Benjamin Pogrund fut un pionnier de la critique de politique anti-noirs de l’apartheid en Afrique du Sud en travaillant plus de 26 ans pour le Rand Daily Mail, l’un des principaux journaux du pays.

« Quand j’étais rédacteur en chef-adjoint et ai dirigé le journal, j’avais l’habitude de dire à mon équipe : ‘N’exagérez pas. Critiquez l’apartheid tel quel’, a-t-il rappelé dans une interview récente. « Le critiquer tel qu’il est, est la sensation en soi. Il n’y a nul besoin d’exagérer ».

Pogrund continue : Le même principe s’applique aujourd’hui aux critiques de la politique israélienne vis-à-vis des Palestiniens. Plutôt que de prétendre que Jérusalem pratique l’apartheid et d’établir ainsi un parallèle inexact entre deux situations fondamentalement différentes, les opposants à la politique israélienne devraient laisser les faits parler d’eux-mêmes, dit-il. « Il suffit de relater ce qui se passe »

« Peut-il y avoir quelque chose de pire que cela ? » demande-t-il en pointant un chapitre sur la discrimination systématique des Palestiniens en Cisjordanie dans son nouveau livre, qui traite de la comparaison avec l’apartheid. « Quel est le problème de dire : ‘Nous sommes contre l’occupation, nous sommes contre la tyrannie ? Il faut employer les bons termes. Vous n’avez pas besoin d’appeler l’apartheid à la rescousse ».

Vivant aujourd’hui à Jérusalem, Pogrund, âgé de 81 ans, est sans doute le plus actif – et peut-être le mieux placé – parmi ceux qui critiquent l’assimilation d’Israël avec l’Afrique du Sud du temps de l’apartheid.

« L’accusation d’apartheid est mortelle, » affirme-t-il. « C’est quelque chose à quoi les gens peuvent s’identifier. Cela paraît si simple, direct et facile. Le fait que cette accusation soit construite sur de simples contre-vérités, sur l’exagération et la déformation est une autre affaire ».

Pogrund connaît de près l’apartheid, le vrai. Un des plus éminents opposants juifs au régime de l’apartheid en Afrique du Sud, il fut un proche confident et un ami personnel de Nelson Mandela. En 1961, correspondant aux affaires africaines dans son journal, Pogrund a aidé le futur président à organiser une grève illégale.

« Mandela et moi nous sommes rencontrés secrètement régulièrement, » raconte Pogrund en 2011 dans le livre de David Saks, Jewish Memories de Mandela. « Nous avions un système d’envoi de messages pour organiser une rencontre pour préparer la grève ».

Les liens de Pogrund avec Mandela – qui l’appelait « Benjie-boy » – et avec d’autres activistes anti-apartheid lui ont valu des ennuis avec les autorités. Il vit son passeport révoqué, a été harcelé par la police et a eu des procès à plusieurs reprises, et même été envoyé en prison une fois pour avoir refusé de révéler une source.

Au milieu des années 80, Pogrund et sa femme étaient les premiers non-membres de sa famille à rendre visite à Mandela dans sa cellule de prison de Robben Island, où il purgeait une peine à perpétuité pour sabotage et complot en vue de renverser par la violence le gouvernement.

Un peu plus tard, le Rand Daily Mail a été fermé en raison de son opposition à l’apartheid, et Pogrund s’installa à Londres. En 1997, il a immigré en Israël où il a fondé à Jérusalem le Centre Yakar de préoccupation sociale, qu’il a dirigé jusqu’en 2010.

« Je suis probablement unique en Israël parce que j’ai enfourché les deux sociétés, » a-t-il déclaré la semaine dernière au Times of Israel dans son appartement du quartier du Vieux Katamon de la capitale.

« Non seulement parce que j’ai vécu dans les deux sociétés, mais parce que j’ai été intimement impliqué dans les problèmes dans les deux sociétés. Je n’étais pas juste un homme blanc en Afrique du Sud. J’étais extrêmement actif pendant de nombreuses années, et la même chose ici ».

Dans Drawing Fire: Investigating the Accusations of Apartheid in Israel
paru en juillet dernier, Pogrund refuse avec force de comparer l’Afrique du Sud à l’Etat juif. Dans le même temps, il montre clairement sa désapprobation totale de la politique d’Israël envers les Palestiniens.

« Oui, la minorité arabe d’Israël fait l’objet de discrimination, mais leur sort n’est en rien comparable à celui des Noirs sous l’apartheid. Pour prétendre qu’ils sont les mêmes vous devez étirer, plier, tordre et contorsionner la vérité », écrit-il.

La situation en Cisjordanie est plus complexe, admet Pogrund. Le statu quo y est une « tyrannie », de toute évidence un colonialisme et une infraction internationale. « Mais prétendre que c’est le même regime raciste que l’apartheid en Afrique du Sud est sans substance ni vérité », insiste-t-il.

« L’intentionnalité est le test clé », explique-t-il. « En Afrique du Sud, les dirigeants blancs ont délibérément imposé la ségrégation et la discrimination dans tous les aspects de la vie ; telle était leur intention dès le début, dans le but d’assurer le maintien du pouvoir et des privilèges à la minorité blanche.

