Les 22 et 29 janvier sera organisée la primaire du Parti socialiste en vue de l’élection présidentielle de mai prochain.

Début décembre, Manuel Valls, Premier ministre, y annonçait sa candidature depuis sa « ville de cœur » d’Evry, dont il a été maire durant plus de onze ans.

Le lendemain, l’homme, également ancien ministre de l’Intérieur et député de l’Essonne, démissionnait de son poste de chef du Gouvernement et se voyait remplacer dans la foulée par Bernard Cazeneuve.

« J’ai cette force en moi, cette volonté de servir mon pays, c’est au-delà des mots, c’est une conviction totale, je veux tout donner pour la France qui m’a tant donné », a-t-il déclaré, derrière un pupitre sur lequel était inscrit son slogan « Faire gagner tout ce qui nous rassemble ».

Lors de son discours, le candidat a souhaité mettre en avant son « expérience » afin de défendre « une France indépendante, inflexible sur ses valeurs, face à la Chine de Xi Jinping, à la Russie de Vladimir Poutine, à l’Amérique de Donald Trump, à la Turquie d’Erdogan. »

À l’heure actuelle, néanmoins, la victoire de Manuel Valls à la primaire du PS peut sembler encore bien incertaine tant sa famille politique est réticente à son égard.

Arnaud Montebourg (Crédit : Jackolan1/CC BY SA 3.0/Wikimedia commons)

Arnaud Montebourg (Crédit : Jackolan1/CC BY SA 3.0/Wikimedia commons)

Il y a quelques jours, un sondage le donnait perdant au second tour face à Arnaud Montebourg.

En cause, notamment, son soutien au projet de déchéance de nationalité pour les individus coupables de terrorisme, son recours au 49-3 afin de faire passer de force la loi Travail et la loi Macron et sa « politique libérale aujourd’hui rejetée par les Français qui veulent un vrai projet de gauche » selon Pierre Laurent, secrétaire national du PCF.

On peut estimer que ses opinions et positions sur le rôle de la République et sur la place de l’islam en France ont aussi fait pencher la balance en sa défaveur. En août dernier, notamment, en plein débat sur l’interdiction du port du « burkini », il appelait les musulmans à la « discrétion » dans la manifestation de leurs convictions religieuses.

Pour autant, Manuel Valls pourrait bénéficier d’un soutien sans faille de la communauté juive française lors de cette primaire socialiste. Contrairement à certains de ses adversaires remarqués pour leurs positions pro-palestiniennes – comme Benoit Hamon , on peut le considérer comme ami fidèle et sincère des Juifs de France et d’Israël.

Manuel Valls, les Juifs de France et la lutte contre l’antisémitisme

En début de semaine, à l’occasion des commémorations des attentats de janvier 2015, Manuel Valls participait à l’hommage aux victimes de l’Hyper Cacher, rappelant qu’il ne fallait « jamais oublier la montée de l’antisémitisme et du racisme » dans le pays.

« Je ne veux plus entendre, dans mon pays, dans ce beau pays qu’est la France, des Juifs exprimer leurs peurs ou des musulmans leur honte et voir ces affrontements, ces confrontations. Nous avons besoin de nous rassembler », expliquait-il.

Manuel Valls, second à gauche, accueillant une délégation de la Conférence des Rabbins européens à son bureau, en mai 2015. (Crédit : Eli Itkin/Conférence des Rabbins européens)

Manuel Valls, second à gauche, accueillant une délégation de la Conférence des Rabbins européens à son bureau, en mai 2015. (Crédit : Eli Itkin/Conférence des Rabbins européens)

Avant même son entrée au gouvernement, Manuel Valls se montrait déjà proche de la communauté juive française et engagé contre l’antisémitisme, prononçant régulièrement des discours dans des synagogues ou lors d’évènements organisés par des associations juives communautaires.

Ainsi, en 2011, lors d’une conférence-débat organisée par la radio Judaica Strasbourg, il déclarait : « Ma famille est profondément liée à Vladimir Jankélevitch, qui a écrit le plus beau livre qu’on puisse écrire sur L’imprescriptible et la Shoah ; par ma femme [Anne Gravoin, violoniste de confession juive], je suis lié de manière éternelle à la communauté juive et à Israël… »

Lors de son mariage l’année précédente, il avait déjà mis en avant son lien qui l’unissait désormais à la communauté dont est issue la famille de sa femme.

