Un professeur en études juives cherche la bible dans les chansons du Boss
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Interview'Il trouve le religieux dans le terrestre'

Un professeur en études juives cherche la bible dans les chansons du Boss

Azzan Yadin-Israel établit des parallèles théologiques dans les chansons de Bruce Springsteen et y décèle les récits de Sodome et Gomorrhe, de l'Exode et de nombreuses références à l'Ancien et au Nouveau testament

Le professeur en études juives Azzan Yadin-Israel. (Crédit : CC, BY-SA, Asherif99444/Wikimedia)
Le professeur en études juives Azzan Yadin-Israel. (Crédit : CC, BY-SA, Asherif99444/Wikimedia)

NEW YORK — Azzan Yadin-Israel se trouvait à une conférence en Pennsylvanie lorsqu’il a annoncé à un collègue qu’il prévoyait d’écrire un livre sur Bruce Springsteen.

« Il a éclaté de rire. J’ai dû attendre qu’il arrête puis répéter : ‘Non, je suis en train d’écrire un livre sur Springsteen’. C’était un peu gênant », raconte Yadin-Israel au Times of Israel via Skype.

Professeur d’études juives et de lettre classiques à l’école des arts et des sciences de Rutgers au sein de l’université de Rutgers, dans la province du New Brunswick, Yadin-Israel demeure habituellement dans un monde habité par les débuts de la littérature rabbinique, les rouleaux de la mer Morte, le mysticisme juif et Platon. Son ouvrage précédent, qu’il a mis neuf ans à écrire, était consacré aux premiers commentaires du Lévitique.

Toutefois, il est allé au bout de son idée de livre et l’a intitulé en anglais : « The Grace of God and the Grace of Man: The Theologies of Bruce Springsteen ».

Azzan Yadin-Israel sur la promenade d'Asbury Park boardwalk. (Autorisation)
Azzan Yadin-Israel sur la promenade d’Asbury Park boardwalk. (Autorisation)

Pour ceux qui pourraient s’attendre à une biographie ou à l’oeuvre d’un fan, ce n’est pas véritablement le cas. Il s’agit plutôt d’une exploration de la relation artistique entretenue par Springsteen et des thématiques variées de l’Ancien testament, dont le péché, la rédemption et la notion de Terre promise. C’est une réflexion sur le Boss et la bible.

« Je me suis intéressé à comment, de manière concrète, les paroles contrastent avec son personnage public. Springsteen est toujours envisagé comme étant un col bleu, un ‘dur’ du rock qui chante dans les plus grands stades. Contrairement à [Bob] Dylan ou [Leonard] Cohen : Quand ils disent des choses spirituelles, on s’y attend. Mais quand on retrouve la même chose dans les paroles de Springsteen, c’est surprenant », explique Yadin-Israel.

‘Je me suis intéressé à comment, de manière concrète, les paroles contrastent avec son personnage public’

Yadin-Israel indique avoir été également tout de suite sidéré par le niveau de sophistication de Springsteen en ce qui concerne les textes bibliques.

Par exemple, la chanson « Lost in the Flood » du premier album de la star, « Greetings from Asbury Park, N.J., » raconte l’histoire d’un soldat revenant de la guerre et qui redécouvre l’Amérique devenu pour lui un pays étranger : They’re breakin’ beams and crosses with a spastic’s reelin’ perfection… And everybody’s wrecked on Main Street from drinking unholy blood.” (Ils cassent des poutres et des croix dans une ronde spasmodique parfaite… Et tout le monde s’échoue dans le rue principale après avoir bu du sang impur).

Yadin-Israel déclare que ces dernières lignes s’inspirent de Matthieu 26:26 et de Matthieu 26:28, lorsque, durant la Cène, Jésus – qui sait qu’il va être trahi – se tourne vers ses apôtres et leur donne du pain en disant : « Prenez, ceci est mon corps », puis, désignant le vin, ajoute : « Ceci est mon sang ».

