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Opinion

81 ans après, l’humanité de Chiune Sugihara se fait encore sentir à Jérusalem

Une cérémonie à Jérusalem souligne l'impact toujours plus grand du seul citoyen japonais honoré comme Juste parmi les Nations... et la folie d'une adhésion obtuse à la bureaucratie

David est le fondateur et le rédacteur en chef du Times of Israel. Il était auparavant rédacteur en chef du Jerusalem Post et du Jerusalem Report. Il est l’auteur de « Un peu trop près de Dieu : les frissons et la panique d’une vie en Israël » (2000) et « Nature morte avec les poseurs de bombes : Israël à l’ère du terrorisme » (2004).

Nobuki Sugihara et sa famille lors d'une cérémonie en l'honneur de son défunt père Chiune Sugihara, un diplomate japonais en Lituanie en 1940 qui a délivré des visas de transit qui ont sauvé des milliers de Juifs (Crédit : Times of Israel)
Nobuki Sugihara et sa famille lors d'une cérémonie en l'honneur de son défunt père Chiune Sugihara, un diplomate japonais en Lituanie en 1940 qui a délivré des visas de transit qui ont sauvé des milliers de Juifs (Crédit : Times of Israel)

Comme l’a révélé son fils lors d’une cérémonie extraordinairement émouvante organisée lundi à Jérusalem, Chiune Sugihara n’a peut-être réalisé qu’à la toute fin de sa vie bénie le nombre de personnes et de mondes qu’il avait sauvés.

Pendant quelques semaines frénétiques en 1940, avant de devoir fermer le consulat japonais de Kovno (Kaunas), en Lituanie, alors que les Soviétiques s’installaient, Sugihara a délivré des visas de transit pour les Juifs locaux et, surtout, pour les Juifs polonais fuyant les nazis, qui ont commencé à se rassembler en foule devant le consulat lorsque la nouvelle de son humanité s’est répandue.

Lors d’un bref échange qu’il nous a été donné d’avoir, son fils Nobuki a estimé que son père avait délivré 2 340 visas – pour des individus et des familles – leur donnant la possibilité de traverser l’Union soviétique pour se rendre au Japon en toute sécurité. Sugihara le faisait souvent au mépris de la politique de Tokyo, qui exigeait que ces papiers ne soient remis qu’aux demandeurs qui avaient déjà un visa leur garantissant l’entrée dans une destination au-delà du Japon.

L’activité d’un deuxième diplomate héroïque, le consul honoraire néerlandais à Kovno Jan Zwartendijk, qui a délivré un nombre similaire de laissez-passer officiels de troisième destination pour les Juifs en fuite vers Curaçao et le Surinam, deux îles des Caraïbes sous contrôle néerlandais, a joué un rôle essentiel dans ce processus.

Visa de transit délivré en 1940 par Chiune Sugihara en Lituanie. (Crédit : Huddyhuddy, CC-BY-SA, via Diaspora Museum)

La cérémonie de lundi a permis d’inaugurer une place à la mémoire de Chiune Sugihara dans le quartier de Kiryat Hayovel, et a été suivie par plus de 100 personnes, dont beaucoup de descendants de ceux qui ont eu l’immense chance, il y a 81 ans, de trouver leur chemin désespéré vers ce noble diplomate.

Des membres de la famille Faigenbaum lors d’une cérémonie d’inauguration de la place Chiune Sugihara à Jérusalem, le 11 octobre 2021 (Crédit : personnel du ToI).

Les membres de la famille Faigenblum, en vie grâce à Sugihara, ont apporté une « liste de Sugihara » dactylographiée et très photocopiée, avec les noms des bénéficiaires de ses visas. En sauvant Cyrla (Celia) Fajgenblum, ils ont calculé que Sugihara a permis à 33 arrière-petits-enfants et deux arrière-arrière-petits-enfants de venir au monde. Et l’histoire de la famille ne s’arrêtera pas en si bon chemin.

La famille Rothner-Slonim-Pomerantz a brandi les documents encadrés.

Les descendants des enseignants et des étudiants de la yeshiva de Mir – dont la totalité des étudiants a été sauvée grâce aux documents de Sugihara et de Zwartendijk – se sont présentés à Nobuki et ont posé pour des photos avec lui.

Michal Pomerantz avec des documents encadrés de Sugihara lors de la cérémonie d’inauguration de la place Chiune Sugihara à Jérusalem, le 11 octobre 2021 (Crédit : Times of Israel).

Était également présent le diplomate américain Jonathan Shrier, chef adjoint de la mission américaine ici, dont le père était inclus dans un visa que Sugihara a délivré à ses grands-parents et à sa famille.

