Autrefois réservé aux hommes, le Talmud devient le quotidien des femmes
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Autrefois réservé aux hommes, le Talmud devient le quotidien des femmes

Depuis 7 ans et demi, Michelle Farber propose à un public féminin l'étude d'une page de Talmud par jour et animera la première cérémonie de fin d'étude pour des femmes

Des femmes juives orthodoxes étudient le Talmud au séminaire d'étude religieuse du Kibboutz Migdal Oz, le 23 mai 2013.(FLASH90 / Gershon Elinson)
Des femmes juives orthodoxes étudient le Talmud au séminaire d'étude religieuse du Kibboutz Migdal Oz, le 23 mai 2013.(FLASH90 / Gershon Elinson)

JTA — Michelle Farber a passé des dizaines d’années à enseigner le Talmud aux femmes juives. Mais quand elle a donné naissance à son premier enfant, elle a été soulagée d’apprendre que c’était un garçon.

« Quand mon fils est né, j’ai dit ‘Parfait, nous avons eu un garçon en premier, ça laissera un peu de temps au monde pour rattraper les choses pour les femmes’, raconte-t-elle. « Et j’ai eu une fille un an et demi plus tard. Je pensais vraiment que lorsque mes enfants auraient mon âge, les choses seraient différentes. Et je trouve qu’il n’y a toujours pas assez de femmes qui se consacrent à l’étude du Talmud. »

La femme de 47 ans fait partie de celles et ceux qui veulent que cela change.

Depuis sept ans et demi, elle enseigne quotidiennement une page du Talmud à un petit groupe de femmes, à son domicile de Raanana, dans la périphérie de Tel Aviv. Quelque 250 personnes suivent son cours sur internet.

Ses enseignements font partie d’un vaste programme international appelé Daf Yomi (littéralement, « une page quotidienne »), dans le cadre duquel un nombre incommensurable de Juifs du monde entier – des hommes, en écrasante majorité, étudient l’une des 2 711 pages du code juridique juif millénaire, le Talmud.

Le 4 janvier, le cycle de sept ans et demi prendra fin, et à cette occasion, de nombreuses festivités auront lieu.

En 2012, 90 000 personnes, quasiment que des hommes, avaient rempli le MetLife Stadium du New Jersey pour fêter la fin du dernier cycle d’étude.

Michelle Farber, qui a passé sa carrière à étudier et à enseigner des textes juifs, organise la première grande cérémonie pour célébrer l’achèvement par les femmes du Daf Yomi, un programme où les élèves apprennent une page du Talmud quotidiennement pendant sept ans et demi. (Crédit : Ben Sales)

Le 5 janvier, Michelle Farber organisera la première grande cérémonie pour femmes au Palais des Congrès de Jérusalem (Binyanei HaOuma), pour fêter la fin de ce cycle de Daf Yomi.

Des milliers de personnes sont attendues, et l’évènement sera retransmis dans le monde entier. La cérémonie est un projet de Hadran, une organisation fondée par cette dernière pour encourager les femmes à l’étude du Talmud.

L’évènement viendra conclure des années d’accomplissement, mais son organisatrice espère qu’il encouragera davantage de femmes à s’impliquer dans l’étude des textes juifs, dominée par les hommes pendant des siècles.

« C’est une véritable opportunité de changer les choses et de toucher les femmes qui n’étudient pas, mais qui le pourraient », estime-t-elle. « C’est une bonne chose à faire à un stade de la vie où l’on est débordée et que l’on souhaite consacrer du temps à l’étude et avoir le sentiment de réaliser quelque chose. »

Des milliers de Juifs ultra-orthodoxes célèbrent l’achèvement du cycle Daf Yomi de sept ans – l’apprentissage de l’intégralité du Talmud, une page par jour à la fois – au stade Teddy de Jérusalem, le 30 juillet 2012 (Crédit : Uri Lenz/Flash90)

La vie de l’enseignante est une étude de cas sur les obstacles auxquels les femmes orthodoxes sont confrontées lorsqu’elles tentent d’étudier le Talmud au plus haut niveau. Originaire de Long Island, dans l’Etat de New York, elle a quitté l’université Barnard College avant la fin de ses études pour étudier la Torah en Israël, avant d’obtenir une licence en Talmud et Bible à l’université Bar Ilan près de Tel Aviv. Elle est également diplômée du programme de Midreshet Lindenbaum, un séminaire pour femmes à Jérusalem.

À ce stade, tout homme avec le bagage de Michelle Farber aurait entrepris des études rabbiniques. Mais à l’époque, ce n’était pas une option pour les femmes orthodoxes.

