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USA : Des pro-palestiniens publient une carte avec le nom de « dirigeants sionistes »

Compagnies artistiques, écoles, synagogues et leurs personnels - dont l'identité est révélée - sont présentés comme responsables de graves maux sociétaux

Une carte des prétendus liens entre organisations juives et autres organisations du Massachusetts créée par le groupe militant progressiste The Mapping Project, dont le but est de cartographier le "soutien institutionnel à la colonisation de la Palestine" (Crédit : Capture d'écran/JTA)
Une carte des prétendus liens entre organisations juives et autres organisations du Massachusetts créée par le groupe militant progressiste The Mapping Project, dont le but est de cartographier le "soutien institutionnel à la colonisation de la Palestine" (Crédit : Capture d'écran/JTA)

JTA — Une compagnie artistique juive. Un lycée juif. Un journal juif. Un réseau de synagogues. Une importante organisation caritative juive qui collecte des fonds au profit d’actions concernant la santé mentale, la prévention de la marginalité et l’accueil des réfugiés.

Ce sont quelques-uns des points repris sur la carte interactive très dense recensant les « dirigeants sionistes et ONG puissantes » dans le Massachusetts. Créée par un groupe d’activistes, elle s’affirme comme un outil d’identification « des soutiens institutionnels locaux à la colonisation de la Palestine » et elle prétend révéler les liens entre soutien aux causes sionistes et « les autres problèmes » sociaux allant de la gentrification au complexe carcéro-industriel en passant par le validisme.

The Mapping Project, collectif d’activistes pro-palestiniens de la région de Boston, qui dit s’aligner sur le mouvement local « Boycott, Désinvestissement et Sanctions » (BDS), utilise la cartographie (adresses des organisations et noms des employés à l’appui) pour établir des liens entre des dizaines d’organisations juives, des universités, des fondations, les services de police…

Le groupe indique que son objectif est de démontrer que « le soutien institutionnel à la colonisation de la Palestine est structurellement lié au maintien de l’ordre et maintien de la suprématie blanche [aux Etats-Unis], ainsi qu’aux projets impérialistes américains dans d’autres pays ».

Les organisations juives du Massachussets affirment que cette cartographie n’est qu’une tentative de plus de cataloguer et d’intimider les Juifs.

« Ils choisissent, dans leur désir d’intersectionnalité, de pointer essentiellement du doigt l’infrastructure communautaire juive du Grand Boston qui est à leurs yeux responsable de tous les maux de la Terre », a déclaré Jeremy Burton, directeur exécutif du Jewish Community Relations Council of Greater Boston, à JTA. « Ils ne s’en cachent pas. »

Burton se dit particulièrement préoccupé par le fait que la carte ait été largement diffusée et bien accueillie sur Twitter par l’ONG Massachusetts Peace Action, qui, selon lui, a beaucoup d’influence dans les cercles progressistes et qui s’entretient souvent avec les politiciens locaux.

La carte indique l’adresse de la plupart des grandes organisations affiliées aux Juifs et celle de la majorité des donateurs de l’État : des groupes politiques allant de l’American Israel Public Affairs Committee à la Zionist Organization of America en passant par JStreet et l’ADL ; des organisations caritatives comme la Combined Jewish Philanthropies of Greater Boston (CJP) ou la Jewish Teen Foundation of Greater Boston ; des fondations privées dirigées par des Juifs ; des organisations religieuses telles le Synagogue Council of Massachusetts et enfin des centres de recherche universitaires comme le Harvard Center for Jewish Studies.

Parfois, les liens mentionnent des informations provenant de documents fiscaux, comme le montant des soutiens financiers. Parfois, ils illustrent simplement des partenariats, ou ce que le groupe qualifie d’approche « normalisant » Israël. (Le Jewish Journal, partenaire de la JTA basé à Salem, figure parmi ces liens.)

« L’objectif de cette cartographie collective est de révéler les noms des entités et des réseaux qui sèment la dévastation dans le but de les démanteler », a déclaré le groupe, qui n’a pas lui-même révélé l’identité de ses membres, dans un communiqué publié sur son site Web. « Chacune de ces entités a une adresse, chacun de ces réseaux peut faire l’objet d’un passage à l’acte perturbateur. »

Archive : Des manifestants pro-palestiniens à une manifestation anti-Israël devant le consulat israélien de Boston, le 11 juillet 2014. (Crédit : Elan Kawesch/The Times of Israel)

La carte, publiée peu de temps avant le Shabbat, le 3 juin, est rapidement devenue un sujet de préoccupation parmi les groupes juifs qui ont retrouvé internet lundi soir, après la fête de Chavouot.

Dans une déclaration commune, les organisations juives communautaires de Boston ont affirmé que la carte et l’objectif déclaré de ses créateurs avaient en fait vocation à « démanteler » la communauté juive de la ville dans son ensemble.

