Restitution de biens : un passé qui hante la Pologne
Rechercher

Restitution de biens : un passé qui hante la Pologne

La nouvelle loi fixe un délai pour les recours sur les biens confisqués par les autorités communistes après la guerre, et risque de faire classer des milliers de réclamations

Drapeau de la Pologne. (Domaine public)
Drapeau de la Pologne. (Domaine public)

Pour Shoshana Greenberg, une nouvelle loi débattue au Parlement polonais signifie l’abandon de tout espoir de compensation pour les propriétés dont sa famille a été privée pendant la Seconde Guerre mondiale.

Fille d’un survivant de la Shoah, Shoshana Greenberg, qui vit en Israël, a déposé il y a neuf ans une demande d’indemnisation pour les propriétés ayant appartenu à sa famille d’industriels du textile à Lodz, dans le centre de la Pologne.

« J’ai l’impression de perdre une partie de mon corps », déclare cette femme de 74 ans.

La nouvelle loi fixe un délai pour les recours en justice concernant, entre autres, les biens confisqués par les autorités communistes polonaises après la guerre, et risque de faire classer à jamais des milliers de réclamations.

La législation controversée a été approuvée par la chambre basse du Parlement en juin, déclenchant une polémique entre la Pologne et Israël. Elle doit être votée au Sénat courant la semaine.

Les législateurs polonais pendant le vote – certains au parlement, d’autres à distance – à Varsovie, en Pologne, le mardi 4 mai 2021. (Crédit : AP Photo/Czarek Sokolowski)

« L’ensemble du système injuste »

Bien que la loi concerne tant les anciens propriétaires juifs que non juifs, ainsi que leurs héritiers, selon l’avocat Ludwik Krawczyk les propriétaires juifs en sont particulièrement affectés car souvent ils ont tardé à déposer leurs recours en justice.

« Pour des raisons évidentes, après la guerre, ils n’étaient plus là, en Pologne, et ceux qui ont survécu ont quitté ce pays », a déclaré à l’AFP M. Krawczyk, spécialisé dans les restitutions.

Six millions de Polonais, dont la moitié étaient juifs, ont été tués pendant la guerre, entre 1939 et 1945.

Après la guerre, les autorités communistes ont nationalisé un grand nombre de propriétés, souvent laissées vides parce que leurs propriétaires avaient été tués ou avaient fui.

Parmi les requérants non juifs figurent des aristocrates polonais dont les propriétés ont été confisquées.

Après la chute du régime en 1989, la Pologne n’a jamais adopté de loi globale sur les restitutions, contrairement aux autres pays de la région, laissant aux particuliers le soin de tenter leur chance devant les tribunaux.

« Pas un dollar »

Le nouveau texte fixe un délai de 30 ans pour les réclamations relatives à toute décision administrative sur le statut des propriétés confisquées, nationalisées.

Cela s’appliquerait aussi aux procédures en cours, ce qui, selon M. Krawczyk, est « manifestement injuste », de nombreux demandeurs ayant, malgré eux, pris du retard à cause des lenteurs du système judiciaire.

« Je dirais qu’il s’agit d’une tentative d’arrêter la procédure des restitutions… par des moyens détournés », estime l’avocat.

Selon le gouvernement polonais, la nouvelle loi apportera une plus grande clarté sur les droits de propriété et éliminera le problème de la corruption et des demandes frauduleuses faites à la base de documents falsifiés.

Le texte a été fortement critiquée par Israël et les Etats-Unis.

Israël l’a qualifié d' »immoral » et d' »hallucinant », le ministre des Affaires étrangères Yair Lapid soulignant que « sur le sol polonais, des millions de Juifs ont été tués et aucune loi n’effacera leur mémoire ».

Le Premier ministre polonais, Mateusz Morawiecki, a déclaré de son côté que la Pologne « ne paiera pas pour les crimes de l’Allemagne » nazie. « Pas un zloty, pas un euro, pas un dollar », a-t-il insisté.

Le Premier ministre polonais Mateusz Morawiecki visite le Musée de la famille Ulma qui documente le sort de la famille polonaise Ulma, tuée en mars 1944 par les nazis allemands pour avoir sauvé des Juifs pendant l’Holocauste, dans le village de Markowa, au sud-est de la Pologne, le 2 janvier 2018 (AFP/Janek Skarzynski).

« Ces choses seront oubliées »

L’Organisation mondiale pour la restitution des biens juifs (WJRO) critique la nouvelle loi, estimant qu’elle légitime les procédés observés par le gouvernement communiste.

« C’est très décevant », a déclaré Gideon Taylor, président de WJRO. « Pour de nombreuses familles, cette propriété est le dernier lien tangible avec un monde qui a été détruit », a-t-il insisté.

David Kotek, Israélien de 62 ans, dit avoir déposé une demande d’indemnisation pour la maison de son grand-père dans la ville de Sosnowiec (sud), qui risque d’être bloquée par la nouvelle loi.

Son grand-père et son père ont été emprisonnés mais ont survécu à la Shoah, puis se sont installés en Israël. Leur propriété a été reprise par la municipalité de Sosnowiec.

Après la guerre, ils n’ont pensé qu’à quitter la Pologne, et n’ont pas fait leur réclamation à temps.

Pour M. Kotek, il s’agit aussi d’honorer la mémoire de la communauté juive de Pologne, autrefois la plus importante d’Europe, qui ne compte plus que quelques dizaines de milliers de membres. « Nous avions autrefois une grande communauté en Pologne et toutes ces choses seront oubliées », a-t-il regretté.

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...