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Interview

Un rabbin texan affronte les stéréotypes sur les Juifs sur le TikTok chinois

Matt Trusch a longuement vécu en Chine. Depuis la pandémie, il a trouvé un nouveau moyen, viral, de communiquer avec ses interlocuteurs chinois

Les juifs "ont des sentiments particuliers envers les Chinois", explique le rabbin Matt Trusch dans une vidéo sur Douyin destinée au grand public chinois. (Crédit : Autorisation/JTA)
Les juifs "ont des sentiments particuliers envers les Chinois", explique le rabbin Matt Trusch dans une vidéo sur Douyin destinée au grand public chinois. (Crédit : Autorisation/JTA)

JTA – Avec deux diplômes en études asiatiques et 15 ans à vivre et à travailler en Chine (où il a exercé tous les métiers, « du métier d’acteur au commerce des diamants en passant par l’immobilier »), le rabbin Matt Trusch jouit d’une riche expérience de la République populaire.

L’antisémitisme, cependant, n’avait jamais fait partie de ces expériences. En tout cas, pas avant qu’il se mette à publier des vidéos sur Douyin, le nom de TikTok en Chine, depuis sa maison du Texas en 2021.

S’exprimant dans un mandarin courant parsemé d’expressions idiomatiques chinoises et filmé devant une étagère garnie de textes juifs, Trusch partage avec passion sur la Toile les paraboles juives du Talmud et du Tanya – un livre de commentaires hassidiques du rabbin qui a fondé le mouvement Habad hassidique – et les leçons de vie et d’affaires qu’elles peuvent offrir à ses spectateurs chinois. Avec près de 180 000 followers, ses vidéos ont accumulé près de 700 000 likes.

Mais la section des commentaires sous les vidéos de Trusch est assez révélatrice. En Chine, la frontière entre l’amour des Juifs et la haine entraînée par les préjugés est parfois mince. Sur sa vidéo la plus virale, qui a été vue plus de 7 millions de fois et qui explique comment la Chine a aidé à accueillir les Juifs fuyant l’Europe pendant la Seconde Guerre mondiale, les commentaires empreints de tropes antisémites semblent être plus nombreux que ceux qui remercient Trusch pour son partage de la culture et la sagesse juives.

« Tu ne voudrais pas prendre mon argent ? », peut-on lire dans un commentaire. « Les élites de Wall Street sont toutes juives », dit un autre commentaire ; d’autres qualifient les juifs de « gens huileux », un jeu de mots sur les caractères chinois qui forment le mot « juif ». Beaucoup accusent les Juifs d’être responsables des guerres de l’opium du milieu du XIXe siècle entre la Chine et les puissances étrangères, ou de l’inflation en Allemagne avant la Seconde Guerre mondiale. D’autres commentateurs demandent à plusieurs reprises à Trusch de parler de la Palestine sur des vidéos qui n’ont rien à voir avec Israël.

Ces commentaires reflètent le fait que, dans l’esprit de beaucoup de Chinois, le Talmud n’est pas un texte religieux juif mais un guide pour devenir riche. Cette croyance a donné naissance à toute une industrie de livres de développement personnel et d’écoles privées qui prétendent révéler les soi-disant secrets d’enrichissement des Juifs.

Dans des villes chinoises comme Pékin, des compilations du Talmud sont présentées et vendues comme la « sagesse juive » pour réussir en affaires. (Crédit : eje/Flickr Commons/JTA)

Dans sa bio sur Douyin, Trusch exploite ces croyances, se décrivant comme un rabbin qui partage « la sagesse du Talmud », « des faits intéressants sur le peuple juif », « la pensée commerciale » et « des conseils pour gagner de l’argent ». Trusch déclare à la Jewish Telegraphic Agency que faire appel aux stéréotypes chinois sur les Juifs était une décision stratégique destinée à exposer davantage de Chinois aux préceptes juifs.

« Nous exploitons en quelque sorte le fait que [les Chinois] sont intéressés par la sagesse juive en matière d’affaires pour les inciter à nous suivre. Nous avons déjà utilisé cette approche auparavant », dit-il, en faisant référence à lui-même et à un partenaire juif sinophone en Australie qui participe au projet.

Faire appel à l’intérêt des Chinois pour le Talmud en tant que guide commercial est stratégique pour une autre raison : L’activité religieuse est compliquée en Chine, où le judaïsme ne fait pas partie des cinq religions reconnues et où le prosélytisme par des étrangers est interdit.

