Un Juif boukharien de 24 ans candidat au conseil municipal de New York
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Un Juif boukharien de 24 ans candidat au conseil municipal de New York

En tant que Démocrate cherchant à représenter une communauté qu'il décrit comme "très conservatrice", David Aronov a du pain sur la planche

L'équipe du candidat au conseil municipal David Aronov collecte des signatures à Rego Park (Crédit : Lauren Hakimi)
L'équipe du candidat au conseil municipal David Aronov collecte des signatures à Rego Park (Crédit : Lauren Hakimi)

New York Jewish Week via JTA — 30 ans après l’effondrement de l’Union soviétique et alors que la résurgence du fondamentalisme islamiste a amené les Juifs originaires d’Asie centrale à s’exiler vers le Queens, la communauté boukharienne de Forest Hills et de Rego Park n’a encore jamais été représentée au sein des autorités locales par l’un de ses membres.

David Aronov, candidat au conseil municipal, compte bien y remédier. Démocrate désireux de représenter une communauté qui a très largement accordé ses bulletins aux Républicains – cela a été le cas lors des élections nationales – il reconnaît avoir essuyé des revers de la part de certains membres de sa communauté.

« La communauté est très conservatrice », estime le jeune homme de seulement 24 ans au cours d’un entretien sur Queens Boulevard et sur la 63rd Drive, où se côtoient restaurants moyen-orientaux casher, chaînes de café et restaurants chinois.

Toutefois, Aronov note être très soutenu au sein de sa communauté, qu’il qualifie de « très tribale » et de « très resserrée ». S’il approuve, pour sa part, des politiques libérales – gardes d’enfants pour tous, pas de construction de nouvelles prisons – il pense que les électeurs conservateurs sauront les mettre de côté s’il s’agit enfin d’avoir au conseil municipal un représentant qui parle le même langage qu’eux, au sens littéral du terme.

Aronov souligne toutefois que « même si je perds, il y aura toujours un Démocrate dans le fauteuil ». Dans de nombreux districts de New York City, en effet, le gagnant est déterminé lors des Primaires démocrates.

En 2016, en utilisant les données du Bureau des élections, DNAinfo avait découvert que si la majorité des votants à Forest Hills avaient soutenu dans les urnes, lors du scrutin présidentiel, la Démocrate Hillary Clinton, plus de la moitié de l’électorat des quartiers boukhariens avait voté Républicain, pour Donald Trump.

« Je connais un certain nombre de proches qui ont voté pour Trump et qui vivent dans le secteur de Forest Hills-Rego Park », déclare Lilianna Zulunova, une habitante de Forest Hills, qui est consultante au sein de l’équipe de campagne d’Aronov et qui s’était présentée en 2010 à l’Assemblée de l’état de New York. « Au niveau national, c’est un électorat très conservateur à cause d’un type de mentalité pro-Israélien particulier. Mais au niveau local, les électeurs votent encore pour les candidats démocrates. »

Joshua Nektalov, 19 ans, diplômé en comptabilité au Queens College – il a été major de sa promotion – qui réside également à Forest Hills, dit que même s’il est inscrit au parti républicain, il est heureux de la candidature d’Aronov et qu’il partage certaines de ses idées.

« C’est vraiment une bonne chose qu’un Boukharien se présente », dit-il. « Même s’il est démocrate, beaucoup de gens vont vouloir lui parler, sachant qu’ils ont des croyances en commun et qu’ils partagent le même héritage ».

Nektalov indique que la question la plus importante à ses yeux est de renforcer la communauté, et qu’il apprécie la tentative de la part d’Aronov d’agrandir et d’améliorer les espaces communautaires autres que la synagogue – comme le Bukharian Teen Lounge, un programme extrascolaire qui a dû s’interrompre en 2016. Cette problématique a été mentionnée par le candidat lors d’un podcast avec le club culturel boukharien du Queens College dont Nektalov fait partie.

