Rechercher

USA: Un arrêt de la Cour suprême sur la prière compromet une victoire juive de 1992

Selon des groupes juifs, l'arrêt de Kennedy v. Bremerton remet en question la séparation entre Église et État, ôtant la protection des écoliers contre la coercition religieuse

Un drapeau américain flotte devant le bâtiment de la Cour suprême des États-Unis, lundi 27 juin 2022, à Washington. (Crédit : Patrick Semansky/AP)
Un drapeau américain flotte devant le bâtiment de la Cour suprême des États-Unis, lundi 27 juin 2022, à Washington. (Crédit : Patrick Semansky/AP)

WASHINGTON (JTA) – La Cour suprême a statué en faveur d’un entraîneur de football de la région de Seattle qui a perdu son emploi pour avoir dirigé des prières sur le terrain après les victoires de son équipe, une décision qui pourrait avoir des ramifications pour les Juifs dans les écoles publiques et à l’armée.

Un certain nombre de groupes juifs affirment que l’arrêt 6-3 dans l’affaire Kennedy v. Bremerton, rendu lundi, pourrait remettre en cause la séparation entre l’Église et l’État qui a protégé les écoliers de toute forme de coercition religieuse pendant des décennies.

« Il s’agit d’un changement significatif dans la façon dont nous abordons la prière dans les écoles publiques, et qui aura un impact négatif en particulier sur les étudiants de confessions marginalisées et les étudiants non religieux », a déclaré Rachel Robbins, présidente du Civil Rights Committee de l’Anti-Defamation League. L’ADL, qui s’est joint à la cause (amicus curiae) du district scolaire, s’est dit « profondément choqué » par la décision.

Ces préoccupations sont survenues en dépit des assurances données par le juge Neil Gorsuch selon lesquelles la décision était conforme à une décision célèbre rendue en 1992 par la Cour suprême en faveur d’une famille juive du Rhode Island qui s’opposait à ce que le clergé dirige la prière dans l’école publique de ses enfants.

S’exprimant au nom de la majorité conservatrice de la Cour, Gorsuch a cité cette décision, Lee v. Weisman, dans laquelle la Cour a déclaré « que les croyances religieuses et l’expression religieuse sont trop précieuses pour être proscrites ou prescrites par l’État ».

Selon Gorsuch, la décision rendue lundi en faveur de Joseph Kennedy, un entraîneur adjoint dans le district scolaire de Bremerton, dans l’État de Washington, protègerait de la même manière les libertés religieuses du Premier amendement.

Les organisations juives ne sont pas dupes.

« L’approche de la Cour, consistant à ne pas voir le mal dans les prières de l’entraîneur, ne fera qu’encourager ceux qui cherchent à faire du prosélytisme dans les écoles publiques, qui pourront désormais le faire avec la bénédiction de la Cour », a déclaré Marc Stern, directeur juridique de l’American Jewish Committee, qui s’était joint à la cause (amicus curiae) du district scolaire.

Joe Kennedy, ancien entraîneur adjoint de football à la Bremerton High School pose pour une photo sur le terrain de football de l’école, à Bremerton, Wash le 9 mars 2022. (Crédit : Ted S. Warren/AP)

« Ce n’est pas un progrès pour la liberté de culte », a ajouté M. Stern.

L’affaire Bremerton porte sur les activités de Kennedy, qui s’est a récité des prières sur la ligne des 50 yards, seul, et sans appeler qui que ce soit à le rejoindre. Mais, rapidement, les élèves et d’autres personnes ont commencé à se joindre à Kennedy pour prier, ce qui a alarmé le district scolaire. Le district a alors proposé diverses solutions, dont celle de prier après les matchs. Kennedy a refusé et a continué à prier, attirant ainsi l’attention des médias. Suite à cela, le district scolaire avait décidé de ne pas renouveler son contrat.

Le tribunal a conclu, en substance, qu’en empêchant un entraîneur chrétien de lycée de prier, le district scolaire avait violé ses droits civique tout autant que s’il avait obligé d’autres enfants à prier.

« Ici, une entité gouvernementale a cherché à punir un individu pour s’être engagé dans une observance religieuse brève, tranquille et personnelle « , a déclaré Gorsuch, soulignant que Kennedy n’avait pas explicitement encouragé les élèves à se joindre à lui pour prier.