« Les Pirkei Avot [Éthique de nos pères] et le Talmud ne sont pas considérés comme des textes religieux en Chine, même si ce sont des textes juifs à partir desquels nous apprenons la Torah », ajoute Trusch. « Si je disais : ‘Je vais enseigner des concepts de la Torah en Chine’, ce serait probablement interdit. Mais si je parle de choses tirées du Talmud, ce n’est pas considéré comme une menace. »

Trusch a toujours été fasciné par la Chine. Après avoir obtenu un diplôme de premier cycle en études asiatiques au Dartmouth College et une maîtrise à l’université de Harvard, il a passé 12 ans à Shanghai à faire des affaires dans divers secteurs. Pendant son séjour, il s’est rapproché du judaïsme et a commencé à se rendre en Israël toutes les deux semaines pour étudier dans une yeshiva.

En 2009, Trusch est revenu aux États-Unis avec sa famille et s’est installé à Houston, où il est actif dans deux centres Habad. Il a néanmoins continué à se rendre fréquemment en Chine pour ses affaires (il a notamment créé sa propre société de « liqueur blanche » chinoise, ByeJoe) jusqu’à ce que la pandémie de coronavirus ne frappe en 2020. N’ayant pas la possibilité de se rendre en Chine en personne, Trusch et son associé ont commencé à partager des vidéos sur le judaïsme sur Douyin pour communiquer avec les gens sur place.

« Lorsque j’étais en Chine, j’ai très rarement ressenti autre chose que de l’affection pour les Juifs » de la part des Chinois, note Trusch. Il savait aussi combien les Chinois ont une image stéréotypée des Juifs : intelligents, doués pour les affaires, parangons de la richesse et du pouvoir dans le monde entier, contrôlant Wall Street et les médias. Mais, la plupart du temps, ces traits sont considérés avec admiration, et les stéréotypes sont même répandus dans les médias grand public.

Certains des commentaires antisémites les plus populaires sur les vidéos de Trusch font pourtant référence au « plan Fugu », une proposition faite dans les années 30 par plusieurs responsables japonais d’installer 50 000 Juifs allemands en Mandchourie, alors occupée par le Japon. Certains dirigeants japonais s’étaient inspirés du faux document antisémite « Le Protocole des Sages de Sion » et pensaient que la réinstallation des Juifs en Chine occupée leur apporterait beaucoup de richesse et leur attirerait les faveurs de puissances mondiales comme la Grande-Bretagne et l’Amérique.

Le plan Fugu ne s’était jamais concrétisé, mais le blogueur politique antisémite et ultranationaliste Yu Li (qui blogue sous le nom de Sima Nan) a partagé l’histoire avec ses près de 3 millions d’adeptes. Dans une diatribe antisémite de 20 minutes, il affirme que le plan Fugu est la preuve que les Juifs se sont associés aux Japonais pour établir une nation juive sur le territoire chinois – une conspiration qui correspond au récit nationaliste selon lequel la Chine est constamment attaquée par des puissances étrangères. Une simple recherche du « plan Fugu » sur Douyin révèle d’innombrables vidéos expliquant la « conspiration » judéo-japonaise et remettant en question le fait que les Juifs soient dignes de sympathie pour des atrocités comme la Shoah.

Sima Nan n’est pas la seule personnalité connue pour son antisémitisme. Même dans un pays qui ne compte que 2 500 Juifs – pour la plupart des ressortissants étrangers – sur 1,4 milliard de Chinois, les théories conspirationnistes antisémites ont le vent en poupe, du moins parmi les commentateurs en ligne, les membres anti-israéliens de la gauche de l’échiquier politique et certains nationalistes chinois de premier plan.

Des jeunes participent à des programmes dans la communauté de Shanghai. Illustration (Crédit : Autorisation Kehilat Shanghai)

Comme le dit Tuvia Gering, chercheur à la Jerusalem Institute for Strategy and Security, des idées comme celles de Sima Nan « sont parfaitement intégrées dans des récits nationalistes sanctionnés par l’État qui mettent en garde contre l’encerclement et l’influence de l’étranger ».

Les Juifs vivant en Chine diront probablement qu’ils ont rarement été confrontés à l’antisémitisme. Comme dans n’importe quel autre pays, les jeunes sont initiés, sur les réseaux sociaux, à des idées antisémites et à des théories du complot – comme la corrélation entre les Juifs et la COVID – qu’ils ne rencontreraient probablement pas ailleurs, estime Simon K. Li, directeur du Hong Kong’s Shoah and Tolerance Center.

