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Un siècle après, l’indigne indulgence de nombre d’Italiens envers Mussolini

Le centenaire de l'arrivée au pouvoir du dictateur fasciste intervient quelques jours après la nomination d'une dirigeante d'extrême droite à la présidence du Conseil

Hitler et Mussolini à Munich, en Allemagne, le 18 juin 1940. Hitler était presque à son apogée, ayant remporté une série de victoires et terminant sa conquête de l'Europe occidentale continentale (Crédit : Shutterstock)
Hitler et Mussolini à Munich, en Allemagne, le 18 juin 1940. Hitler était presque à son apogée, ayant remporté une série de victoires et terminant sa conquête de l'Europe occidentale continentale (Crédit : Shutterstock)

Le 28 octobre 1922, la « marche sur Rome » marquait l’arrivée au pouvoir en Italie des fascistes et du dictateur Benito Mussolini, pour lequel une partie des Italiens manifestent encore, un siècle plus tard, une certaine indulgence.

Le centenaire, vendredi, de cet événement intervient quelques jours après la nomination de la dirigeante d’extrême droite Giorgia Meloni à la présidence du Conseil, première femme à accéder à cette fonction dans l’histoire de la République italienne.

Son parti Fratelli d’Italia, qu’elle a contribué à fonder il y a tout juste dix ans et dirigé à partir de 2014, possède des racines néo-fascistes mais dans son premier discours devant le Parlement cette semaine la nouvelle Première ministre a indiqué n’avoir jamais éprouvé « de sympathie ou de proximité avec les régimes anti-démocratiques (…), y compris le fascisme ».

Et pourtant. Alors qu’Hitler en Allemagne, le maréchal Pétain en France ou Franco en Espagne ne sont plus vénérés que par une poignée d’extrémistes, Benito Mussolini, au pouvoir de 1922 à 1943, bénéficie encore d’une lecture très indulgente chez certains de ses compatriotes.

Giorgia Meloni tenant un drapeau italien alors qu’elle s’adresse à un rassemblement à Rome, le 19 octobre 2019. (Crédit : AP Photo/Andrew Medichini)

En 2013, Silvio Berlusconi, alors Premier ministre, estimait : malgré la « faute » des lois anti-juives, « Mussolini a fait de bonnes choses dans tant d’autres domaines ».

« Les déclarations de Silvio Berlusconi (en marge d’une cérémonie à l’occasion de la journée de la mémoire de la Shoah, NDLR) démontrent à quel point l’Italie a encore du mal a accepter sérieusement sa propre histoire et ses propres responsabilités », avait dénoncé à l’époque le président de l’Union des communautés juives italiennes, Renzo Gattegna.

En regard de la Shoah, certains en oublient les terribles « lois raciales », qui à partir de 1938 ont exclu les juifs de l’armée et de l’enseignement et limité leur droit de propriété. Sous son régime, plus de 7 000 hommes, femmes et enfants juifs italiens furent exterminés dans les camps de la mort nazis.

Dans son discours inaugural, Giorgia Meloni a qualifié cet épisode « de point le plus noir de l’Histoire de l’Italie, une honte qui marquera notre peuple à jamais ».

Sous son régime, plus de 7 000 hommes, femmes et enfants juifs italiens furent exterminés dans les camps de la mort nazis.

« Une grande partie de la population n’a jamais, selon moi, vraiment affronté et fait le bilan du fascisme », explique néanmoins Valerio Alfonso Bruno, chercheur associé au Centre de recherche sur la droite radicale basé à Londres, dans un entretien avec l’AFP.

En Italie, où est encore prégnant le « culte de l’homme fort, de l’autocrate qui gouverne sans se soucier de la démocratie », Mussolini est crédité par beaucoup d’avoir doté le pays d’infrastructures (trains, autoroutes…) ou lancé des programmes de protection sociale, même si on le crédite souvent de mesures déjà amorcées avant son arrivée au pouvoir.

Selon un sondage mené en octobre 2021 par l’Institut Ipsos pour le compte de l’Association nationale des anciens déportés dans les camps nazis, 66% des jeunes de 16 à 25 ans estiment que le régime fasciste de Mussolini a été une dictature qu’il faut condamner en partie mais a aussi eu des effets bénéfiques.

Seuls 29 % des jeunes interrogés jugent qu’il est complètement condamnable et 5% une forme de gouvernement positive.

Le dictateur italien Benito Mussolini, au centre, quitte l’hôtel Gran Sasso dans les Abruzze, au nord de Rome, le 2 octobre 1943, où il a été emprisonné après sa chute. Il est entouré de parachutistes allemands qui l’ont libéré. (Crédit : AP Photo)

Une attitude qui se reflète aussi dans l’urbanisme ou certains monuments à travers la péninsule, comme l’énorme obélisque sur lequel est inscrit « Mussolini Dux », qui trône aujourd’hui encore à deux pas du stade olympique de Rome sans aucune mise en contexte. Sans compter les portraits du Duce ornant toujours les murs de certains ministères.

Si la propagande du régime fasciste constitue un délit en Italie, elle est toutefois tolérée et les sites exaltant le souvenir du « ventennio » (les deux décennies du pouvoir mussolinien) font florès sur la toile. A l’image de la page Facebook des jeunes fascistes italiens, créée en 2015, qui compte des dizaines de milliers d’adhérents ou encore le profil « officiel » de Mussolini sur Instagram.

Objets à la gloire du dictateur italien Benito Mussolini en vente dans un magasin de souvenirs pendant un rassemblement célébrant Mussolini à Predappio, le 24 avril 2016. Mussolini est né et a été enterré à Predappio. (Crédit : AFP Photo/Tiziana FABI)

Le culte du dictateur est entretenu dans la paisible bourgade de Predappio, en Emilie-Romagne (nord), où il est né et enterré : son tombeau dans la crypte de la chapelle familiale qui surplombe le cimetière attire chaque année des dizaines de milliers de visiteurs.

Le Président du Sénat de la République, Ignazio La Russa, à la fin d’un entretien avec le Président de la République Sergio Mattarella. (Crédit : Francesco Ammendola – Bureau de presse et de communication de la Présidence de la République/Quirinale.it)

« Cette mémoire est tolérée, et pas seulement à Predappio », regrette Valerio Alfonso Bruno. « Et malheureusement cette tolérance s’est encore accentuée ces dernières années ».

Membre du parti de Giorgia Meloni, Ignazio La Russa, dont le deuxième prénom est Benito, et qui est un collectionneur assumé de bustes de Mussolini et autres « souvenirs » de l’ère fasciste a été élu sans encombre le 13 octobre à la présidence du Sénat. « Nous sommes tous les héritiers du Duce », avait-il affirmé en septembre.

Pour Valerio Alfonso Bruno, « le vrai problème est que nous sommes de plus en plus indulgents (…) envers ces situations, qui nous semblent désormais normales alors qu’elles ne le sont pas ! »

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