Sans élections prévues, mais avec un Premier ministre en panne, Lapid recherche le soutien des anglophones
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Sans élections prévues, mais avec un Premier ministre en panne, Lapid recherche le soutien des anglophones

“J'étais son ministre des Finances, et Netanyahu a davantage parlé au rédacteur en chef d'Israel Hayom” qu'avec moi, affirme le président de Yesh Atid, avant une rencontre avec des anglophones

Marissa Newman est la correspondante politique du Times of Israël

Yair Lapid, président du parti Yesh Atid, pendant une cérémonie d'accueil des nouveaux immigrants d'Amérique du Nord à l'aéroport Ben Gurion, le 15 août 2017. (Crédit : Miriam Alster/Flash90)
Yair Lapid, président du parti Yesh Atid, pendant une cérémonie d'accueil des nouveaux immigrants d'Amérique du Nord à l'aéroport Ben Gurion, le 15 août 2017. (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

Dans un café de Tel Aviv, dimanche après-midi, le président de Yesh Atid, Yair Lapid, a insisté pour que l’entretien se passe strictement en anglais, pour anticiper son événement organisé à la mairie de Jérusalem, mercredi soir où il rencontrera des immigrants anglophones. Tee-shirt noir, veste posée sur sa chaise avec désinvolture, l’homme, dont le rythme de la voix rappelle par moments Schwarzenegger, a l’assurance de l’ancien journaliste-vedette de télé qu’il a été.

« Je suis toujours véritablement en mode d’organisation de campagne », reconnaît l’aspirant Premier ministre dans un rire. « C’est ce qu’on fait toujours. »

Pendant un entretien où il lui a été demandé s’il pensait que le Premier ministre démissionnerait si son épouse Sara devait être inculpée dans les semaines à venir (« non »), où ont été évoqués les centaines de coups de téléphone du Premier ministre au rédacteur en chef et au propriétaire du quotidien pro-Netanyahu Israel Hayom entre 2012 et 2015 (« douteux »), et où l’on a également parlé de Netanyahu, qui est aussi son ancien chef (« inacceptable »), du ministère des Affaires étrangères qui a été démembré et de son point de vue sur la présence dissimulée de l’Iran en Syrie et au Liban (« ils pourraient, par exemple, faire venir des sous-marins sur nos rives »), le chef du parti d’opposition s’est largement abstenu de toute critique mordante du Premier ministre.

Lapid a également évité de critiquer ouvertement son nouveau rival, Avi Gabbay, le dirigeant du Parti travailliste dont la récente victoire lors des élections de la formation a semblé fragiliser le récent essor de Yesh Atid dans les sondages d’opinion – qui changent cependant en permanence.

Gabbay « semble être un type bien et c’est une bonne chose que des types biens entrent en politique », a-t-il maintenu.

Avi Gabbay à son arrivée dans un bureau de vote de Tel Aviv, le 10 juillet 2017. (Crédit : Miriam Alster/Flash90)
Avi Gabbay à son arrivée dans un bureau de vote de Tel Aviv, le 10 juillet 2017. (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

Il n’est pas surprenant que Lapid rechigne à attaquer ses adversaires. Ses critiques ont pu lui reprocher un manque de précision dans son idéologie centriste et de tenter de faire glisser sa base électorale vers la droite pour élargir le champ de ses électeurs.

« Je suis profondément insulté que l’on suggère que j’appartiens au centre gauche. Nous sommes le centre centre », dit Lapid.

Les élections ne sont pas officiellement prévues avant le mois de novembre 2019, mais elles sont perpétuellement anticipées. Dans le cadre de sa campagne, le parti Yesh Atid devrait tenter de courtiser les anglophones « raisonnables », notant que la majorité d’entre eux est originaire de « démocraties bien établies ».

« Pour ces gens, la gauche n’est pas assez nationale, ce qui signifie pas suffisamment juive. Et la droite est dangereusement méprisante envers les fondements de la démocratie. Et nous sommes un parti libéral national, ce qui signifie que nous appréhendons Israël comme étant un Etat juif avant tout, et que cela ne vient pas contredire, à nos yeux, les valeurs démocratiques. »

Yair Lapid, à gauche, alors ministre des Finances , et le Premier ministre Benjamin Netanyahu en 2013. (Crédit : Flash90)
Yair Lapid, à gauche, alors ministre des Finances , et le Premier ministre Benjamin Netanyahu en 2013. (Crédit : Flash90)

De plus, ajoute-t-il, les immigrants ont tendance à vivre le pays de manière plus personnelle, parce que ce n’est pas le pays où ils sont nés, c’est le choix qu’ils ont fait.

