Shtisel-mania : la distributrice de la série se confie
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Shtisel-mania : la distributrice de la série se confie

Hedva Goldschmidt, productrice des "Shtisel", sorti en France en 2015, veut mettre la société israélienne et sa diversité – des sionistes religieux aux Arabes– sous les projecteurs

Jessica Steinberg est responsable notre rubrique « Culture & Art de vivre »

Les Shtisel, le père Shulem et le fils Akiva, à table dans leur cuisine (Crédit : "Shtisel")
Les Shtisel, le père Shulem et le fils Akiva, à table dans leur cuisine (Crédit : "Shtisel")

« Shtisel », série dramatique israélienne sur une famille ultra-orthodoxe aux millions de téléspectateurs, a certes était créée par l’auteur Yehonatan Indursky, mais c’est sa distributrice, Hedva Goldschmidt, qui a été la première à lever le voile télévisé sur cette tranche de vie haredie.

Avec sa société, Go2Films, Hedva Goldschmidt a soutenu une grande variété de films israéliens de niche, et aujourd’hui des séries télé, de Srugim » et « « Arab Labor » à « The New Black” » et « Sleeping Bears ». C’est aussi elle qui a porté « Shtisel » dans les festivals de films israéliens et juifs – la série est sortie en DVD en France en 2015.

« J’ai eu un petit rôle là-dedans », admet Hedva Goldschmidt.

Même si son implication dans « Shtisel » n’était que marginale, elle s’occupe aujourd’hui de la tournée américaine de plusieurs acteurs et créateurs de la série, venus parler de leurs histoires et anecdotes personnelles dans des synagogues et autres lieux communautaires.

Hedva Goldschmidt et sa fidèle équipe de femmes ont porté l’univers des Israéliens religieux — des orthodoxes modernes à la kippa tricoté de « Srugim » aux Juifs portant le shtreimel des « Shtisel », en passant par les élèves de yeshiva au chapeau noir de « The New Black » — sur Amazon, Netflix et dans plusieurs festivals.

D’ailleurs, Hedva Goldschmidt se couvre la tête, étant une femme mariée religieuse. Ce jour-là, elle porte un simple foulard dans son bureau, situé dans la cave de sa maison de Pisgat Ze’ev, un quartier en bordure de Jérusalem.

« J’étais toujours celle au chapeau, c’est quelque chose que les gens trouvaient intéressant chez moi », explique-t-elle. « La première fois qu’ils m’ont vue, ils pensaient que c’était une question de mode, puis ils ont compris que cela faisait partie de mon identité, de ma place dans le monde juif. »

C’est peut-être son couvre-chef, et son identité de juive religieuse, sioniste, qui ont fait d’elle la personne appropriée pour représenter ces œuvres du petit et du grand écran consacrées à la société israélienne et au monde juif.

« Ça a toujours été important pour moi d’élargir la loupe sur la société israélienne, pour représenter des films israéliens ou au moins des films qui devraient avoir des notions juives ou israéliennes », explique-t-elle. « J’avais peu de temps par jour, et je voulais le passer à représenter Israël. »

Mariée au réalisateur Gili Goldschmidt, elle n’a cependant pas commencé dans l’industrie cinématographique. Elle travaillait au départ comme graphiste à la Maale School of Film and Television, une école de cinéma destinée aux réalisateurs religieux qui venait alors d’ouvrir, lorsque l’établissement l’a recrutée pour tenter de placer les films des étudiants dans des festivals internationaux.

« Je me suis demandé : ‘Combien de temps ça prendrait ?' », se souvient la distributrice, qui ne connaissait alors que deux festivals du film, ceux de Jérusalem et Cannes. Elle rit aujourd’hui quand elle repense à son ignorance.

La bavarde et avenante Hedva Goldschmidt a découvert le circuit des festivals de cinéma au cours de ses sept années passées en poste à la Maale, où elle officiait également comme la principale guide anglophone de l’école grâce à son anglais courant.

« J’ai fait toutes les erreurs possibles », dit-elle au sujet de cette époque. « J’envoyais des films [d’étudiants] de première année dans les plus grands festivals. »

La Maale a donné naissance à un groupe solide de réalisateurs religieux – dont le mari de Hedva Goldschmidt – auprès desquels elle s’est formée, créant une niche pour les films religieux et sur les histoires du monde juif.

