Au milieu de tous les leaders à Jérusalem, Poutine domine
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Opinion

Au milieu de tous les leaders à Jérusalem, Poutine domine

S'exprimant à deux reprises, faisant les gros titres avant le Forum, le président évoque la Seconde Guerre mondiale et la Shoah en Russie, respire l'autorité et stimule Netanyahu

David est le fondateur et le rédacteur en chef du Times of Israel. Il était auparavant rédacteur en chef du Jerusalem Post et du Jerusalem Report. Il est l’auteur de « Un peu trop près de Dieu : les frissons et la panique d’une vie en Israël » (2000) et « Nature morte avec les poseurs de bombes : Israël à l’ère du terrorisme » (2004).

Le président russe Vladimir Poutine prononce un discours lors du cinquième Forum mondial sur la Shoah au Mémorial de la Shoah de Yad Vashem à Jérusalem, le 23 janvier 2020. (Abir SULTAN / POOL / AFP)
Le président russe Vladimir Poutine prononce un discours lors du cinquième Forum mondial sur la Shoah au Mémorial de la Shoah de Yad Vashem à Jérusalem, le 23 janvier 2020. (Abir SULTAN / POOL / AFP)

Près de 50 dirigeants mondiaux se sont réunis jeudi à Jérusalem pour le cinquième Forum mondial sur la Shoah, qui coïncide avec le 75e anniversaire de la libération d’Auschwitz.

Le vice-président des États-Unis, Mike Pence, était présent. De même que le président français Emmanuel Macron. Le prince Charles était présent, l’héritier du trône britannique effectuant sa première visite officielle en Israël – un voyage qui, à tout autre moment, aurait fait la une des journaux locaux. Des dizaines d’autres dirigeants – rois, Premiers ministres, présidents et autres – ont également pris place pour l’événement principal du Forum au musée mémorial de la Shoah de Yad Vashem.

Et pourtant, il n’y avait aucun doute sur le chef international qui avait la présence la plus dominante : le président russe Vladimir Poutine.

Avant l’événement principal, Poutine s’était déjà longuement exprimé, aux côtés du président israélien Reuven Rivlin et du Premier ministre Benjamin Netanyahu, lors d’une cérémonie d’inauguration d’un monument à la mémoire des quelque 1,5 million de soldats et de civils qui sont morts au cours du siège nazi de Leningrad, la ville natale de Poutine (aujourd’hui Saint-Pétersbourg), qui a duré près de 900 jours. L’une de ces victimes était son propre frère aîné, qui est mort de maladie alors qu’il était bébé.

Depuis cette cérémonie au parc Sacher, à un mémorial financé par deux oligarques de l’ex-Union soviétique, les dirigeants israéliens et russes ont parcouru des rues fermées pour eux jusqu’au rassemblement principal à Yad Vashem, parrainé par le milliardaire russe Moshe Kantor, président du Congrès juif européen et force motrice du Forum mondial de la Shoah. Mais tandis que Rivlin et, un peu plus tard, Netanyahu prenaient place avant le début de la procédure, Poutine arriva quelques minutes plus tard encore, fut présenté séparément au public – et fut escorté par Rivlin jusqu’à son siège, où les autres dirigeants du monde attendaient patiemment.

Le président israélien Reuven Rivlin escorte son homologue russe Vladimir Poutine à son siège lors du cinquième Forum mondial sur la Shoah au musée mémorial de la Shoah de Yad Vashem à Jérusalem, le 23 janvier 2020. Derrière eux se trouve Moshe Kantor du Forum. (Abir SULTAN / POOL / AFP)

Les présidents de Pologne et de Lituanie avaient décidé de ne pas participer à l’ensemble du Forum : Le Polonais Andrjez Duda était furieux de ne pas avoir été invité à parler, et son homologue lituanien Gitanas Nauseda était manifestement du même avis. L’Ukrainien Volodymyr Zelensky est venu à Jérusalem, mais il n’a pas participé à l’événement de Yad Vashem, bien qu’il ait assuré à ce journaliste il y a quelques jours qu’il y assisterait, sous le prétexte transparent que lui et sa délégation cédaient leurs places aux survivants de la Shoah.

Les trois présidents se méfiaient apparemment que Poutine profite de l’occasion pour exposer son récit russe sur la responsabilité de la Seconde Guerre mondiale et de la Shoah, aux dépens de leur pays. Avec raison.

Duda s’est vengé en premier, dans un article d’opinion qu’il a écrit jeudi et qui blâme le partenariat nazi-soviétique de la veille de la guerre pour sa descente aux enfers : « Nous ne devons pas non plus oublier que la dernière étape décisive menant à la Seconde Guerre mondiale, la guerre sans laquelle il n’y aurait pas eu de tragédie de la Shoah, a été le pacte secret entre Hitler et Staline du 23 août 1939 », a écrit Duda. « L’accord signifiait que l’Europe centrale et orientale était privée de sa liberté et de sa souveraineté, et la coopération étroite qui s’ensuivit entre les deux régimes totalitaires dura jusqu’aux toutes dernières heures avant l’attaque que l’Allemagne nazie lança sur l’Union soviétique le 22 juin 1941. La vérité sur la Shoah ne doit pas mourir. Elle ne doit pas être déformée ou utilisée à quelque fin que ce soit ».