De gauche à droite : Stevie Van Zandt, Bruce Springsteen et Patti Scialfa ds E Street Band en représentation au Los Angeles Sports Arena le 15 mars 2016, en Californie (Crédit : Kevin Winter/Getty Images))
De gauche à droite : Stevie Van Zandt, Bruce Springsteen et Patti Scialfa ds E Street Band en représentation au Los Angeles Sports Arena le 15 mars 2016, en Californie (Crédit : Kevin Winter/Getty Images))

Les fans de Springsteen pourraient bien apprécier ce livre comme un complément bienvenu de « Springsteen: A Photographic Journey », une exposition qui s’est achevée le 21 mai au Morven Museum and Garden dans l’état natal du Boss, le New Jersey.

Au cours des deux années passées à faire des recherches pour l’ouvrage, Yadin-Israel a beaucoup écouté Springsteen.

« Chaque fois que je rentrais dans la voiture, j’en écoutais », dit-il, à la grande contrariété parfois de ses enfants.

Azzan Yadin-Israel à la porte de derrière de l'un des tous premiers clubs de Springsteen, le Stone Pony. (Autorisation)
Azzan Yadin-Israel à la porte de derrière de l’un des tout premiers clubs de Springsteen, le Stone Pony. (Autorisation)

Dorénavant capable de réciter par coeur une grande partie des paroles de Springsteen, Yadin-Israel, qui confie s’être immergé dans les textes, les écoutant, mais les lisant aussi, en est arrivé à la conclusion suivante : que si les origines ouvrières de Springsteen et son éducation catholique ont façonné ses écrits, les chansons ne sont pas pour autant autobiographiques.

« On suppose souvent que la personne est similaire à l’artiste. Mais il y a certains problèmes qui se posent. Le premier, c’est que cela n’aide pas véritablement en tant que cadre analytique. Le second, c’est qu’on va ensuite tomber dans les lieux communs très rapidement », ajoute Yadin-Israel.

Tout comme un romancier peut produire une oeuvre authentique sans qu’elle soit pour autant autobiographique, c’est le cas également d’un compositeur de chanson – il va s’inspirer des expériences et des environnements, poursuit Yadin-Israel.

« Mon argument, ce n’est pas qu’elles ne le sont pas – je ne connais pas Bruce Springsteen et je ne pourrais en aucun cas juger de ‘l’authenticité’ biographique d’une chanson – mais je pense plutôt que ses titres peuvent et doivent être étudiés en premier lieu comme des oeuvres littéraires, indépendamment des circonstances de leur composition, » écrit-il dans le livre.

L’un des meilleurs exemples de cela est « The Promised Land », extrait du quatrième album de Springsteen. « Sur un circuit en forme de crotale dans le désert de l’Utah » qui représente, selon Yadin-Israel, les errements dans le désert biblique vécus par les Israélites durant l’exode depuis l’Egypte ainsi que leur voyage en terre promise.

C’est un long voyage et le chanteur doit dépasser de nombreuses difficultés, notamment un orage apocalyptique : « Il y a un nuage noir qui obscurcit le désert, j’ai rassemblé mes affaires et je serai dans l’oeil du cyclone ».

Dans son livre, Yadin-Israel se demande pourquoi l’orage vient du désert plutôt que du ciel. Et la réponse, il la trouve dans le livre de l’Exode, 13:21 : « L’Eternel allait devant eux, le jour dans une colonne de nuages pour les guider dans leur chemin. » Et là, le « nuage noir » est un nuage biblique », conclut Yadin-Israel.

Springsteen cite le Livre de la Genèse dans « Hunter of Invisible Game », tiré de l’album « High Hopes » paru en 2014, lorsque, dans la première strophe, il évoque « une arche de bois de gopher et de poix ». Selon Yadin-Israel, cette phrase est une référence à la Genèse, 6:14, lorsque Noé reçoit l’ordre de construire l’arche.

La seconde strophe plonge encore plus profondément dans la Genèse. Springsteen écrit sur le bruit des trains, l’image d’un épouvantail en feu, et des « villes et plaines en feu » qui accueillent le chanteur lors de son éveil. Les villes désolées, explique Yadin-Israel, sont une référence claire à la destruction de Sodome et Gomorrhe – Genèse 19:24 : « Alors l’Eternel fit pleuvoir du ciel sur Sodome et sur Gomorrhe du soufre et du feu ». De plus, dans la Genèse (19:28), Abraham « porta ses regards du côté de Sodome et de Gomorrhe, et sur tout le territoire de la plaine; et voici, il vit s’élever de la terre une fumée, comme la fumée d’une fournaise », écrit Yadin-Israel.