Quand auront lieu les élections, selon lui ? « Cela fait deux années de suite que je me trompe donc je peux me tromper encore, disons probablement au mois d’avril ou au mois de mai », glousse-t-il.

« Et si j’ai tort, ajoute-t-il, reposez moi la question au mois d’avril. »

‘Il n’a pas à démissionner en raison de quelque chose qu’aurait fait son épouse’

Certains pensent que les élections pourraient bien avoir lieu plus tôt, alors que le Premier ministre est impliqué dans deux enquêtes de police et qu’une troisième, un scandale de corruption encore plus important, est en train de faire tomber un grand nombre de ses proches (même si Netanyahu n’est pas lui-même un suspect.)

Le problème judiciaire le plus immédiat, c’est l’épouse de Netanyahu, Sara, qui l’affronte. Son éventuelle inculpation pourrait être imminente.

Lapid affirme que le Premier ministre n’aura pas à démissionner si Sara devait être inculpée, a priori pour détournement de fonds publics.

« Pour commencer, nous ne savons pas ce qui va arriver. Je me sens très mal à l’aise avec tout ce qui concerne la famille du Premier ministre. Je pense que cette forme de chasse lancée contre son épouse et ses enfants est inacceptable et je comprends la colère ressentie à l’idée qu’ils ont été jetés là-dedans », dit Lapid.

« S’il y a une inculpation, il n’a pas à démissionner en raison de quelque chose qu’aurait fait son épouse », ajoute le député de l’opposition.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu et son épouse Sara attendent l'arrivée du Premier ministre éthiopien et de son épouse avant une cérémonie de bienvenue organisée au bureau du Premier ministre de Jérusalem, le 6 juin 2017 (Crédit : Gali Tibbon/AFP)
Le Premier ministre Benjamin Netanyahu et son épouse Sara attendent l’arrivée du Premier ministre éthiopien et de son épouse avant une cérémonie de bienvenue organisée au bureau du Premier ministre de Jérusalem, le 6 juin 2017 (Crédit : Gali Tibbon/AFP)

Mais Lapid évoque également les centaines de coups de téléphone passés entre Netanyahu et le rédacteur en chef d’Israel Hayom, Amos Regev, ainsi que le propriétaire du journal, Sheldon Adelson, qui sont, selon lui, « douteux ». Il parle également des enregistrements du Premier ministre promettant de réduire la circulation du quotidien d’Adelson au profit du Yedioth, estimant qu’ils « dépassent les bornes ».

Obligé par la Cour suprême de révéler les dates de ses appels téléphoniques avec le propriétaire et rédacteur en chef d’un journal considéré comme lui étant ardemment loyal, Netanyahu a révélé jeudi que, entre 2012 et 2015, il s’était entretenu avec le magnat du casino juif américain Adelson presque une fois par semaine (120 fois) et qu’il avait échangé pas moins de 223 appels avec Amos Regev, rédacteur en chef d’Israel Hayom à ce moment-là.

L'homme d'affaires milliardaire américain Sheldon Adelson avec Benjamin Netanyahu à Jérusalem, le 12 août 2007. (Crédit : Flash90)
L’homme d’affaires milliardaire américain Sheldon Adelson avec Benjamin Netanyahu à Jérusalem, le 12 août 2007. (Crédit : Flash90)

« J’ai dit : ‘Waouh. C’est énorme' », explique Lapid en racontant sa réaction initiale. « Deux ans avant, j’étais son ministre des Finances et il ne m’a jamais autant parlé. »

« Je pense que la quantité compte », ajoute plus sérieusement l’ancien journaliste. « Je pense que oui, les journalistes et les politiciens parlent constamment, officiellement et officieusement, cela fait partie du lot. Mais c’est une quantité pour le moins surprenante, et cela vous fait vous interroger sur la nature de la conversation… Il dit que Sheldon Adelson est son ami et je pense que c’est le cas. Mais Amos Regev n’est pas un ami. Alors c’est douteux. »

Lapid qualifie également les enregistrements de conversation entre Netanyahu et l’éditeur du Yedioth, Arnon « Noni » Moses, d’ « inacceptables », désignant spécifiquement les informations disant que le Premier ministre a tenté de négocier personnellement la vente pleine ou partielle du quotidien le plus vendu en Israël, Yedioth Ahronoth, à divers hommes d’affaires et directeurs de publication.