Benjamin Pogrund marche aux côtés de Nelson Mandela (Crédit : autorisation Benjamin Pogrund)

Benjamin Pogrund marche aux côtés de Nelson Mandela (Crédit : autorisation Benjamin Pogrund)

Ce n’est pas le cas d’Israël en Cisjordanie. Il n’y a pas objectif idéologique de discrimination contre les Palestiniens. « Les points de contrôle, les routes séparées, l’exploitation de l’eau et d’autres ressources ne sont« pas des voies idéologiques, « écrit-il, » ce sont les conséquences de l’occupation et de la résistance. Mettez fin à l’occupation, et ils disparaîtront ».

De même, écrit Pogrund, il n’y a que peu de similitudes entre les colons juifs en Cisjordanie et les Afrikaners blancs, comme le racisme, la « croyance en un peuple élu » et l’interprétation littérale de la Bible. « C’est tout. Malgré toute l’oppression et les dures conséquences de l’occupation, ce n’est rien en rien comparable au racisme méticuleusement organisé et institutionnalisé de l’apartheid en Afrique du Sud ».

Naturellement, certains critiques de la politique israélienne rejettent ce point de vue, en particulier à la lumière de la situation dans les zones qu’Israël a conquises en 1967. « Dès que vous avez sur le même territoire deux systèmes juridiques distincts pour les Israéliens et les Palestiniens, vous avez l’apartheid », déclare Alon Liel, ancien directeur général du ministère des Affaires étrangères, qui a été ambassadeur d’Israël en Afrique du Sud lors de la transition de l’apartheid à la démocratie.

« Il est clair que la situation n’est pas comparable point par point, mais nous nous en approchons », a ajouté Liel, qui avec d’autres Israéliens de gauche a commencé de facon provocante il y a quelques années à qualifier le statu quo en Cisjordanie d’apartheid.

Liel et d’autres militants tels qu’Amiram Goldblum ont commencé à utiliser le mot qui commence par la lettre ‘A’ à propos de la Cisjordanie pour faire bouger les Israéliens.

« Mais au cours des dernières années, nous avons vu que ça ne derange plus le public israélien d’être un Etat d’apartheid », a déclaré Liel amèrement. « Nous pensions que les Israéliens n’aimeraient pas que nous parlions d’apartheid, mais ça ne les dérange pas. »

Liel ajoute que Pogrund, qu’il connaît bien, a été « recruté par l’appareil de la hasbara israélienne », utilisant un terme hébreu pour le plaidoyer pro-israélien. Mais le-Pogrund-à-la-voix-douce reste imperturbable face à ces critiques, rétorquant que Liel et d’autres Israéliens qui utilisent l’accusation d’apartheid pour attaquer Israël sont des « idiots utiles ». Leurs mots sont inefficaces ici et causeront des dommages incalculables et injustes à l’étranger, rétorque-t-il.

« Ils reflètent le désespoir de la gauche. Parce qu’ils n’ont rien obtenu nulle part et qu’ils voient ce pays simplement glisser vers la catastrophe. Et ils ont peur – à juste titre. Alors ils embrayent sur le mot apartheid parce que c’est simple, direct et que les gens peuvent le comprendre ».

Le parallèle avec l’apartheid n’est pas seulement historiquement inexact, soutient Pogrund, il est également tout à fait contre-productif. « Au lieu de parler de la façon de mettre fin à l’occupation, nous discutons pour savoir si c’est ou non de l’apartheid. »

Sur près de 300 pages, Drawing Fire ne décrit pas seulement les diverses formes de discrimination qui existaient (et existent encore) en Afrique du Sud et en Israël, mais consacre aussi beaucoup d’attention sur l’origine du slogan « Israël est l’apartheid » et sur le mouvement de boycott, qui se nourrit de cette accusation.

La juxtaposition d’Israël et l’apartheid s’est accélérée avec la « Conférence mondiale contre le racisme » de 2001 à Durban, qui s’est transformée en un festival de haine anti-Israël, et est depuis devenu un aliment de base de l’agitation anti-Israël. Et il a de plus en plus d’influence, met en garde Pogrund. « Le mot apartheid est puissant. Mon souci est que trop de gens ici, surtout au gouvernement, ne perçoivent pas assez le danger. »

En effet, l’apartheid est si explosif que les éditeurs de Pogrund lui ont demandé de supprimer le mot du titre de son livre. « Drawing Fire » s’appelait initialement « Israël est-il l’apartheid ? », Mais après que le secrétaire américain John Kerry ait provoqué un petit scandale en avril quand il a averti qu’Israël pourrait se transformer en un État d’apartheid en l’absence d’un accord de paix, les pouvoirs en place à Rowman and Littlefield ont craint que le mot risquait de nuire aux ventes.

En colère contre les gens comparant Israël à l’apartheid, Pogrund est au moins aussi furieux envers le gouvernement à Jérusalem qui leur facilite la tâche.

Plutôt que de blâmer le monde entier pour leur condamnation d’Israël, nous devons nous regarder dans la glace, exhorte-t-il. « Nous disons avec arrogance que le monde est contre nous et qu’ils sont tous antisémites. C’est faux ! Nous nourrissons nous-mêmes le crocodile, et le crocodile arrive et nous mord ».

En écrivant « Drawing fire », Pogrund est devenu de plus en plus conscient que la droite et la gauche en Israël détesteraient son livre. « Mais mon attitude est de me tenir au milieu et de dire : Vous mentez tous, vous faites tous des choses horribles, et vous vous pointez tous du doigt l’un l’autre. Et vous êtes tous à blâmer. Nous sommes tous à blâmer. »