« En tant que communauté juive, qui a fait de l’alliance et de la sensibilisation les pierres angulaires de notre travail, nous condamnons cette diabolisation de la communauté juive de Boston et l’attaque menée contre ses relations avec d’autres organisations », ont déclaré mercredi le CJP, l’ADL de Nouvelle-Angleterre et le JCRC de Boston. « Il ne s’agit pas d’une tentative à peine voilée de cibler la communauté juive – c’est une tentative explicite qui établit des listes et donne des noms. »

La carte a également été condamnée par Lior Haiat, porte-parole du ministère israélien des Affaires étrangères, qui a indiqué qu’elle « rappelait un dangereux précédent antisémite, utilisé depuis l’Antiquité jusqu’aux abominations du 20e siècle, un modèle qui invite à la violence contre les Juifs et leurs institutions ».

Le groupe à l’origine de la carte n’a pas répondu aux demandes de commentaires de JTA.

Dans une interview accordée au site pro-palestinien Mondoweiss, le groupe a qualifié certaines organisations juives, dont l’ADL et le CJP, de « super-oppresseurs », affirmant qu’elles « avaient une influence énorme » et qu’elles mettaient en relation le milieu des ONG et des « forces ouvertement répressives », comme la police ou les fabricants d’armes.

La déclaration conjointe du CJP, de l’ADL et du JCRC a indiqué que la carte « s’inspire de tropes antisémites séculaires qui ne sont que trop clairs pour notre communauté : la richesse, le contrôle et les complots juifs ».

« L’objectif principal du projet de cartographie est conforme aux tendances relevées dans les échanges antisionistes. L’accent mis sur les services de police se réfère à une récente affirmation de certains progressistes, qui affirment que la police américaine aurait adopté des techniques abusives suite à des déplacements en Israël parrainés par des groupes juifs… allégation démentie par les groupes organisateurs des voyages et les nombreux responsables qui y ont pris part », a poursuivi le communiqué conjoint.

Archive : Manifestation de JStreet U à l’Université de Stanford pour protester contre de possibles démolitions en Cisjordanie en 2018. (Autorisation)

Le projet de cartographie classe JStreet comme un groupe politique libéral favorable à une solution à deux États, mais qui ne « remet pas en question les fondements ethnocratiques et coloniaux de l’État sioniste ».

Ce qui fait écho à une tendance récente des groupes pro-palestiniens à fuir JStreet, qui a, par le passé, eu les faveurs des progressistes juifs.

Au début de l’année, dans la région de Boston, une campagne pro-palestinienne menée par des étudiants à l’Université Tufts avait exhorté les étudiants à ne pas rejoindre le groupe de JStreet sur le campus, évoquant des arguments similaires.

(Le mouvement BDS a également fait des percées dans une autre université importante de la région de Boston, lorsque le journal étudiant de Harvard a épousé la cause.)

Le coup de projecteur mis par le groupe sur l’ADL en tant qu’organisation à l’origine de « problèmes » confirme une tendance récente des groupes progressistes à bouder le groupe de défense des droits civiques pour ses prises de positions libérales en matière de questions intérieures. L’ADL a répondu sur le même registre, par la voix de son PDG, Jonathan Greenblatt, en assimilant l’antisionisme de gauche à l’antisémitisme de droite.

Les propos de Greenblatt ont été critiqués par de nombreux libéraux et progressistes juifs, mais sa dénonciation féroce du projet de cartographie l’a placé du même côté que les dirigeants juifs progressistes, parmi lesquels le fondateur de T’ruah, le rabbin Jill Jacobs, qui a également dénoncé la carte.

« Vous pouvez vous élever contre les politiques/positionnements des organisations juives vis-à-vis d’Israël (ou même boycotter Israël), mais lorsque vous appelez au démantèlement de l’infrastructure communautaire juive de base, vous avez franchi la ligne de l’antisémitisme », s’est expliqué Jacobs dans un tweet.

« Nous ne nous laisserons pas intimider par l’appel à l’action menaçant du @BDSBoston contre la communauté juive de Boston, pas davantage que par sa désignation des écoles, institutions et organisations juives, dont l’@ADL », a résumé Greenblatt dans un tweet en réponse à la carte, rediffusant une déclaration de la branche de l’ADL en Nouvelle-Angleterre.

Greenblatt a ajouté : « Ce projet joue sans ambages sur le registre des mythes #antisémites du pouvoir des Juifs et du contrôle qu’on leur prête sur la société. »

Burton a affirmé que The Mapping Project, qui n’a pas hésité à publier les noms des employés même subalternes d’organisations comme le JCRC, a invité à l’intimidation – si ce n’est à la violence physique contre les Juifs.

« Il ne fait aucun doute que ces militants antisionistes radicaux choisissent délibérément de mettre une cible sur le dos des membres de la communauté juive de Boston », a-t-il conclu.

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