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Un magazine littéraire américain retire l’essai d’une écrivaine israélienne sur la coexistence sur fond de multiples démissions

Des collaborateurs de Guernica ont démissionné, qualifiant l'article de Joanna Chen, pourtant très critique d'Israël, "d'apologie du sionisme" ; Des voix déplorent l'extrémisme anti-Israël au sein du monde littéraire

L'écrivaine israélo-britannique Joanna Chen, dont l'essai sur la guerre entre Israël et le Hamas a été retiré du magazine littéraire Guernica en mars. (Crédit : Heidi Levine)
L'écrivaine israélo-britannique Joanna Chen, dont l'essai sur la guerre entre Israël et le Hamas a été retiré du magazine littéraire Guernica en mars. (Crédit : Heidi Levine)

Sur fond de critiques de la part de la rédaction et d’autres personnes, un prestigieux magazine littéraire a retiré de ses publications l’essai d’une écrivaine et traductrice israélienne attachée à la compréhension entre Palestiniens et Israéliens depuis le massacre du Hamas du 7 octobre dernier.

Le magazine Guernica n’a pas donné d’explications sur le retrait de la publication ce week-end, se limitant à dire « regretter d’avoir publié » l’essai de Joanna Chen, intitulé « Des bords d’un monde brisé ».

Ce retrait a fait suite au départ retentissant de plusieurs membres du personnel bénévole de cette revue.

Madhuri Sastry, défenseure des droits de l’homme et chercheuse pour la Croix-Rouge américaine, a ainsi démissionné de son poste de coéditrice, dimanche, qualifiant l’essai « d’apologie déchirante du sionisme et du génocide actuel en Palestine ». Elle a également appelé à la démission de la rédactrice en chef du magazine, Jina Ngarambe.

Selon les récents changements apportés à l’en-tête du magazine, une quinzaine d’autres rédacteurs en chef et membres du personnel ont eux aussi démissionné, la plupart après une déclaration publique dénonçant l’essai et le choix initial fait par Guernica de le publier.

Ishita Marwah, l’ex-rédactrice en chef du secteur fiction de Guernica, a par exemple écrit que la publication de l’article faisait du magazine « un des piliers du colonialisme blanc eugéniste, sous de faux-airs de bonté ».

La page de Guernica qui présentait l’essai de Chen publie aujourd’hui le texte suivant : « Guernica regrette d’avoir publié cet article et l’a retiré. Nous donnerons de plus amples explications ultérieurement. »

Le site Internet du magazine littéraire Guernica avec l’essai retiré de l’écrivaine et traductrice israélienne Joanna Chen. (Capture d’écran via la JTA/ utilisée conformément à l’article 27a de la loi sur les droits d’auteur)

Chen n’a pas répondu à la demande de commentaire adressée dimanche.

Ce retrait a eu lieu dans le contexte de fortes tensions au sein de la communauté littéraire au sujet de la guerre entre Israël et le Hamas. Un certain nombre de magazines littéraires indépendants comme Guernica ont donné la priorité aux récits pro-palestiniens, alors que les auteurs juifs et pro-israéliens ont été la cible de critiques en ligne.

La situation est telle que le Jewish Book Council [Conseil du livre juif], organisation à but non lucratif créée en 1943 et chargée de promouvoir les oeuvres des écrivains et des histoires juives, a récemment lancé une initiative pour traquer l’antisémitisme dans le monde littéraire.

Le cas de Guernica est d’autant plus emblématique que Chen, et son essai, sont profondément critiques de la situation actuelle en Israël.

Écrivaine et traductrice d’œuvres en hébreu et en arabe qui a quitté le Royaume-Uni pour s’installer en Israël à l’adolescence, Chen avait déjà écrit pour Guernica, en 2015, à propos de l’importance de ne pas construire sur des terres dont les Palestiniens avaient été évacués par la force.

Dans l’essai retiré, elle évoque son engagement en faveur de la coexistence et s’inquiète de la manière dont l’attaque du Hamas contre Israël le 7 octobre la menace.

