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Analyse

Après le crash, le rôle de la censure militaire face aux réseaux sociaux fait débat

Deux élus ont partagé des informations sur le drame de lundi ; ils ont enfreint un embargo et l'un d'eux a relayé une fausse rumeur. Mais Internet était déjà saturé d'informations

Judah Ari Gross

Judah Ari Gross est le correspondant militaire du Times of Israël.

Une fusée éclairante de l'armée israélienne illumine le ciel pendant les recherches après le crash d'un hélicoptère militaire au large de Haïfa, dans la nuit du 3 janvier 2022. (Crédit : Alon Nadav/Flash90)
Une fusée éclairante de l'armée israélienne illumine le ciel pendant les recherches après le crash d'un hélicoptère militaire au large de Haïfa, dans la nuit du 3 janvier 2022. (Crédit : Alon Nadav/Flash90)

Deux membres de la Knesset ont enfreint les ordres du censeur militaire lundi soir, partageant des informations sur le crash mortel d’un hélicoptère survenu le soir-même et suscitant de vives critiques.

Cependant, alors que deux députés, le président de la commission des Affaires étrangères et de la Défense, Ram Ben-Barak (Yesh Atid) et David Amsalem (Likud), s’exprimaient, des informations censurées sur le crash, certaines vraies, d’autres fausses, circulaient depuis longtemps sur divers canaux : Telegram, groupes WhatsApp et Twitter.

Vers 21 heures, un hélicoptère AS565 Panther de l’armée de l’air israélienne s’est écrasé et a coulé au large de Haïfa, suffisamment près du rivage pour que les passants puissent facilement voir l’épave en flammes. Des équipes de recherche ont été immédiatement mobilisées pour retrouver les trois membres d’équipage – deux pilotes et un officier de la Marine – qui se trouvaient à bord de l’appareil. Immédiatement après le crash, le censeur a déclaré aux journalistes et aux rédacteurs qu’aucune information sur l’accident ne pouvait être publiée – à l’exception du fait qu’un accident d’hélicoptère avait été signalé et que des sauveteurs étaient sur place – et surtout pas qu’il s’agissait d’un appareil militaire.

Peu de temps après, l’armée a informé les journalistes qu’au moins une personne avait été extraite de l’eau et présentait de légères blessures, mais que les efforts de sauvetage se poursuivaient pour les deux autres. Pourtant, à peu près au même moment, de fausses rumeurs ont commencé à circuler sur les réseaux sociaux, selon lesquelles les trois personnes avaient été secourues. La publication d’aucune de ces informations n’a été autorisée par le censeur, qui a continué d’interdire toute information sur le crash au-delà du fait qu’il s’était produit. Pourtant, ils ont été publiés, la plupart du temps sans attribution, par un certain nombre de grands médias.

Ram Ben-Barak lors d’une réunion de la Commission de la Défense et des Affaires étrangères à la Knesset de Jérusalem, le 5 juillet 2021. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Ben-Barak a annoncé depuis le podium de la plénière à peu près au même moment qu’à « ma connaissance, tous les occupants de l’hélicoptère ont été secourus et sont en route pour l’hôpital, et il semble que l’incident se soit terminé sans faire de victimes ».

Lorsqu’on lui a dit de ne pas discuter de l’affaire, il a balayé d’un revers de main les appels à l’arrêt. « Pourquoi pas ? C’est aux informations », a-t-il dit.

En plus d’enfreindre l’ordre de censure, Ben-Barak a été mal informé.

Il faudra encore du temps avant que les deux autres passagers de l’hélicoptère soient sortis de l’eau et que leur décès soit prononcé, après l’échec des efforts de réanimation.

Le Lieutenant-colonel Erez Sachyani (à droite) et le Major Chen Fogel, qui ont été tués dans un accident d’hélicoptère le 3 janvier 2022 (Crédit : Israel Defense Forces)

Mardi, Ben-Barak s’est excusé pour ses commentaires, affirmant qu’il s’agissait d’une erreur honnête de sa part tout en présentant ses condoléances aux familles des pilotes décédés et un prompt rétablissement à l’officier de la Marine blessé.

Une heure et demie plus tard, à minuit, Amsalem, du Likud, a annoncé depuis l’estrade du plénum de la Knesset qu’ « il a vu une information selon laquelle deux soldats de Tsahal ont péri » dans un crash. Il s’exprimait une heure avant que la censure militaire n’autorise la publication de l’information selon laquelle les deux soldats étaient morts.

Amsalem a lui aussi présenté ses excuses, affirmant que ses commentaires étaient le résultat d’une « erreur », qu’il s’était exprimait « en toute innocence » et a regretté une « erreur malheureuse ».

Les violations commises par Ben-Barak et Amsalem étaient toutefois compréhensibles. Au moment où ils s’exprimaient, l’information était largement disponible pour toute personne ayant un accès à Internet et étant pourvue d’une once de curiosité.

Le député du Likud David Amsalem, à droite, à la Knesset, le 27 décembre 2021. (Crédit : Noam Moskowitz/Knesset)

Le porte-parole de Tsahal, Ran Kochav, s’est insurgé contre ceux qui ont diffusé l’information avant qu’elle ne soit autorisée à être publiée, sans toutefois mentionner spécifiquement les députés.