Alors elle a étudié toute seule. Elle a rejoint un cours de Talmud mixte avec un éminent rabbin orthodoxe, qu’elle a dû quitter quand il a fermé ses portes aux femmes. Elle a fini par se lancer dans une carrière d’enseignante en transmettant aux femmes son savoir sur les textes juifs, à Jérusalem, avant d’emménager dans la région de Tel Aviv, où elle a lancé ses cours de Talmud hebdomadaires pour un public féminin.

« J’ai cruellement manqué d’opportunités », se désole Michelle Farber, qui utilise le titre de rabbanit. « Vous n’imaginez même pas ce que c’est. Un homme ne sait pas ce que c’est que d’être une femme ni d’où viennent les femmes et ce qui leur manque. »

Le Rabbin Sara Hurwitz, à droite, est la doyenne de la Yeshivat Maharat à New York. (Crédit : Uriel Heilman)

L’ordination rabbinique est ouverte aux femmes non orthodoxes depuis des décennies. Depuis quelques années, les femmes orthodoxes ont de nouvelles opportunités. La Yeshivat Maharat à New York forme les femmes orthodoxes au rabbinat depuis 10 ans, mais ne confère pas à ces étudiantes le titre de rabbin. En Israël, certaines femmes ont reçu une ordination rabbinique orthodoxe.

D’autres programmes offrent aux femmes des diplômes en droit talmudique. Des lycéennes américaines peuvent choisir entre une vingtaine de séminaires pour femmes à Jérusalem. La fille de Michelle Farber a fréquenté Migdal Oz, jumelée à la Yeshivat Har Etzion, un établissement orthodoxe prisé et réservé aux hommes dans l’implantation d’Efrat, en Cisjordanie.

Mais l’enseignante souligne qu’il existe toujours un fossé en ce qui concerne les études juives avancées. Une enquête israélienne de 2016 a montré que 41 % des femmes sionistes religieuses en Israël n’étudient pas régulièrement la Torah, contre 14 % des hommes. Ses cours sont ainsi exclusivement réservés aux femmes pour qu’elles se sentent libres d’appréhender les textes.

Les élèves de la Yeshivat Maharat lors d’une cérémonie de remise des diplômes à New York, le 17 juin 2017 (Crédit : Shulamit Seidler-Feller/Yeshivat Maharat via JTA)

« Je pense que les femmes peuvent être intimidées s’il y a des hommes dans la pièce », explique-t-elle. « C’était une façon d’attirer les débutantes qui n’avaient pas de bagage. Si on les met dans un cours avec des hommes, elles vont hésiter à prendre la parole, à se sentir à l’aise, et je voulais un espace chaleureux et sûr pour les femmes. »

Le style d’enseignement de Michelle Farber met l’accent sur une explication claire des débats ésotériques et juridiques du Talmud. Mais elle cherche aussi à montrer comment le Talmud traite des questions liées à la nature humaine, une thématique que ses étudiantes abordent avec leur perspective unique, estime-t-elle.

Elle s’est souvenue d’un cas du Talmud où une femme a reçu une datte en lieu et place d’une bague pour contracter un mariage, laquelle elle mange. Le mariage reste-t-il valide ? Le scénario peut sembler étrange, mais l’une de ses élèves a suggéré que la mariée était peut-être simplement pauvre et affamée.

Illustration : une enseignante de Talmud Dr Meesh Hammer-Kossoy avec des étudiantes de l’Institut d’études juives Pardes (avec la permission de Pardes Institut d’études juives)

L’une des étudiantes régulières de Michelle Farber via le podcast, Ilana Kurshan, dit apprécier que l’enseignante utilise les noms des femmes en discutant des cas juridiques théoriques. Ilana Kurshan a achevé le cycle Daf Yomi et écrit ses mémoires, un livre primé sur le sujet, intitulé If All the Seas Were Ink: A Memoir.

« Il faut imaginer que les femmes sont les actrices à l’œuvre dans le scénario présenté », commente l’auteure. « Il y a de nombreux aspects, à la fois dans le texte lui-même et la rencontre humaine relatée dans le texte, à laquelle nous n’avions pas accès parce que seule la moitié de la population étudie ces textes. »

En plus de la cérémonie de fin de cycle, Michelle Farber a lancé une campagne pour que des femmes « adoptent » une page du livre sacré et l’étudient avant l’évènement. Elle souhaite également former davantage de femmes à l’enseignement du Talmud.

« Il ne suffit pas que les femmes étudient le Talmud, il nous faut créer plus d’érudites », formule-t-elle le souhait. « Avoir une enseignante, c’est avoir un exemple. Ça envoie le message que l’on peut avancer dans ce domaine. »

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