Un sommet mondial sur la culture hispanique en Israël – une première
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Un sommet mondial sur la culture hispanique en Israël – une première

Les Juifs ont eu un profond impact sur la société espagnole. C'est une Israélienne qui a été désignée aujourd'hui à la tête de l'Association internationale des hispanistes

Les étudiants et le personnel du département d'études espagnoles et latino-américaines de l'Université hébraïque avec la docteure Ruth Fine, troisième à gauche nouvelle présidente de l'AIH (Associations internationale des Hispanistes), à Jérusalem (Autorisation)
Les étudiants et le personnel du département d'études espagnoles et latino-américaines de l'Université hébraïque avec la docteure Ruth Fine, troisième à gauche nouvelle présidente de l'AIH (Associations internationale des Hispanistes), à Jérusalem (Autorisation)

Pour ceux qui l’ont raté, la semaine dernière et pendant sept jours se sont succédées les Journées du patrimoine hispanique à Jérusalem.

Pour la toute première fois au sein de l’Etat juif, des spécialistes, des journalistes et des amoureux de la langue espagnole se sont rassemblés à l’université hébraïque de Jérusalem, du petit matin jusqu’au crépuscule, à l’occasion d’une conférence universitaire de cinq jours organisée par l’Association internationale des Hispanistes (AIH), organisation-cadre impliquée dans tous les aspects culturels du monde hispanophone.

Il n’est pas surprenant de constater que la culture judaïque et biblique aura laissé une empreinte influente sur la société hispanique au cours des siècles.

A Jérusalem, des centaines « d’hispanistes » – des érudits spécialisés dans les études hispaniques – ont fait le déplacement depuis plus d’une quarantaine de pays pour débattre de l’étendue de cette influence dans l’auditorium du Mexico Hall de l’université.

Avec plus de cent conférences, trois colloques et des entretiens exclusifs avec des invités d’honneur, la conférence a couvert de nombreux domaines culturels, allant du cinéma, de la littérature, du théâtre jusqu’à l’histoire en passant par la linguistique.

Le président actuel de l’Association, Aurelio Gonzalez, est un chercheur universitaire renommé originaire du Mexique dont les travaux se concentrent sur la littérature médiévale, à l’époque de l’âge d’or espagnol. Le dirigeant du groupe est désigné tous les trois ans lors d’une élection à l’occasion d’une conférence, prenant ainsi la tête des 1400 membres de l’organisation.

La docteure Ruth Fine à la conférence de l’AIH à Jérusalem, en juillet 2019 (Autorisation)

Malgré les pressions exercées au début de l’année par le mouvement BDS (Boycott, Divestment, and Sanctions), qui réclamait que la conférence soit organisée dans un autre pays, l’événement a attiré presque 600 invités à Jérusalem.

De plus, l’association a élu la docteure Ruth Fine de l’Université hébraïque à la tête de l’AIH pour les trois prochaines années – une première pour un Israélien depuis la création de l’organisation en 1962 à Oxford, en Angleterre.

Fine, qui dirige le département d’études espagnoles et latino-américaines de l’Université hébraïque, a récemment reçu un doctorat honoraire de l’université de Navarra pour son travail effectué dans le domaine du dialogue interculturel entre l’Etat juif et le monde hispanique (Révélation : Cette journaliste est elle-même diplômée de ce département).

Dans un message filmé, le président israélien Reuven Rivlin a exprimé son plaisir de voir la conférence se tenir dans la ville sainte.

« Jérusalem est un important point de rencontre entre trois civilisations : la civilisation chrétienne, la civilisation musulmane et la civilisation juive », a-t-il déclaré. « L’expulsion de 1492 a marqué la fin de l’âge d’or juif espagnol. Néanmoins, le Ladino s’est transformé en langue juive et un esprit espagnol s’est gravé pour toujours dans l’essence juive ».