« Il veut que les membres de sa communauté discutent et parlent des problèmes qui les touchent, qu’ils puissent parler d’eux ailleurs qu’au temple », explique Nektalov. La synagogue est un lieu déterminant de sociabilisation des membres de cette communauté majoritairement orthodoxe.

Zulunova était une petite fille quand ses parents ont quitté l’Ouzbékistan pour s’installer aux États-Unis, en 1992. Elle dit qu’il y a douze ou quinze ans, ses parents ne votaient pas du tout.

« Ils se préoccupaient davantage de pouvoir nous nourrir, de garantir que nous aurions un toit au-dessus de nos têtes », confie-t-elle. « Ils ne pensaient pas véritablement à aller voter ».

Selon Aronov, l’indifférence à la politique est commune au sein de sa communauté. Il a expliqué devant le club culturel boukharien que même ses parents, immigrés de Tashkent, en Ouzbékistan, ne s’impliquaient guère dans ce domaine.

David Aronov, candidat au conseil municipal de New York, en surimpression sur un supermarché boukharien dans le quartier de Rego Park dans le Queens (davidforqueens.com ; Lauren Hakimi. Montage de la Jewish Week par Janice Hwang)

« Ma mère me répète encore et encore ‘il n’est pas trop tard pour devenir médecin’, ‘il n’est pas trop tard pour devenir avocat’… et je lui réponds : ‘Maman, je sais très bien ce que je fais. Merci à toi' », s’amuse Aronov, titulaire d’une maîtrise en administration publique passée à l’école d’enseignement supérieur du service public Robert F. Wagner, au sein de l’université de New York.

Selon M. Aronov, certains Boukhariens ne prennent pas la peine de se rendre aux urnes, car ils pensent que le vote est décidé d’avance – un héritage de leur expérience dans l’ancienne Union soviétique.

« J’entends cela lors de la campagne électorale », a-t-il déclaré. « Certaines personnes pensent oh, mon vote ne compte pas, l’élection est déjà fixée, celui que l’institution veut voir gagner va gagner. Et je leur réponds que ce n’est pas vrai. Ce n’est pas comme ça que ça marche. Les gens gagnent par une poignée de voix dans ces élections locales. »

Manashe Khaimov, professeur d’études juives au Queens College et spécialiste de l’histoire et de la culture boukhariennes, explique que trois raisons justifient l’hésitation des Boukhariens à s’engager dans la politique américaine : les différences de langue et de culture, la corruption du gouvernement sous les Soviets et une mauvaise expérience avec les partis politiques de l’ex-Union soviétique.

« Il y a une énorme méfiance envers le système électoral », a déclaré Khaimov. « Et ce n’est pas dû au système américain – ce n’est pas à cause de ça. C’est à cause de la perception qui provient de l’Union soviétique. »

M. Khaimov explique que, sous le régime soviétique, les Juifs de Boukhara – dont le nom provient de l’émirat qui contrôlait la région d’Asie centrale jusque dans les années 1920 – pratiquaient la religion en privé. Beaucoup voulaient partir, mais il leur était interdit de le faire jusque dans les années 1970 et 1980. À cette époque, certains sont partis en Israël et aux États-Unis, mais la plupart sont restés. Après l’effondrement de l’Union soviétique, une guerre civile au Tadjikistan a également suscité des tensions en Ouzbékistan voisin. Cette situation, combinée à des problèmes économiques et à des préoccupations liées à l’antisémitisme, a incité les derniers Boukhariens à partir.

Une femme portant un masque pousse un caddie en traversant une rue du Queens, le 30 mars 2019 à New York. (Johannes EISELE / AFP)

M. Khaimov connaît M. Aronov depuis que le candidat était un adolescent fréquentant l’école secondaire Queens Gateway to Health Sciences. À l’époque, M. Khaimov dirigeait un programme de stages destiné à aider les lycéens boukhariens à décider de la carrière qu’ils souhaitaient poursuivre. Il a dit qu’Aronov voulait faire médecine, mais que le seul stage disponible était dans le gouvernement. Au départ, Aronov n’était pas intéressé par un stage au bureau de la conseillère municipale Karen Koslowitz.