En septembre 2012, à l’occasion de Rosh HaShana, alors ministre de l’Intérieur et des Cultes, il affirmait que les Juifs de France pouvaient « porter avec fierté leur kippa ». « L’attachement charnel des Juifs de France pour leur pays ne saurait évidemment empêcher que des liens les unissent à la terre d’Israël », poursuivait-il.

Dans un entretien avec le journal Information juive publié le mois suivant, il déclarait : « La France a une part juive incontestable. »

Cérémonies à la mémoire des victimes de Mohamed Merah à Toulouse (Crédit : AFP)

Cérémonies à la mémoire des victimes de Mohamed Merah à Toulouse (Crédit : AFP)

Plus tard, en mars 2014, lors d’un hommage aux victimes du terroriste Mohamed Merah, il présentait la communauté juive de France comme « à l’avant-garde de la République et de ses valeurs » et scandait : « Juifs de France, sans vous, la France n’est plus la France ! »

Une affirmation qu’il avait déjà corroborée quelques mois auparavant et qu’il continue à affirmer. « Ici, dans cette terre de France, le judaïsme a trouvé des racines profondes. Juif et Français : l’un ne va pas sans l’autre », avait-il notamment déclaré lors d’un dîner du CRIF.

Avec ces prises de positions, Manuel Valls a bien sûr attiré la sympathie de représentants de la communauté. Interrogé en 2014 par la Jewish Telegraphic Agency (JTA), Roger Cukierman, président du CRIF, déclarait à son égard que les Français juifs étaient « chanceux d’avoir un leadership qui est parfaitement attentif aux besoins de la communauté ».

« Manuel Valls a mis des mots sur le sentiment d’abandon qui était le nôtre depuis quelques années, et que personne ne comprenait », soulignait quant à lui Haïm Korsia, grand rabbin de France, dans des propos rapportés par L’Express.

Joël Mergui, président du Consistoire, devant les députés français pour parler de l'abattage rituel et de la circoncision, à l'Assemblée nationale, le 23 juin 2016. (Crédit : capture d'écran YouTube)

Joël Mergui, président du Consistoire, devant les députés français pour parler de l’abattage rituel et de la circoncision, à l’Assemblée nationale, le 23 juin 2016. (Crédit : capture d’écran YouTube)

Joël Mergui, président du Consistoire, disait lui qu’il a « toujours été exemplaire. [Il est] le premier à porter de façon aussi claire le diagnostic d’islamisme radical. Sans lui, aujourd’hui, les départs pour Israël seraient probablement beaucoup plus nombreux. »

Néanmoins, dans le même temps, il a bien sûr attiré aussi et à de nombreuses reprises la colère et l’hostilité de ses détracteurs et de militants qui se présentent comme « anti-sionistes ». Début 2014, l’homme politique s’est d’ailleurs illustré dans un bras de fer avec l’un des plus célèbres de ces activistes : Dieudonné M’Bala M’Bala.

Afin de faire annuler les représentations de son nouveau spectacle « Le Mur », Valls faisait parvenir une circulaire aux préfets français dans laquelle il avançait que « la lutte contre le racisme et l’antisémitisme est une préoccupation essentielle du gouvernement et exige une action énergique ».

« [Le show du polémiste contient] des propos antisémites et infamants à l’égard de plusieurs personnalités de confession juive […] et des atteintes virulentes et choquantes à la mémoire des victimes de la Shoah. »

« Le message insoutenable que les propos de M. Dieudonné véhiculent est parfaitement compréhensible de la plupart des spectateurs », poursuivait-il, indiquant que « le respect de la liberté d’expression ne [faisait] pas obstacle à ce que, à titre exceptionnel, l’autorité investie du pouvoir de police interdise une activité si une telle mesure est seule de nature à prévenir un trouble à l’ordre public. »

« Depuis longtemps, Dieudonné n’est plus un comique et sa démarche ne relève plus de la création, s’était justifié Manuel Valls. Pour tout dire, il ne fait plus rire personne. Ses spectacles sont devenus des réunions politiques où il déverse sa haine. […] Ceux qui sortent de son spectacle en faisant semblant de ne pas comprendre les propos antisémites dits à mots couverts ne peuvent plus dire qu’ils ne savent pas. »

Affiche de campagne du parti antisioniste de Dieudonné et Alain Soral de 2009. (Crédit : capture d'écran YouTube)

Affiche de campagne du parti antisioniste de Dieudonné et Alain Soral de 2009. (Crédit : capture d’écran YouTube)

En plus d’être « politique » et « personnel », ce nouveau combat entrait dans le cadre de sa lutte plus générale contre le racisme, l’antisémitisme et l’extrême droite radicale : quelques mois plus tôt, il avait fait dissoudre les groupuscules de l’Œuvre française et des Jeunesses nationalistes suite à la mort de Clément Méric.