Lors du massacre perpétré par le Hamas, qui a conduit au déclenchement de la guerre, des milliers de terroristes se sont introduits dans le sud d’Israël, pour y assassiner 1 200 personnes et faire 253 otages, majoritairement des civils. Le massacre a été émaillé de viols, d’agressions sexuelles et de tortures, sans compter les mutilations infligées aux victimes et les familles entières brûlées vives.

Chen y explique ne pas avoir fait son service dans l’armée israélienne et parle de ses activités bénévoles en faveur de Road to Recovery, organisation grâce à laquelle des Israéliens organisent le transport des Palestiniens nécessitant des soins médicaux, avant mais aussi depuis l’attaque du Hamas (à l’exception d’une brève pause immédiatement après). Elle évoque également le don de sang fait à des Palestiniens pendant la guerre d’Israël à Gaza, en 2014, qui lui avait valu des réactions négatives de la part de certains Israéliens. Elle conclut que les ponts qu’elle a commencé à construire semblent impossibles à terminer, suite au 7 octobre.

« Il n’est pas facile de marcher sur la ligne ténue de l’empathie pour les deux côtés », écrit Chen dans cet article, émaillé d’extraits traduits de poèmes en hébreu et en arabe. Il reste disponible en ligne sur leWeb Archive.

Chen écrit notamment, au sujet de deux poètes gazaouis avec lesquels elle travaille et dont elle a déjà traduit les oeuvres : « Leur voix est importante, et je veux que le monde anglophone les entende, comme les voix que je traduis de l’hébreu. »

« J’ai profondément honte de ce texte »

Dès sa publication, le texte s’est attiré des critiques au sein de la rédaction de Guernica.

Fondé en 2004 dans le sillage de la guerre en Irak, en hommage au célèbre tableau anti-militariste de Pablo Picasso, ce magazine à but non lucratif a longtemps conjugué bonne foi littéraire et politique de gauche. Avec des plumes comme celles de Chimamanda Ngozi Adichie, George Saunders ou Jesmyn Ward, il estime se trouver au « carrefour de l’art et de la politique ».

La publication de l’article de Chen, explique Sastry dans sa déclaration officielle, est contraire à l’esprit « anti-impérialiste » du magazine. Elle y explique avoir tenté, dans un premier temps, de convaincre le magazine de soutenir le boycott culturel d’Israël, mais s’être vu rétorquer que la politique du magazine passait « uniquement par nos choix éditoriaux et nos positions ». Selon elle, c’est un processus éditorial qu’elle considère comme opaque qui a conduit à la publication d’un article insoutenable à ses yeux.

« J’ai profondément honte de voir cet article dans les pages de Guernica, et je m’excuse sincèrement auprès des écrivains, des lecteurs et de ceux qui nous soutiennent, et qui se sentent trahis par cette décision », a publié sur X la co-éditrice.

Sastry ne donne pas d’exemple de ce qu’elle reproche précisément à ce texte, si ce n’est sa « tentative d’adoucir la violence du colonialisme et du génocide ». D’autres rédacteurs démissionnaires sont plus vindicatifs et précis.

« Cela commence de l’extérieur, en parlant ostensiblement d’une « humanité partagée » entre Palestiniens et Israéliens, sans jamais parler de la question du pouvoir – au cas présent, celui d’une puissance coloniale impérialiste violente – à l’origine d’une déshumanisation systématique et déjà ancienne des Palestiniens (raison implicite pour laquelle elle ressent le besoin d’affirmer cette « humanité partagée ») présentée comme un non-problème. » a écrit la rédactrice en chef April Zhu dans un communiqué publié samedi.