Ces enregistrements sont au cœur de l’une des enquêtes de corruption impliquant le Premier ministre, l’Affaire 2000, dans laquelle la police enquête pour déterminer si Netanyahu aurait tenté de négocier un accord illicite avec Moses, dans le cadre duquel il aurait fait adopter une législation qui aurait réduit la distribution du concurrent du Yedioth, Israël Hayom, en échange d’une couverture moins critique de Netanyahu dans Yedioth.

Sur les allégations prétendant que Netanyahu s’était personnellement impliqué pour faire avancer une vente, Lapid, qui a pendant longtemps été chroniqueur hebdomadaire chez Yedioth, déclare que « c’est inacceptable. C’est le genre de conversation qui ne peut avoir lieu dans une démocratie entre un directeur de la publication et un rédacteur en chef. »

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu, à droite, et le rédacteur en chef du Yedioth Ahronoth, Arnon Moses. (Crédit image composée : Flash90)
Le Premier ministre Benjamin Netanyahu, à droite, et le rédacteur en chef du Yedioth Ahronoth, Arnon Moses. (Crédit image composée : Flash90)

Face à ce comportement présumé, « même s’il n’est pas criminel, nous avons tendance à oublier que la question de savoir si les accusations seront maintenues ou non et ne sont pas la seule chose qui font une réputation dans la vie publique. C’est seulement moralement […], seulement totalement condamnable et cela ne doit pas arriver », dit-il.

Mais Lapid refuse de faire un pronostic sur l’issue légale des enquêtes, affirmant simplement qu’il a une « confiance absolue » dans la police israélienne et dans le procureur général. « J’accepterai leur décision, quelle qu’elle soit », dit-il.

‘Nous n’étions pas présents lorsque les décisions ont été prises’

Lapid, ancien ministre des Finances, maintient qu’Israël a été laissé à l’écart lors des discussions entre les Etats-Unis et la Russie sur l’avenir des forces iraniennes en Syrie et au Liban, ouvrant la voie à la construction d’une base aérienne iranienne sur la frontière d’Israël et à l’envoi de sous-marins « sur nos rives ».

Selon Lapid, qui a décidé de s’attaquer à certaines relations étrangères israéliennes lors de nombreux voyages à l’étranger, c’est le résultat de ce qu’il qualifie de l’influence diplomatique déclinante en raison de la fragmentation des pouvoirs du ministère des Affaires étrangères sous Netanyahu – qui détient le portefeuille des Affaires étrangères – parmi une demi-douzaine de ministères.

La semaine dernière, le quotidien arabe Asharq Al Awsat a annoncé que des responsables américains avaient convenu de laisser des milices appuyées par l’Iran prendre position en Syrie à moins de dix kilomètres du plateau israélien du Golan. Ces informations ont semblé confirmer des affirmations des médias russes, qui disaient que Moscou avait ignoré le plaidoyer d’Israël, qui demandait d’empêcher l’Iran d’exploiter la guerre civile actuelle en Syrie pour étendre son influence militaire sur le territoire syrien.

Citant des sources diplomatiques occidentales non-identifiées, le journal indiquait qu’une équipe américaine s’était entretenue avec ses homologues russes à Amman, en Jordanie, pour discuter de la nationalité des forces chargées de faire observer une trêve au mois de juillet, et avait appuyé certaines de ces demandes initiales.

Le président russe Vladimir poutine, à gauche, avec le Premier ministre Benjamin Netanyahu avant leur réunion à Sotchi, le 23 août 2017. (Crédit : Alexey Nikolsky/Sputnik/AFP)
Le président russe Vladimir poutine, à gauche, avec le Premier ministre Benjamin Netanyahu avant leur réunion à Sotchi, le 23 août 2017. (Crédit : Alexey Nikolsky/Sputnik/AFP)

Israël « n’a pas eu conscience d’un grand nombre de discussions entre les Américains et les Russes, et le pays a été dans l’incapacité de les influencer. Nous n’étions pas présents lorsque les décisions ont été prises, contrairement à avant », note Lapid, comparant la situation d’aujourd’hui avec celle d’il y a cinq ans.