Elle était là quand le metteur en scène israélien, Amos Gitai, a réalisé « Kadosh » (1999), qui reproduit les stéréotypes des couples religieux qui ne ferait l’amour que via un trou dans un drap, et quand la Maale a contribué à changer cette image grâce à des histoires de gens religieux, comme celle de « Cohen’s Wife » [L’épouse Cohen] (2008), l’un des premiers films à montrer l’intimité d’un couple ultra-orthodoxe frappé par une tragédie.

Lorsque Hedva Goldschmidt a quitté l’école en 2005, elle a ouvert sa société de distribution, Go2Films, pensant qu’elle pourrait compter sur seulement quelques films par an pour tenir.

Mais elle a commencé par vendre des films qui ne s’intéressait pas qu’au monde juif : elle a élargi le champ pour mettre également les Juifs laïcs et les Bédouins sous le feu des projecteurs.

Elle s’est diversifiée en proposant également des œuvres pour le petit écran. Le premier succès télévisé de Go2Film fut « Srugim », la série de Laizy Shapira sur un groupe de célibataires religieux vivant dans le quartier de Katamon à Jérusalem.

« Quand elle est sortie, j’ai demandé à beaucoup de gens, dont des amis, comment on pourrait traduire ‘Srugim' » — qui signifie tricoté et fait référence aux kippas portées par cette branche spécifique d’Israéliens pieux. « Les gens étaient devenus accros, notamment des amis rencontrés dans des festivals. La série a tout de suite rencontré le succès, car les gens se demandaient : ‘Mais comment c’est possible, des gens beaux et jeunes qui sont dans des relations, mais n’ont pas de relations sexuelles ?' »

Son succès suivant fut la série « Arab Labor » [Travail d’Arabe], créée par l’auteur palestinien Sayed Kashua, qui rejoindra plus tard l’équipe d’auteurs des « Shtisel ». Comme « Srugim », la série recourait à l’humour pour traiter « de problèmes très, très importants sur le petit écran », explique sa distributrice.

Aucun sujet ne lui est interdit, comme quand « Srugim » a abordé avec délicatesse le sujet des bains rituels pour les célibataires religieux dans le cadre de la question des relations sexuelles avant le mariage, ou comme dans « Arab Labor », qui présente le stéréotype de l’Arabe présenté comme l’ennemi et un débat autour de la Nakba.

« Ça a vraiment brisé des frontières », selon elle.

« Shtisel », cependant, n’a pas été un carton à sa sortie. Elle a été très bien accueillie dans les festivals, mais ce n’est qu’à son lancement sur Netflix aux États-Unis, en décembre 2018, que la série a attiré sur elle une plus grande attention, certains de ses acteurs se faisant reconnaître dans la rue, à l’étranger.

« Le monde était différent à ce moment-là », explique Hedva Goldschmidt.

Elle produit depuis peu des événements autour de la série aux États-Unis, où des acteurs expliquent comment ils ont appris la façon de parler, la culture et le mode de vie des ultra-orthodoxes.

Pour elle, le succès final d’une série comme « Shtisel » repose sur sa capacité à lever le voile sur les différences entre les ultra-orthodoxes et les autres Israéliens.

« La série a réussi à expliquer les problèmes rencontrés par les familles haredim, leurs conflits, pourquoi les Haredim n’ont pas d’animaux domestiques, ce qui arrive quand un enfant veut devenir artiste, et elle a réussi à expliquer tout cela aux Israéliens », relate la distributrice. « C’est une série sur les Haredim qui veulent le rester. Il existe plein de séries faites par des non-Haredim mettant en scène des ultra-orthodoxes qui veulent quitter leur foi, faisant de ces personnes des héros. »

Go2Films dispose d’un catalogue de 300 titres, et accepte une trentaine de nouveaux films chaque année, à des stades différents de production. Pour Hedva Goldschmidt, les règles sont restées plus ou moins les mêmes, avec une envie personnelle de faire des films inspirants montrant des aspects variés de la société israélienne, avec authenticité. Elle veut que ces films entraînent des débats ouverts et des échanges.

« C’est un peu un travail d’émissaire », résume Hedva Goldschmidt.

« Il y a plein de façons de travailler dans ce monde particulier », ajoute-t-elle. « Nous voulons des Oscars et faire beaucoup d’entrées, mais il y a d’autres façons d’avoir un impact dans le monde avec un film. »

C’est une responsabilité qu’Hedva Goldschmidt, 48 ans, a endossée dès son adolescence, lorsqu’elle était coordinatrice d’un groupe de jeunes Bnei Akiva à Petah Tikva, l’un des plus grands du pays.

« Je suis une communari« , dit-elle, utilisant le terme hébreu pour désigner un animateur d’un groupe de jeunes. « En gros, je suis la communari des films. »

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