Joshua Gutterman Tranen, écrivain juif anti-sioniste déjà publié par Guernica par le passé, a lui souligné un passage qui lui paraît répréhensible : c’est celui dans lequel Chen interrompt brièvement son travail bénévole après le 7 octobre et écrit : « Comment continuer alors que le Hamas a massacré et kidnappé tant de civils, y compris des membres de Road to Recovery, comme Vivian Silver, militante pacifiste canadienne de longue date ? Et force est d’avouer que j’ai eu peur. »

« Le passage de l’essai de Guernica dans lequel l’écrivaine israélienne – qui ne se demande jamais pourquoi les enfants palestiniens n’ont pas accès aux soins adéquats à cause de la colonisation et de l’apartheid – dit qu’elle doit cesser de les aider à apporter un soutien médical à cause du ‘Hamas’ », a tweeté Tranen, « participe au génocide. »

Israël récuse vigoureusement les accusations de génocide, expliquant prendre toutes les mesures utiles pour limiter les victimes civiles. Ses partisans, y compris les Juifs afro-américains qui défendent Israël sur Internet ces derniers mois, contestent le fait qu’il s’agisse d’un pays « blanc », notant qu’une très grande partie de sa population juive a des racines au Moyen-Orient et en Afrique du Nord.

Ce n’est pas la première fois que des Juifs ou Israéliens progressistes sont condamnés pour ce qui est qualifié de défaut de critique envers Israël.

Le mouvement officiel de boycott d’Israël a ainsi appelé au boycott de Standing Together, organisation axée sur la coexistence israélo-palestinienne et opposée à la guerre, au motif qu’elle promouvait la « normalisation » d’Israël.

Il y a peu, lorsque Haymarket Books, éditeur de gauche, a annoncé la publication d’un ouvrage co-écrit par des dirigeants de longue date du groupe anti-sioniste Jewish Voice for Peace, il s’est attiré de vives critiques sur Instagram – du fait que l’un des auteurs, favorable au boycott d’Israël, est marié à un Israélien et a des membres de sa famille en Israël.

Discours toxique

Pour les Juifs qui remettent en question leur place au sein du progressisme et de la littérature depuis le 7 octobre dernier, le geste de Guernica donne une nouvelle fois la preuve de l’existence d’un discours toxique autour des Israéliens et des Juifs.

« C’est donc ça la source du scandale ? Cet essai tout en nuances, mélange d’expériences personnelles, de peurs, d’espoirs et d’envies de continuer à lutter, à sa façon, pour la paix ? a tweeté Sara Yael Hirschhorn, historienne de l’Israël moderne qui a écrit sur sa propre difficulté à faire vivre sa vision sioniste libérale depuis l’attaque, après avoir lu l’essai retiré. « De toute évidence, il ne s’agit que d’une décision sectaire à propos d’une auteure israélienne et juive… Ce quasi-autodafé n’est ni plus ni moins que de l’antisémitisme éhonté. »

Emily Fox Kaplan, écrivaine juive qui avait partagé l’essai avant qu’il ne soit retiré, a écrit que les critiques de l’essai de Chen dépassaient de loin cette seule oeuvre.

« Le problème, en fait, c’est qu’il présente une Israélienne comme un être humain », a-t-elle tweeté. « Les gens qui deviennent fou, à ce sujet, veulent croire qu’il n’y a pas de civils en Israël. Ils veulent un discours binaire, à la limite du simpliste, entre des gentils et des méchants, ce qui crée de la dissonance cognitive. »

Des écrivains non-juifs ont regretté le retrait de cet article.

« Pour se frotter sérieusement à la question de la guerre, il existe des opinions beaucoup plus choquantes que celles que l’on trouve dans cet essai très réfléchi d’une traductrice et écrivaine qui vit en Israël », a tweeté Phil Klay, vétéran de l’armée américaine dont les écrits s’inspirent de ses souvenirs de guerre. « Honte à @GuernicaMag de l’avoir retiré. »

Matt Gallagher, correspondant de guerre et lui aussi ex-militaire, opposé à la guerre entre Israël et le Hamas, a déclaré se nourrir de la lecture d’auteurs réfléchis dont les perspectives étaient différentes des siennes.

« Si, comme moi, vous voulez la fin de la guerre à Gaza », a-t-il tweeté, « cela ne sert à rien de s’en prendre aux voix israéliennes calmes qui réfléchissent à tout cela. »

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