« Il nous semble clair que M. Kennedy a démontré que son discours était un discours privé et non un discours gouvernemental », a écrit M. Gorsuch. « Cette affaire est très différente de celles dans lesquelles la Cour a estimé que la prière à laquelle participaient des élèves d’écoles publiques posait un problème de coercition », a-t-il ajouté, citant spécifiquement l’affaire Lee v. Weisman.

L’affaire Lee v. Weisman mettait en cause un ecclésiastique baptiste qui avait déclaré lors d’une cérémonie de remise des diplômes d’un collège de Providence en 1986 : « Levez-vous et louez Jésus pour la réussite de ces enfants aujourd’hui. »

Les parents de Merith Weisman, Vivian, directrice exécutive adjointe du centre communautaire juif local, et Daniel, professeur de travail social, avaient été choqués, et la prière avait déclenché une série d’événements et de poursuites judiciaires qui ont abouti à l’affaire historique de 1992.

L’arrêt avait été rendu à 5 contre 4. Antonin Scalia, le juge conservateur, décédé depuis, a été remplacé par Gorsuch, et n’a maintenu pendant des années que c’était une mauvaise décision. Opinion avec laquelle était d’accord la droite religieuse.

Le président Donald Trump a nommé trois juges conservateurs, et avec la nouvelle balance des pouvoirs, la Cour suprême a, ces dernières semaines, coché une liste de souhaits pour les conservateurs religieux, du choix de l’école à l’annulation du droit à l’avortement.

Stern, de l’AJC, a déclaré que Gorsuch sélectionnait des extraits de la décision précédente pour faire en sorte que sa décision ait l’air d’avoir moins de portée qu’elle n’en a. « Il y a une tendance à aseptiser une pratique, à l’arracher à ses racines historiques et à la considérer dans un splendide isolement, de sorte qu’elle ne semble pas si terrible », a déclaré M. Stern dans une interview.

Kennedy, en tant qu’entraîneur adjoint, n’a peut-être pas le même poids que le principal dans l’affaire de Rhode Island qui a invité le clergé, a dit Stern, mais l’entraîneur avait quand même un pouvoir coercitif sur ses élèves, et il est malhonnête de suggérer le contraire.

« Les enfants sont prêts à faire n’importe quoi pour être dans les petits papiers d’un entraîneur et avoir du temps de jeu », a déclaré M. Stern.

La juge Sonia Sotomayor, écrivant pour la minorité libérale dissidente, a fait une remarque similaire, illustrée par une photo d’élèves entourant Kennedy en prière.

« Plusieurs parents ont contacté le district en disant que leurs enfants avaient participé aux prières de Kennedy uniquement pour éviter d’être séparés du reste de l’équipe », a écrit Sotomayor. « Aucun élève [du lycée de Bremerton] n’a manifesté sa volonté de prier sur le terrain depuis la suspension de Kennedy ».

Le National Council of Jewish Women, également signataire de l’amicus curiae, a déclaré que la dernière décision s’inscrivait dans une série d’érosions de la séparation entre l’Église et l’État, citant entre autres la récente décision ordonnant à l’État du Maine de payer l’enseignement religieux pour les élèves pour lesquels l’accès aux écoles publiques est difficile.

« Aucun élève ne devrait avoir à choisir entre sa liberté religieuse et sa participation aux activités scolaires », a déclaré Jody Rabhan, responsable politique du groupe, dans un communiqué. « Mais la décision rendue aujourd’hui dans l’affaire Kennedy v. Bremerton pourrait obliger les enfants inscrits dans les écoles publiques à faire exactement cela. »

Mikey Weinstein, un vétéran juif qui dirige la Military Religious Freedom Foundation, qui milite pour la séparation entre la religion et l’État au sein de l’armée, a déclaré que le jugement réduira à néant les efforts qu’il a déployés pendant des années pour faire supprimer les prières chrétiennes lors des rencontres sportives des académies militaires.

La décision « servira à détruire complètement et rapidement le mur si précieux qui sépare l’Église et l’État dans notre pays et en particulier dans l’armée américaine », a-t-il déclaré.

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...