« Il fallait, il y a des mois et des mois, lancer une campagne diplomatique – en particulier aux Etats-Unis, mais également en Russie et à l’ONU – contre l’idée d’avoir les Iraniens à 20 kilomètres de la frontière israélienne », estime-t-il.

Jérusalem a également mis en garde contre les efforts iraniens visant à installer des structures de production de missiles au Liban. Le ministre de la Défense, Avigdor Liberman, a affirmé au secrétaire général des Nations unies Antonio Guterres lors d’une rencontre en Israël la semaine dernière que l’Iran cherchait à établir des usines pour fabriquer des armes de précision « au cœur du Liban lui-même ».

La présence d’au moins deux structures iraniennes de production de missiles avait été révélée par Israël au début de l’été. La semaine dernière, Netanyahu a dit à Guterres que l’Iran était également impliqué dans la construction d’une autre base de missiles en Syrie.

Malgré les informations parues dans les médias, selon l’opinion générale, l’Iran n’a pas commencé sa production dans ses usines de missiles – qui devraient fabriquer des roquettes d’une plus grande précision que celles que possède actuellement le Hezbollah, groupe terroriste libanais soutenu par la République islamique. Toutefois, les contrats entre la Syrie et le Liban d’un côté et l’Iran de l’autre pour l’établissement de ces usines sont presque complets, comme c’est le cas également d’une convention qui permettra à l’Iran de construire un port maritime à Tartous, en Syrie, ce qui lui donnera un accès à la Méditerranée.

Un site situé à proximité de la ville syrienne de Banias, où l'Iran construirait une usine de missiles, à l'été 2017. (Crédit : capture d'écran Google Maps)
Un site situé à proximité de la ville syrienne de Banias, où l’Iran construirait une usine de missiles, à l’été 2017. (Crédit : capture d’écran Google Maps)

Les « Iraniens vont avoir accès au port de Tartous, explique Lapid. Ce qui signifie que, par exemple, ils pourront faire venir des sous-marins iraniens sur nos rives […]. Ils ont la capacité de construire une base aérienne et ils vont avoir des forces, des camps sur le terrain, à 20 kilomètres de nos frontières », dit-il.

La semaine dernière, dans un post paru sur Facebook, Lapid a accusé Netanyahu, selon lui responsable de la situation. « Cela fait 20 ans qu’il parle de l’Iran et finalement, nous voilà avec le pire résultat possible : les Iraniens à la frontière israélienne. Cet échec sera inscrit en son nom puisqu’il n’aura jamais formulé de politique claire et qu’il n’est pas parvenu à créer la puissance politique qui nous aurait permis de changer la réalité. »

En face-à-face, Lapid se montre plus conciliant.

« Ecoutez, je n’aime pas cet instinct anti-Netanyahu qui fait que les gens lui reprochent tout ce qui peut se passer. Alors je ne vais pas blâmer que lui, a-t-il dit. La Russie va faire ce qui est bon pour la Russie. Et nous sommes aujourd’hui dans cette nouvelle ère dans laquelle il n’y a pas d’ennemis à 100 %. On peut être ami sur une question et ennemi sur une autre. »

« Je peux vous dire que du point de vue israélien, ce qui pouvait être fait n’a pas été fait, et nous n’avons pas agi comme nous aurions dû le faire, et la raison en est que nous ne sommes pas dotés de ce que je considère un gouvernement fonctionnel. Nous n’avons pas de ministère des Affaires étrangères fonctionnel. Nous n’avons pas un Conseil de sécurité nationale fonctionnel », poursuit-il, se référant au poste de conseiller à la sécurité nationale, qui dirige le conseil, et n’a pas été pourvu de façon permanente entre 2015 et août 2017. « Nous n’avons pas de cabinet de sécurité fonctionnel », continue-t-il, accusant l’instance d’être incapable « de prendre des décisions, sans même parler d’avoir une stratégie. »

« Avons-nous une stratégie en Syrie ?, demande-t-il rhétoriquement. Là, en ce moment, la stratégie est que le Premier ministre va prononcer un grand discours à l’ONU le 19 septembre. Je vais vous donner une information, ça va être fantastique. Mais ce n’est pas une stratégie.

Avi Issacharoff et l’équipe du Times of Israël ont contribué à cet article.

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