Saul Sosnowski, professeur de littérature et de culture latino-américaines à l’université du Maryland, estime pour sa part que la grande réussite de la conférence réside dans la ville de Jérusalem où elle a été organisée.

« Le fait qu’elle ait eu lieu à Jérusalem, que les gens ici se soient intéressés aux nombreux aspects qui ont pu sortir de l’Espagne après l’expulsion de 1492, que nous ayons pu aborder le sujet de l’Espagne sous un angle double et que nous ayons pu aborder l’Amérique latine sous de multiples angles est formidable. C’est un hommage à Ruth Fine et au département, ainsi qu’à l’université qui nous accueillent. C’est une immense réussite », dit-il.

La décision d’organiser le sommet, cette année, à Jérusalem a paru pertinente aux yeux de tous les membres, commente le président de l’Association Gonzalez, dans la mesure où une large part de la culture hispanique est juive.

Gonzalez déclare au Times of Israel que « le monde hispanique est très diversifié. Les conférences avaient lieu traditionnellement en Europe ou en Amérique. Mais Israël a un fondement hispanique… celui du monde séfarade ».

« Et il y a donc une double signification dans le fait d’appréhender le monde hispanique depuis l’extérieur de ses espaces traditionnels européen et américain tout en amenant, ici, sa partie hispanique dans le monde israélien », ajoute-t-il.

Se référant aux descendants des Juifs séfarades, Gonzalez déclare qu’une « portion du monde juif est également hispanique… Le séfaradisme joue un rôle plus important au sein de la conférence aujourd’hui, que nous nous trouvons tous réunis à Jérusalem. Si nous étions au Mexique, nous nous concentrerions davantage sur l’Amérique latine. Pour cette raison, le monde hispaniste est un monde ouvert. »

‘Où je me sens chez moi’

Lors d’un dialogue à la tribune, l’auteur israélien David Grossman a évoqué la signification d’un « foyer juif » aux côtés de l’auteur basque espagnol Fernando Aramburu, dont le livre « Patria » a inspiré la première moitié de leur entretien.

S’exprimer en anglais est « étrange à faire quand on se trouve à l’université hébraïque, mais c’est ce qui m’a été demandé de faire », a déclaré Grossman aux 100 membres du public hispanophone avant le dialogue d’une heure entre les deux écrivains.

Mais entendre Grossman parler anglais à l’université Hébraïque n’a pas été aussi « étrange » que d’observer les méthodes de communication entre les deux auteurs.

Lorsque Aramburu s’exprimait en espagnol, Grossman recevait une traduction simultanée en hébreu. Ce qui n’a toutefois pas empêché Grossman de sourire au moment où Aramburu s’est laissé aller à plaisanter.

Fernando Aramburu et David Grossman. (Crédit : Yehezkel Hojesta)

Les hommes, qui ne s’étaient jamais rencontrés dans le passé, ont également abordé le thème de la langue et de l’identité dans les zones de conflit.

Aramburu a partagé son expérience personnelle d’enfant ayant grandi dans un secteur de l’Espagne dont la langue officielle était différente de sa langue natale, le Basque. Il a expliqué que lorsqu’il était entré à l’école, il ne savait pas parler l’espagnol correctement.

« J’ai dû apprendre rapidement à parler auprès des autres enfants pour pouvoir m’adapter », a-t-il raconté.

Dans son roman applaudi à l’international, Aramburu évoque deux etxekoandreak (des femmes au foyer en Basque) dont les amitiés et les vies sont déchirées par le conflit séparatiste basque à Donostia, ville connue également sous le nom de San Sebastian, par ailleurs lieu de naissance d’Aramburu.

Avant le conflit, les protagonistes mélangeaient l’espagnol et le basque dans leurs conversations quotidiennes mais à l’apogée de cette crise politique, il n’y a dorénavant d’espace que pour une seule langue.

Pour Grossman, la notion de pays natal reste plus poignante que celle de la langue.