« Nous lui avons dit que le seul endroit que nous lui proposerons sera le bureau de Karen Koslowitz. Et il était genre, ‘qu’est-ce que je vais faire dans un bureau politique ? Je veux aider les gens. Je veux être devant, être utile. Comment puis-je être utile dans un bureau politique ? »

À l’époque, M. Aronov n’était qu’en deuxième année de lycée, et les juniors et les seniors avaient la priorité pour la sélection des stages.

En travaillant au bureau de la conseillère municipale, M. Aronov a constaté que son expérience l’aidait à toucher davantage d’électeurs.

« J’étais le seul membre du personnel de tout le Queens qui parlait russe dans le bureau d’une élue », a-t-il dit. « Et j’avais des gens d’autres bureaux d’élus qui m’appelaient, des membres du personnel qui disaient : « Hé, quelqu’un qui parle russe a appelé leur bureau, pouvez-vous aider à traduire ? » »

Aujourd’hui, M. Aronov considère que la « justice linguistique » pour les personnes de son district qui parlent le russe, le boukharien, le chinois et d’autres langues est un élément important de sa campagne.

Il pense que lorsque les gens disposent de supports électoraux dans leur propre langue, il leur est plus facile de s’engager dans la vie civique.

« Beaucoup de gens ne savent pas pour quoi je me présente. Ils pensent que je me présente, par exemple, au Congrès », a déclaré Aronov à propos de la communauté. « Ils n’ont aucune idée de ce qu’est le conseil municipal parce qu’il n’y a jamais eu cette éducation à un niveau plus profond. »

Étant donné que le mandat de Mme Koslowitz est limité et qu’elle ne peut pas se représenter, la course au conseil municipal dans le district 29 est une sorte de mêlée générale, avec 13 candidats en lice, selon le NYC Campaign Finance Board. Parmi les concurrents d’Aronov figurent Aleda Gagarin, responsable d’une association à but non lucratif, Lynn Schulman, membre du conseil municipal, et Avi Cyperstein, urgentiste et cofondateur d’une association à but non lucratif, Chaverim of Queens, qui aide les automobilistes en panne et répond aux urgences non médicales.

Les primaires auront lieu le 22 juin et les élections générales le 2 novembre.

Eytan Israelov, 23 ans, dont la famille gère un restaurant à Forest Hills, dit qu’il s’est toujours intéressé à la politique locale. Israelov, qui s’identifie comme indépendant, se dit préoccupé par la hausse de la criminalité dans la communauté, et bien qu’il soutienne les mesures de sécurité COVID-19, il estime qu’elles ont été injustement appliquées aux entreprises.

Israelov, qui vit à Long Island, dit qu’Aronov l’a impressionné lorsque les deux hommes ont fréquenté ensemble l’université Hunter à Manhattan.

« L’ayant connu au lycée et à l’université… c’est ce que j’ai constaté. Chaque fois qu’il avait l’occasion de faire quelque chose, que ce soit au Hillel ou dans différentes organisations, il s’impliquait toujours. Il était toujours le premier à être prêt », a-t-il déclaré.

Israelov apprécie particulièrement le fait que, selon lui, Aronov ne se préoccupe pas seulement de la communauté boukharienne, mais aussi de la lutte contre les crimes de haine contre les Asiatiques et du soutien au mouvement Black Lives Matter.

« Il est vraiment là pour toutes les communautés, pas seulement la nôtre », a-t-il déclaré.

M. Khaimov estime que si M. Aronov l’emporte, davantage de Boukhariens considéreront qu’il est possible de faire de la politique.

« Il va y avoir beaucoup plus de personnes de la communauté qui vont essayer de se faire élire dans différents districts », a-t-il dit. « C’est ma prophétie. »

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