Peu avant l’envoi de cette circulaire, dans une vidéo diffusée sur Internet, Dieudonné avait qualifié le ministre de « Mussolini moitié trisomique », de « petit soldat israélien veule et docile » et « d’acteur de film porno ».

En mars 2015, les juges avaient considéré que les termes utilisés entraient dans le cadre « d’une polémique politique » – celle liée à l’interdiction de son spectacle – et n’étaient donc pas répréhensibles par les textes de loi concernant l’injure publique. Il sera ainsi relaxé en première instance. En décembre de la même année, la cour d’appel de Paris l’a finalement condamné à 3 000 euros de dommages et intérêts.

Dans le même registre, Valls avait été accusé par Nicolas Anelka, ancien footballeur international français, Roland Dumas, ancien ministre socialiste, et par des sites d’extrême droite d’être sous l’influence de sa femme concernant Israël et dans son combat contre Dieudonné.

Manuel Valls, Israël et le Moyen-Orient

Au fil des années et des soubresauts de sa carrière politique, en plus de ses engagements contre l’antisémitisme et de son amitié avec la communauté juive française, Manuel Valls a longtemps fait preuve d’un soutien indéfectible mais aussi équivoque envers Israël.

En 2010, dans le journal Le Monde, accompagné notamment de François Hollande et d’Anne Hidalgo, il cosignait une tribune titrée « Le boycott d’Israël est une arme indigne ».

Farida Trichine (troisième en partant de la droite) et ses amis militants soutenant le boycott d'Israël, à Mulhouse, en France, le 11 septembre 2010. (Crédit : Collectif Palestine 68)

Farida Trichine (troisième en partant de la droite) et ses amis militants soutenant le boycott d’Israël, à Mulhouse, en France, le 11 septembre 2010. (Crédit : Collectif Palestine 68)

« Au vu de [la] charte [du collectif Boycott, désinvestissement, sanctions], tout ce qui est israélien serait coupable, ce qui donne l’impression que c’est le mot même d’Israël que l’on souhaite, en fait, rayer des esprits et des cartes. L’illégalité de la démarche ne fait pas de doute et la justice française ne tardera pas à la confirmer. […] Nous sommes convaincus que les boycotteurs se trompent de combat en prenant le parti de la censure plutôt que celui de la paix, celui de la séparation plutôt que celui de la possible et nécessaire coexistence – celui, en un mot, de la haine et non de la parole et de la vie partagées », annonçait le texte, qui décrivait les partisans du mouvement comme « des saboteurs et des naufrageurs d’espérance ».

Farouchement opposé au boycott, il n’a depuis cessé de rappeler cet engagement et a songé à prendre des mesures contre le mouvement. « Je pense que nous allons prendre des dispositifs – mais toujours dans l’Etat de droit – qui doivent montrer que ça suffit, et qu’on ne peut pas tout se permettre dans notre pays. J’en parlerai, et j’en ai déjà parlé avec le ministre de l’Intérieur », annonçait-il en janvier 2016, suite à une manifestation du collectif BDS devant l’Opéra Garnier où se produisait une compagnie de danse israélienne.

« Il y a trop souvent dans ces initiatives la volonté de confondre la critique légitime de la politique de l’État d’Israël avec l’antisionisme, et l’antisionisme qui bascule dans l’antisémitisme », déclarait-il peu avant, interrogé à l’Assemblée nationale par le député Meyer Habib, tout en restant néanmoins évasif sur l’étiquetage des produits israéliens.

« Il n’y a aucun sens à ces campagnes. De ce point de vue, le gouvernement est très clair. L’autre problème, celui des étiquetages, c’est une décision au niveau européen », élucidait-il. Lors d’une autre récente intervention, il déclarait que, si « le gouvernement [était] totalement opposé au mouvement BDS, l’interdire ou limiter sa liberté d’expression [était] contre-productif ».

En 2011, au micro d’Europe 1, quelques mois après la publication de la tribune anti-boycott, il s’opposait également à la reconnaissance de l’État palestinien par l’ONU « dans les conditions actuelles ». Accusé par Jean-Pierre Elkabbach de « parler comme Netanyahu », il expliquait « qu’imposer un dispositif, une solution qui braque Israël et qui empêche véritablement le dialogue et donc la construction d’un processus de paix » n’était pas la « meilleure solution ».