« Je pense que le problème des conspirations juives dans notre région persiste et qu’il est plus profond que nous le pensons parce qu’il s’exprime plus ouvertement dans l’anonymat des réseaux sociaux et des portails web comme Douyin/TikTok et Tencent QQ plutôt que dans des interactions individuelles », commente-t-il.

Une étude récente de la communauté « d’extrême droite » en ligne en Chine n’a pas trouvé de signes d’antisémitisme significatif, mais Kecheng Fang, co-auteur de l’étude, déclare qu’il n’était pas surprenant que des personnalités « nationalistes sensationnalistes » propagent le poison de l’antisémitisme en ligne.

Les autorités chinoises sont conscientes des discours de haine en ligne : En juin, une enquête de la BBC sur une industrie de vidéos racistes populaires en Chine a suscité une réponse du gouvernement chinois. L’ambassade de Chine au Malawi, en Afrique – où une vidéo raciste a été tournée – a déclaré qu’elle « condamnait fermement le racisme sous toutes ses formes, par qui que ce soit et où que ce soit ».

La Chine a ultérieurement publié un projet de règles demandant aux plateformes de contenu d’examiner les commentaires sur les réseaux sociaux avant leur publication et de signaler aux autorités les « informations illégales et mauvaises ».

Mais ces mesures n’ont pas semblé avoir beaucoup d’impact, du moins sur les vidéos de Trusch, qui reçoivent de nouveaux commentaires antisémites à chacune de ses publications quotidiennes.

Le consulat chinois en Israël n’a pas répondu aux demandes de commentaires.

L’ancien Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu donne une interview à un journal chinois à Shanghai, le 7 mai 2013. Illustration (Crédit : Avi Ohayon/GPO/Flash90)

La mission de Trusch depuis qu’il a commencé à partager ses vidéos sur Douyin était de connecter les Chinois avec la culture et la sagesse juives, en particulier en raison des restrictions COVID en vigueur en Chine qui empêchaient tout échange culturel. Cette mission est à l’image du mouvement Habad, qui constitue souvent le seul avant-poste de l’engagement juif dans des endroits où les Juifs sont peu nombreux, comme en Chine, où le mouvement est présent dans une demi-douzaine de villes continentales. Trusch travaille même à la traduction du Tanya en chinois – « une traduction précise et académique », dit-il, contrairement aux exemplaires du Talmud vendus dans les librairies chinoises.

Lui et son partenaire australien ont d’abord hésité à aborder le sujet de l’antisémitisme exprimé dans les commentaires de ses vidéos.

« Au départ, je voulais simplement ignorer tous ces gens et ne pas réagir à leurs propos », a-t-il déclaré. Mais je pense que tôt ou tard, nous nous sommes dit : « Écoutez, ce qu’ils disent n’est pas vrai, ce n’est pas juste, et les gens sont bombardés de fake news ».

Depuis, ils se sont mis à répondre à certains commentaires antisémites ou à réaliser davantage de vidéos qui tentent d’aborder et de démystifier les stéréotypes courants ou les théories du complot.

« Ma question aux blogueurs qui s’en prennent aux Juifs est la suivante : qu’apportez-vous à la société ? », demande-t-il dans une vidéo de Douyin publiée début mai et portant sur la contribution des Juifs dans le monde.

Tous les commentaires publiés en réponse aux vidéos de Trusch ne sont pas négatifs ; en fait, ces dernières semaines, l’antisémitisme semble « s’être quelque peu calmé », a-t-il déclaré. La majorité des commentateurs continuent d’exprimer leur soutien et leur intérêt pour l’apprentissage de la culture et de l’histoire juives par un véritable rabbin – Trusch a été ordonné l’année dernière après de nombreuses années d’études – vu que les informations de qualité sont limitées par le grand mur coupe-feu de la Chine.

Ces réponses positives, et même l’opposition, sont ce qui le pousse à continuer, dit-il.

« Nous essayons d’avoir un message très positif. Nous n’essayons en aucun cas de dire des choses négatives sur d’autres personnes et nous essayons de présenter les Juifs sous un jour très positif », a-t-il déclaré. « Et à cause de l’opposition, nous essayons encore plus fort ».

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