Un autre exemple est « Darkness on the Edge of Town » extrait de l’album éponyme, qui décrit une personnalité déchirée entre deux mondes différents, dit Yadin-Israel.

« Dans la lettre aux Romains de Paul, en particulier dans le chapitre 7, il y a une description d’une personne en guerre contre elle-même et cet album saisit véritablement et présente ce type de conflit lorsqu’il divise l’individu », écrit-il.

Bien sûr, comme l’art se crée dans le regard de celui qui observe, les paroles prennent sens selon celui qui les écoute – à un certain niveau, indique Yadin-Israel.

'The Grace of God and the Grace of Man,'écrit par Azzan Yadin-Israel. (Autorisation)
‘The Grace of God and the Grace of Man,’écrit par Azzan Yadin-Israel. (Autorisation)

« Savoir s’il serait d’accord avec mes interprétations est totalement inutile. Je ne pense pas que les interprètes puissent fouler le texte aux pieds. Si j’affirmais que la chanson évoquait vraiment des exercices de respiration bouddhistes tibétains, cela serait hors de propos. Mais une interprétation irréfutable et bien pensée, on ne peut pas complètement rejeter cela », explique-t-il.

Comme de nombreux artistes avant lui, tels que Jerry Lee Lewis, Carl Perkins et Ray Charles, Yadin-Israel considère Springsteen comme étant « situé sur cette division entre sécularisme et sacré qui traverse le rock’n roll depuis ses premiers jours ».

Pourtant, contrairement à ces artistes, Yadin-Israel estime que Springsteen se déplace plus facilement entre les sphères séculaires et sacrées.

« Avec Springsteen, ce n’est pas si simple. Il trouve le religieux dans la matière terrestre. Il dit qu’il y a des éléments du transcendant dans notre monde. Si Thoreau veut trouver de la spiritualité dans la nature, si Nietzsche veut en trouver dans l’art, alors pour Springsteen, cela pourrait être une recherche de la spiritualité dans l’amour d’une épouse ou dans la liberté offerte par une voiture », dit-il.

‘Savoir s’il serait d’accord avec mes interprétations est totalement inutile’

Par exemple, dans « Streets of Philadelphia », une chanson que la star a écrite pour le film « Philadelphia », qui traite du sujet du SIDA, un homme parle, évoquant son incapacité à reconnaître son propre reflet et s’interrogeant sur sa quête d’acceptation par autrui. Si la chanson est remplie de références bibliques, l’homme dans la chanson s’adresse à un « frère » dans l’humanité , et a le sentiment qu’il n’y a pas d’espoir de salut et pas de place au paradis : « Accueille moi donc, frère, avec ton baiser de Judas, ou allons-nous nous quitter ainsi dans les rues de Philadelphie ».

« Ces lignes font référence à Matthieu, 12:46-50, » commente le professeur. « ‘Accueille-moi donc, frère’, est une allusion à l’acte de recevoir la communion, ainsi qu’à Jésus, désignant ses disciples et disant : « Voici ma mère et mes frères ! Celui qui fait la volonté de mon Père qui est aux cieux, celui-là est pour moi un frère, une sœur et une mère' », écrit Yadin-Israel dans le livre.

« The Grace of God » est divisé en trois sections : « Early Works », « Sin, Grace and the Struggle Within », et « Springsteen’s Midrash ».

La dernière section s’intéresse à quatre titres : « Swallowed Up (In the Belly of the Whale) », « Into the Fire », « Adam Raised a Cain » et « Jesus Was an Only Son ».

« Cela montre combien Springsteen en tant qu’interprète est intéressant », explique Yadin-Israel au sujet de « Jesus Was an Only Son », de l’album « Devil & Dust » sorti en 2005.

« C’est le récit de la passion vu à travers le regard de Marie et ce qu’elle a perdu. Il découvre une nouvelle perspective et un nouvel angle. Cela relève d’une tradition midrashique classique. »

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