« Peut-être en raison de l’expérience historique des Juifs – qui ont été loin de chez eux pendant de nombreux siècles – cette notion de pays natal, de patrie, c’est tout d’abord l’endroit où j’ai le sentiment d’être chez moi. Je dois dire que l’une des choses les plus formidables concernant Israël, c’est que ce pays a offert à nos enfants un endroit où ils sont chez eux », a dit Grossman.

« Cela a agi comme un traitement pour permettre de guérir de la Shoah et du fait que jamais, nous n’avions eu un endroit où nous avions le sentiment d’être chez nous. Je pense que c’est quelque chose qui caractérise l’expérience juive », a-t-il poursuivi.

David Grossman et Fernando Aramburu en train de converser , le 11 juillet 2019 (Crédit : Yehezkel Hojesta)

« Mais parfois, nous pouvons devenir prisonniers des grandes histoires qui nous sont propres », a-t-il encore ajouté. « Nous savons comment perfectionner ces histoires pour les rendre plus authentiques pour obtenir l’amour et l’empathie des autres », a continué Grossman.

« Mais par moment, nous devrions nous réveiller et nous demander pourquoi nous continuons à raconter ces mêmes histoires. Nous sommes d’ores et déjà dans une autre situation. Nous nous sommes déjà transformés en prisonniers de nos propres récits législatifs », a-t-il dit.

Grossman a estimé que le temps était peut-être venu pour Israël de changer sa propre histoire pour refléter la réalité actuelle de la nation.

« Ce pays a été un tel génie dans toutes ses créations dans le high-tech, dans l’agriculture, dans la culture, dans la mise en place de l’armée la plus puissante de la région, dans la revitalisation de la langue… Mais la seule chose essentielle à l’avenir de nos enfants, c’est là où nous sommes totalement paralysés », a indiqué Grossman.

‘Justice historique’

Un participant à la conférence, l’auteur argentin Martin Kohan (qui préfère se faire appeler un « Américaniste latin »), a mis en garde contre l’institutionnalisation de la culture hispanique – offrant, ce faisant, une leçon d’histoire.

« L’espagnol est devenu ce qu’il est parce que l’Espagne s’est étendue », a-t-il dit, se référant à la colonisation par l’Espagne de l’Amérique et de ses dizaines de millions d’indigènes.

Les participants de l’AIH à l’Université hébraïque de Jérusalem, en juillet 2019 (Autorisation)

Il faut ainsi débattre de l’espagnol dans le contexte de la diversité et de la pluralité de l’Amérique latine, a déclaré Kohan, ajoutant que si le débat devait s’avérer être une tentative de la part d’une institution américaine d’hégémoniser et de contrôler ses associés alors sa position « sera celle de ma résistance ».

L’auteur argentin Martin Kohan, au centre, lors de la 20ème conférence de l’Association internationale des hispanistes à l’université hébraïque de Jérusalem, au mois de juillet 2019 (Autorisation)

Kohan, qui est Juif et qui effectuait son premier voyage en Israël, a confié au Times of Israel : « j’ai le sentiment d’être auprès des miens ici ». Son roman, Open Accounts, a été récemment traduit en hébreu par l’éditeur local Nine Souls.

Pour sa part, le docteur Daniel Blaustein de l’Université hébraïque, qui a intégré un roman de Kohan dans son cours intitulé « Narratifs de la dictature argentine », a offert une réponse plus définitive au sujet de ce rassemblement historique.

« Un tel événement organisé à Jérusalem est une grande réussite », a-t-il estimé. « C’est une réussite pour le département des études espagnoles et latino-américaines de l’université. Presque 600 personnes venues du monde entier y ont assisté et c’est un honneur.  »

« Et, en résultat de cette conférence qui a eu lieu ici, à Jérusalem, le ladino, la langue des Juifs hispaniques, a obtenu le statut de langue officielle de la part de l’Académie royale espagnole [RAE]. C’est un acte de justice historique », a clamé Blaustein.

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