Dans les premières décennies qui ont suivi la guerre, Nobuki a dit que son père n’avait jamais vraiment parlé de ce qu’il avait fait – désobéir à la politique, sauver des vies. Son histoire n’a commencé à émerger qu’à la fin des années 1960, lorsqu’il a été contacté par Yehoshua Nishri, un diplomate israélien d’origine polonaise en poste à Tokyo, qui a retrouvé l’homme qui l’avait aidé à fuir. Sugihara est venu en Israël l’année suivante et a finalement été reconnu comme un Juste parmi les Nations par Yad Vashem en 1984 – il est toujours le seul ressortissant japonais à avoir été ainsi honoré.

À cette époque, cependant, il était trop infirme pour voyager, et l’honneur a été accepté par son épouse – aujourd’hui décédée – et par Nobuki. Et même à ce moment-là, il n’avait pas conscience de l’impact réel de ce qu’il avait fait.

Nobuki, 72 ans, le dernier fils vivant de son père, a déclaré lundi au public que Chiune pensait que si « ne serait-ce que deux ou trois personnes » parvenaient à se mettre en sécurité – de la Lituanie, en passant par l’Union soviétique via le chemin de fer transsibérien, jusqu’au Japon, puis vers d’autres destinations, ce qui nécessiterait beaucoup d’aide et de chance – ce serait « un miracle ». Mais le vrai miracle, il ne le connaissait pas ».

Le diplomate japonais Chiune Sugihara. (Crédit : Domaine public via Wikimedia Commons)

Ce n’est qu’en 1985, poursuivit Nobuki, qu' »il y a eu une cérémonie pour planter des arbres [en l’honneur de Sugihara] à Beit Shemesh, et « une quinzaine de survivants sont venus… et ont raconté leur transit, leur voyage au Japon, comment ils ont eu une bonne vie à Kobe, et que les Japonais étaient gentils… [c’était] la première fois que j’entendais parler de ces histoires. Mon père ne le savait pas. »

Sugihara a payé le prix fort pour ses actions. Lorsqu’il est finalement rentré au Japon en 1947 – après avoir servi à Konigsberg, Prague et Bucarest, et avoir été capturé par les Soviétiques dans le dernier de ces lieux et détenu dans un camp de prisonniers de guerre pendant 18 mois – il a été convoqué au ministère des Affaires Etrangères. « Vous n’avez pas votre place chez nous », lui a dit son patron, selon Nobuki. « Vous savez pourquoi. »

Au cours des années suivantes, il a exercé une série d’emplois subalternes, notamment dans un port, et a vécu de nombreuses années en Union soviétique, séparé de sa famille.

Chiune Sugihara (assis, au centre) avec sa famille et Yitzhak Shamir, alors ministre des Affaires Etrangères, à Tokyo, en 1985. (Crédit : avec l’aimable autorisation de Nobuki Sugihara)

Une histoire de moralité bureaucratique

La cérémonie de lundi s’est inscrite dans une série de gestes et d’efforts israéliens bien intentionnés, mais non irréprochables, visant à témoigner de la reconnaissance.

Parmi les points positifs, Nobuki a été invité à étudier à l’Université hébraïque à la fin des années 1960 et a vécu non loin de la place qu’il a inaugurée lundi. « La vue est différente, les arbres sont plus grands, les gens ont grandi, les survivants ont fait des enfants et des petits-enfants », a-t-il déclaré dans son bref et beau discours.

Mais cette forêt de Beit Shemesh, dont il avait assisté à l’inauguration en 1985, a été secrètement rasée – une histoire d’horreur réelle qui surpasse même le cynisme comique du film israélien classique de 1964 « Sallah Shabati », dans lequel des plaques sont tournées pour honorer chaque bienfaiteur naïf en visite. La plaque de Sugihara – « En reconnaissance des actions humaines et courageuses qui ont sauvé 5 000 Juifs de la Seconde Guerre mondiale » – a été mise de côté et la zone a été réaménagée en quartier résidentiel.

Changement des plaques des bienfaiteurs de la forêt : Images de la comédie classique Sallah Shabati d’Ephraim Kishon de 1964, avec Chaim Topol (Crédit : autorisation)

L’histoire n’a été révélée que lorsque Nobuki est parti à la recherche de la forêt, en vain, après avoir entendu des touristes japonais qui ne la trouvaient pas. (Le KKL-JNF a organisé un deuxième événement à Kiryat Hayovel avec Nobuki et sa famille, mercredi, pour inaugurer un nouveau parc à la mémoire de Sugihara).