Et, en effet, Poutine a parlé en des termes qui auraient fait que ces dirigeants se seraient tortillés de façon inconfortable et impuissante dans leurs sièges s’ils avaient été présents. Tout en soulignant le ciblage génocidaire des Juifs dans la Solution finale d’Hitler, l’impératif de se souvenir et la nécessité urgente de contrer la recrudescence actuelle de l’antisémitisme, le président russe a également pris le temps de déclarer que les nazis brutaux et génocidaires « avaient des complices dont la cruauté dépassait souvent celle de leurs maîtres ». Il a noté que « ces usines de mort et ces camps de concentration étaient gérés non seulement par les nazis mais aussi par leurs sbires… de nombreux pays européens ». Et il a fourni des chiffres sur le nombre de morts juifs dans plusieurs de ces pays.

Seule l’Armée rouge a mis un terme à tous ces crimes, au coût impensable, selon Poutine, de 20 millions de vies de citoyens soviétiques.

Poutine a terminé son discours en souhaitant bonne chance à tous, y compris aux citoyens d’Israël. Il avait fait preuve de la même grâce à la fin de son discours au parc Sacher, mettant ses notes de côté pour exprimer sa reconnaissance personnelle pour la manière dont Israël avait organisé cette cérémonie.

Des journées de gros titres

Non seulement Poutine a dominé les cérémonies du jeudi, mais il avait également dominé les jours précédents et dominera probablement les jours suivants.

Israël demande la libération d’une femme américano-israélienne, Naama Issachar, condamnée par la Russie à une peine stupéfiante de 7,5 ans après avoir été trouvée avec 10 grammes de marijuana dans son sac à dos lors d’une escale à Moscou.

Le président russe Vladimir Poutine, (à droite), serre la main de Yaffa Issachar, mère de la ressortissante israélienne Naama Issachar qui est emprisonnée en Russie pour un délit de trafic de drogue, à Jérusalem, le 23 janvier 2020. (Aleksey Nikolskyi, Sputnik Kremlin Pool Photo via AP)

Les médias israéliens ont regorgé d’informations ces derniers jours concernant les conditions de libération de la journaliste, qu’Israël ait ou non négocié avec la Russie. Un rassemblement mondial destiné à honorer les six millions de victimes juives de la Shoah, et à travailler de manière cohérente pour contrer la résurgence de l’antisémitisme dans le monde, a – aussi impensable que cela puisse paraître – été largement occulté dans une grande partie de la couverture médiatique d’Israël au cours des deux dernières semaines par des rapports sur le sort d’Issachar, et la volonté de Poutine de le résoudre.

Jeudi matin, il a rencontré sa mère Yaffa, et lui a assuré que « tout ira bien ». On suppose qu’Issachar sera bientôt libérée, éventuellement graciée, d’une peine de prison à laquelle elle n’aurait évidemment pas dû être condamnée au départ – grâce à l’intervention magnanime de Poutine.

La question principale est de savoir si la centralité de Poutine dans les événements de jeudi à Jérusalem s’étendra jusqu’à notre troisième élection en 12 mois, le 2 mars.

Il ne fait aucun doute que ce rassemblement sans précédent de dizaines de dirigeants mondiaux représente un coup de pouce pour le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, en conflit avec la loi. Son discours lors de la cérémonie de Yad Vashem de jeudi était puissant et éloquent – un réquisitoire contre l’abandon des Juifs par le monde à l’époque nazie, et une affirmation émouvante de la nécessité et de la capacité de l’Israël moderne à protéger le peuple juif aujourd’hui.

A LIRE : Discours du Premier ministre israélien à Yad Vashem

La facilité avec laquelle Netanyahu évolue parmi les dirigeants du monde est largement admirée en Israël. La confiance avec laquelle il expose la cause et le cas d’Israël est largement appréciée.

Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu (à droite) et le Président russe Vladimir Poutine ont coupé le ruban pour inaugurer le monument de la bougie commémorative à Jérusalem le 23 janvier 2020, en souvenir des habitants de Leningrad pendant le siège de la ville par les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale. (Amit SHABI / POOL / AFP)

Tout au long de la journée de mercredi et de jeudi, Netanyahu devait être vu en compagnie des dirigeants mondiaux, s’adressant à eux de manière formelle, discutant avec eux avec légèreté, et obtenant les applaudissements de nombreuses personnes, notamment de Poutine.

Par contraste, l’homme dont le parti a en fait dépassé le Likud de Netanyahu en septembre, Benny Gantz, était une présence marginale, condamné à l’écart – et, exactement comme le président de la Pologne, il s’est vu refuser la possibilité de prendre la parole lors de l’événement de Yad Vashem.

Le fait que Vladimir Poutine soit la nouvelle superstar de la région – au centre de la scène en Israël, et tirant les ficelles au Liban, en Syrie, en Iran et très probablement aussi à Gaza – a été confirmé à Yad Vashem jeudi.

Nous commencerons peut-être à voir dans les semaines ou les mois à venir si cette réunion apportera quelque chose de substantiel en termes de lutte contre l’antisémitisme.

Nous découvrirons dans moins de six semaines si sa chaleureuse étreinte à Netanyahu aidera le Premier ministre à réaliser ce qu’il n’a pas réussi à faire de justesse en avril et en septembre derniers, et à remporter de manière décisive les élections.

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