Manuel Valls, le 22 mai à Tel Aviv (Crédit : Marine Crouzet/ Ambassade de France en Israel)

Manuel Valls, le 22 mai à Tel Aviv (Crédit : Marine Crouzet/ Ambassade de France en Israel)

En mars 2012, lors du premier congrès des communautés juives, Manuel Valls qualifiera notamment de « légitime » l’attachement à la terre d’Israël, qui est un « foyer spirituel pour les Juifs du monde entier ». Lors du premier congrès des Amis d’Israël le mois suivant, il déclare : « Au regard du chemin parcouru par l’État d’Israël, disons-le une fois pour toute, Israël existe et Israël existera. »

En juillet, participant à l’inauguration de l’Allée des Justes à Strasbourg, il s’engage à « combattre l’antisionisme, cet antisémitisme qui vise à nier Israël » et se dit « fier de faire partie d’un gouvernement qui veut bâtir une amitié forte avec Israël ». Une affirmation qu’il renouvellera lors d’un gala de soutien à Radio J en novembre, où il se dit « absolument engagé pour Israël ».

Malgré ces propos pro-israéliens, il fut un temps où l’ancien maire d’Evry adoptait une position très critique de l’État hébreu. Ainsi, en 2002, il appelait à suspendre l’accord d’association entre l’Union européenne et Israël.

« Il faut qu’Israël respecte les résolutions de l’ONU, annonçait-il. Pour cela, le rapport de forces est indispensable et donc oui, il faut amener les parlements et les gouvernements à suspendre l’accord d’association Union européenne-Israël, ce qui aurait effectivement un écho énorme en Israël et en Palestine. »

En 2006, adossé face à un pupitre décoré du drapeau palestinien lors d’une cérémonie commémorant la « Journée de la Terre », organisée par l’association Evry Palestine et sa municipalité, il dénonçait « l’édification d’un mur honteux, la poursuite de la colonisation, le sort des prisonniers, l’absence de dialogue, l’humiliation, bref des événements qui ne vont pas dans le sens de la paix. »

Défilé à Khan Younès, dans le sud de la bande de Gaza, le 29 avril 2014. (Crédit : Rahim Khatib/Flash90)

Défilé à Khan Younès, dans le sud de la bande de Gaza, le 29 avril 2014. (Crédit : Rahim Khatib/Flash90)

« Il est plus que nécessaire de souligner l’urgence de la création d’un État, d’une patrie viable, concrète, réelle, pour les Palestiniens », concluait-il. La même année, sa ville était jumelée avec le camp de réfugiés de Khan Younès, à Gaza. Simple opportunisme politique ou sincères convictions, avant de finalement changer radicalement de position quelques années plus tard ?

Quoi qu’il en soit, lors de son récent voyage en Israël en mai dernier, le Premier ministre estimait que « la colonisation [devait] cesser ».

Venu « en ami » tenter de convaincre que l’initiative de Paris pour la paix était dans l’intérêt de tous, il est reparti comme à son arrivée avec le soutien des Palestiniens et l’opposition des Israéliens, qui mettent en doute « l’impartialité française ».

Lors d’une interview sur la Deuxième chaîne israélienne, il déclarait que « la communauté internationale [s’efforçait] de trouver les voies d’une paix basée sur deux États et avec Jérusalem comme capitale de ces deux États », avant de regretter le vote à l’Unesco concernant cette même ville.

« Toutes les diplomaties [peuvent commettre des erreurs]. N’exagérons pas ce fait et n’en faisons surtout pas un conflit entre la France et Israël. Ça n’aurait aucun sens », annonçait-il.

S’il se présente comme ami d’Israël, Manuel Valls a, aussi, de façon qu’on pourrait juger contradictoire, accueilli l’an dernier en grandes pompes le président iranien Hassan Rouhani à Paris. Il appelait ainsi à « bâtir des coopérations [sur le] long terme » avec Téhéran.

« La France souhaite dorénavant renouer les liens [avec l’Iran] et construire de nouveau avec vous, avec votre pays, avec vos entrepreneurs […] des partenariats ambitieux. La France est prête à mobiliser ses entreprises, ses ingénieurs et ses techniciens, ses ressources nombreuses pour contribuer à la modernisation de votre pays. »

Dans le cas où Manuel Valls venait à remporter la primaire de son parti puis l’élection présidentielle du printemps prochain, une clarification de ses positions sur ces différents dossiers moyen-orientaux sera attendue par de nombreux membres de la communauté juive française, qui voient en lui leur favori.