Même la cérémonie de lundi, ou plutôt l’arrivée de Nobuki en tant qu’invité d’honneur, a été curieusement complexe. Les bureaucrates israéliens lui ont refusé un visa d’entrée parce qu’il n’avait pas rempli tous les documents relatifs au COVID, y compris une clause qui l’obligeait à préciser où il serait mis en quarantaine s’il était testé positif pendant son séjour en Israël – un détail qu’il a expliqué, non sans raison, devoir être fourni par ses hôtes.

On aurait pu penser que l’ironie même de la situation aurait suffi à susciter une très rapide remise en question : l’État juif refusait de délivrer un visa de voyage à Nobuki Sugihara, pour qu’il assiste à un événement en l’honneur de son père, un diplomate qui a plié et désobéi à la bureaucratie suprêmement autoritaire de son pays pour délivrer des milliers de visas de voyage, sauvant des milliers de vies et permettant à des centaines de milliers de descendants de vivre.

Mais ce n’est que lorsque le Times of Israël a fait état de l’impasse dans laquelle il se trouvait, quatre jours avant l’événement, que les fonctionnaires, poussés par un tollé qui a atteint les niveaux ministériels, ont coupé court à la bureaucratie et fourni à Nobuki les documents requis. (Je suis à la fois heureux que le ToI ait pu jouer un rôle dans la résolution de l’imbroglio bureaucratique et désolé que nous ayons dû le faire.)

Des élèves de l’école primaire de la Mir Yeshiva, à Shanghai, après avoir fui l’Europe de la Seconde Guerre mondiale grâce à des visas délivrés par le diplomate japonais Chiune Sugihara. (Crédit : avec l’aimable autorisation de la famille Bagley)

Nous apprenons et nous enseignons

Ce n’est qu’après la mort de Sugihara, en 1986, à l’âge de 86 ans, et la présence à ses funérailles d’un grand groupe de Juifs, dont l’ambassadeur d’Israël, que le Japon officiel a commencé à le réhabiliter, à l’honorer et à en faire un exemple. (Ma collègue Amanda Borschel-Dan, qui a visité le lieu de naissance ostensible de Sugihara à Yaotsu en 2018, a longuement écrit sur les différents récits historiques de Sugihara, dont certains ont été ponctués par Nobuki, et sur la mythification et le marketing autour de sa vie et de ses actes).

L’ambassadeur du Japon en Israël, Koji Tomita, était parmi les intervenants lundi et a exprimé sa fierté « d’avoir un collègue senior aussi déterminé » que Sugihara.

Lorsque j’ai demandé à l’envoyé américain Shrier s’il avait tiré des leçons des actions de Sugihara, qui l’ont si directement touché, il a répondu qu’il disait à sa famille, lors du seder de Pessah, qui commémore la libération miraculeuse d’une situation difficile, que « les miracles se produisent grâce aux gens ».

Attendant aux portes du consulat de Chiune Sugihara, des réfugiés juifs à Kovno, en Lituanie, vers 1940. (Crédit : avec l’aimable autorisation de Nobuki Sugihara)

Les jeunes fils de Sugihara, poursuivit Shrier, « ont vu la foule de Juifs devant le consulat, et l’un des fils lui a dit : « Père, nous devons les aider ». Comme sa femme l’a écrit plus tard, elle a pu voir à ce moment-là que Chiune avait décidé d’aider. Pour moi, c’est un miracle, accompli par l’action d’enfants. »

Nobuki Sugihara s’adresse aux participants d’une cérémonie organisée dans le quartier de Kiryat Hayovel à Jérusalem pour dédier la place Chiune Sugihara à son père, le diplomate japonais de la Seconde Guerre mondiale qui a sauvé des milliers de Juifs lorsqu’il était consul général à Kovno, en Lituanie. (Crédit : Times of Israel)

Nobuki a suivi un thème similaire dans son élégant discours, que je vais citer plus en détail : « Mon père est venu me rendre visite à Jérusalem en 1969 », a-t-il rappelé. « Je lui ai demandé : Combien pensez-vous en avoir sauvé ? Il n’aimait pas entendre ‘sauvé’. Il a simplement fait ce qu’il pouvait faire. Il pensait que si deux ou trois personnes pouvaient survivre, c’était un miracle. Mais le vrai miracle, il ne le savait pas : les descendants de quelques centaines de milliers de survivants sont partout dans le monde, dont beaucoup en Israël.

« Aujourd’hui », a-t-il conclu, « j’ai rencontré de nombreux descendants de survivants – ils ont des souvenirs de leur père, grand-père, grand-mère ; ils les racontent à leurs enfants. C’est la chose la plus importante : nous apprenons, et nous enseignons. »

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