip d’Angleterre escorte sa mère, la princesse Alice Andreas de Grèce, lors du mariage de la princesse Margarita de Baden et du Prince Tomislav de Yougoslavie après la cérémonie religieuse, à Salem, en Allemagne, le 5 juin 1957. (Crédit : AP Photo)

Avant la cérémonie, Philip était allé dans la crypte de l’église de sainte Marie-Madeleine sur le mont des Oliviers, où repose le cercueil de sa mère. La princesse Alice s’était éteinte en 1969. En 1988, elle a été réinhumée au sein de l’église russe orthodoxe, conformément à ses dernières volontés.

« Remplacez cette pierre »

Pendant la visite du duc d’Edimbourg en Israël, il avait aussi rencontré des vétérans juifs qui avaient combattu dans l’armée britannique pendant la Seconde Guerre mondiale et il avait déposé une gerbe au cimetière militaire qui accueille les tombes des soldats du Commonwealth, situé dans la ville de Ramle, au cours d’une cérémonie de commémoration des troupes britanniques tuées pendant la Première et pendant la Seconde Guerre mondiale.

« Les seuls mots que j’ai entendu le prince Philip prononcer au cimetière s’adressaient à un responsable britannique qui l’accompagnait », avait fait savoir l’agence de presse UPI. « Il a dit avec gravité : ‘Cette pierre est fissurée. Il faut la remplacer’. Et le responsable lui a répondu : ‘Oui, bien sûr’. »

Cette visite en 1994 avait rompu une interdiction officieuse – mais toutefois contraignante – faite aux membres de la famille royale de venir en Israël, une interdiction mise en vigueur suite à des violences commises par des combattants sionistes à l’encontre de cibles britanniques dans les années qui avaient précédé l’établissement de l’État d’Israël, dans ce qui était, avant 1948, le Mandat britannique sur la Palestine.

Au cours de son séjour, Philip était resté à l’hôtel King David, qui avait été pris pour cible de la résistance juive pendant le mandat britannique.

Comme l’avait dit l’UPI, il avait été « le premier membre de la famille royale à se rendre en Israël depuis que l’État juif s’est séparé de la gouvernance coloniale ».

Sa famille a suivi

La visite de Philip, en 1994, avait été personnelle. La famille royale n’aura changé sa politique sur les visites officielles en Israël que presque un quart de siècle plus tard, en 2018, lorsque le prince William, petit-fils du prince Philip, a fait un séjour en Israël, se rendant sur les territoires placés sous le contrôle de l’Autorité palestinienne et en Jordanie. William était allé se recueillir sur la tombe de sa grand-mère, la princesse Alice, à cette occasion.

Le prince William de Grande-Bretagne rend visite à la tombe de son arrière-grand-mère la princesse Alice de Battenberg lors d’une visite de l’Eglise Marie de Magdala à Jérusalem Est, le 28 juin 2018. (AFP PHOTO / POOL / Sebastian Scheiner)

Le prince Charles a eu l’occasion, lui aussi, d’aller sur le tombeau de la princesse Alice, au mois de janvier 2020, lorsqu’il est venu au sein de l’État juif pour assister au forum mondial sur la Shoah, un événement qui avait rassemblé des dizaines d’autres dirigeants internationaux et qui avait coïncidé avec le 75è anniversaire de la libération du camp de la mort d’Auschwitz.

Le prince Charles d’Angleterre, au centre, après sa visite au tombeau où sa grand-mère, la princesse Alice, a été inhumée à l’église Sainte Marie-Madeleine au mont des Oliviers de Jérusalem, le vendredi 24 janvier 2020 (Crédit : Neil Hall/Pool Photo via AP)

Le retrait de la vie publique du duc d’Edimbourg, en 2017, avait entraîné une vive émotion parmi les groupes et chez les leaders juifs et israéliens.

Ces groupes ont exprimé leur chagrin vendredi à l’annonce de son décès.

Le grand-rabbin britannique, Ephraim Mirvis, a fait part de ses « condoléances les plus profondes » au nom des Juifs du Commonwealth. « J’ai ressenti un bonheur immense lors de mes conversations avec le duc d’Edimbourg, et j’ai toujours été profondément ému par son sens extraordinaire du devoir. Il était un membre remarquable de la famille royale, qui a travaillé bien au-delà de ses 90 ans, et il est devenu un modèle d’activité pour toutes les personnes ayant franchi le seuil d’un certain âge, démontrant également un sentiment inaltérable de ses responsabilités à l’égard de notre pays », a commenté Mirvis.

Il a ajouté que « nous gardons le souvenir des relations entretenues entre le duc et la communauté juive et de l’affection qu’il lui portait ; nous gardons le souvenir de ses liens avec Israël, où sa mère a été inhumée et où lui-même s’était rendu en 1994 ».

Le président Reuven Rivlin s’est joint à des dizaines d’autres chefs d’État ayant rendu hommage au prince Philip. Rivlin a publié un post sur Twitter dans lequel il a mentionné une phrase juive traditionnellement utilisée concernant un défunt : « Que sa mémoire soit une bénédiction ».

La reine Elizabeth II et le prince Philip d’Angleterre, duc d’Edinburgh, discutent pendant un concert à Abbey Gardens, à Bury St. Edmunds, pendant une visite dans le Suggolk, à l’est de l’Angleterre. (Crédit : Fiona HANSON / POOL / AFP)
En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...