« La publication de ces déclarations avant que les familles des victimes n’aient été formellement informées, malgré des demandes explicites de ne pas publier les détails, représente une violation flagrante d’un protocole respecté depuis des décennies, qui vise à préserver les familles des victimes dans les moments les plus difficiles », a déclaré Kochav dans un communiqué.

La censure militaire est l’une des plus anciennes institutions d’Israël. Elle a techniquement été formée avant la création de l’État d’Israël, et elle est de plus en plus accusée d’être anachronique et inefficace. Les événements de lundi soir ont à nouveau mis en évidence ces critiques.

Les derniers mois n’ont pas été particulièrement favorables à la censure militaire. En octobre, un voyage du ministre de la Défense Benny Gantz à Singapour, qui devait être censuré, a tout de même été annoncé dans les médias israéliens, après que le bureau de Gantz eut initialement dit aux médias qu’ils pourraient parler de ce voyage à son retour, mais il a changé d’avis et exigé qu’il soit gardé secret à la demande des Singapouriens. Ce mois-ci, la participation de l’armée de l’Air jordanienne à un exercice de Tsahal, qui devait également être secrète, a été accidentellement révélée par un photographe militaire allemand sur Instagram.

Le ministre israélien de la Défense Benny Gantz lors d’une conférence dans la région d’Eshkol, dans le sud d’Israël, le 13 juillet 2021. (Crédit : Flash90)

Le censeur, dont les pouvoirs ont augmenté et diminué au fil des ans, est techniquement autorisé à n’interdire que la publication d’informations susceptibles de nuire directement à la sécurité nationale, mais il a également conclu un accord avec les rédacteurs en chef des principaux organes de presse lui permettant de bloquer également les articles faisant état de décès au sein de l’armée jusqu’à ce que la famille du militaire puisse en être informée.

Tsahal dispose d’une unité spécifiquement chargée d’informer et de maintenir le contact avec les familles des soldats décédés, le « IDF Casualties Department ».

Etant donné que ces annonces se font en personne, le processus peut prendre plusieurs heures, voire une journée si un membre de la famille est difficilement joignable. Pendant ce laps de temps, l’annonce de la mort d’un soldat fait de facto l’objet d’un embargo. L’objectif est de s’assurer que les familles des soldats tués apprennent ce qui s’est passé par des autorités ayant reçu une formation sur le deuil et non par les médias.

Avant l’utilisation généralisée des réseaux sociaux, il était possible de maintenir un tel secret, mais aujourd’hui, c’est presque impossible, en particulier dans le cas du crash d’hélicoptère de lundi soir, qui était clairement visible depuis la côte, tout comme les efforts de recherche et de sauvetage qui ont suivi. Quiconque se tenait près de la côte ou attendait devant l’hôpital Rambam de Haïfa voyait – ou ne voyait pas, dans ce cas précis – les victimes rapatriées du lieu de l’accident et pouvait ensuite en partager les vidéos avec le grand public.

Les funérailles d’Omer Tabib, un soldat israélien tué par le Hamas, à Elyakim, le 13 mai 2021. (Crédit : JACK GUEZ / AFP)

« Un événement qui se déroule devant une foule à l’ère des réseaux sociaux, même si le porte-parole de Tsahal fait un effort, cela ne servira à rien », a déclaré l’ancien censeur militaire, la général de brigade Rachel Dolev, sur la radio Kan mardi.

Ce qui ne peut être caché ne doit pas être caché

Cela ne devrait pas surprendre les militaires, qui ont par le passé utilisé ce fait à leur avantage. En septembre 2019, après une attaque de missiles ratée du groupe terroriste chiite libanais du Hezbollah, Tsahal avait tenté de le tromper en lui faisant croire qu’il avait en fait blessé des troupes – dans un effort alambiqué pour que le Hezbollah s’abstienne de tirer davantage – en envoyant un hélicoptère avec un soldat couvert de faux sang et de bandages à l’hôpital Rambam. Comme prévu, la fausse évacuation a été photographiée et largement partagée sur les réseaux sociaux.

Bien que l’accident d’hélicoptère de lundi soir se soit déroulé en public, l’ancien chef du département des victimes de Tsahal s’en est pris aux médias pour avoir rendu compte de l’affaire.

« La course contre les réseaux sociaux n’est pas juste. Aujourd’hui, avec son smartphone, chaque citoyen est un reporter. Mais c’est la première fois que des personnalités professionnelles, avec lesquelles Tsahal ont une entente de longue date, ont également échoué », a déclaré la colonel (de réserve) Jocelyn Bash à la radio de l’armée.

Bien que l’objectif de l’armée de veiller à ce que les familles des soldats tombés au combat apprennent la mort de leurs proches avec compassion, soit admirable, le problème de la censure des informations dans un cas comme celui de l’accident d’hélicoptère de lundi est qu’elle exige de la population une suspension volontaire de l’intelligence qui relève de l’irréalisme.

Trois heures après le drame de l’hélicoptère dans les eaux glaciales de la Méditerranée en janvier – au moment où Amsalem s’exprimait – les chances que les deux membres d’équipage restants soient encore en vie étaient extrêmement minces, voire inexistantes, ce que toute personne raisonnable savait.

« Ce qui ne peut pas être caché ne doit pas être caché », a déclaré Dolev. « Tsahal doit réfléchir à la manière dont elle tient informés les citoyens, car nous devons les tenir informés et nous assurer que les faits sont exacts – sinon cela nuira à sa crédibilité, d’une manière ou d’une autre. »

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