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Analyse

Comment la menace de l’État islamique resurgit en Israël

Si l'attaque de mardi à Bnei Brak n'a pas été revendiquée, celles de Hadera le 27 mars et de Beer Sheva le 22 mars sont elles liées à un semblable regain d'activités de l'EI

L'équipe israélienne de sauvetage et de récupération Zaka portant le corps d'une victime sur les lieux d'une fusillade à Hadera, le 27 mars 2022. (Crédit : Ariel Schalit / AP Photo)
L'équipe israélienne de sauvetage et de récupération Zaka portant le corps d'une victime sur les lieux d'une fusillade à Hadera, le 27 mars 2022. (Crédit : Ariel Schalit / AP Photo)

Le dernier attentat, survenu ce mardi soir à Bnei Brak, qui a causé la mort de cinq Israéliens (le bilan le plus sanglant depuis 2014), n’a pas été revendiqué. Il semblerait ainsi que le tueur, originaire de Cisjordanie, qui avait été en lien avec les groupes palestiniens du Hamas et du Djihad islamique, ait davantage agi en « loup solitaire », sans être directement lié à une organisation terroriste.

L’attaque précédente, survenue le 27 mars à Hadera, et qui a causé la mort de deux policiers, a elle été revendiquée par le groupe État islamique sur un site de propagande. Les deux assaillants étaient des Arabes israéliens originaires d’Umm al-Fahm, ville arabe du nord d’Israël.

Celle du 22 mars, à Beer Sheva (quatre morts) a elle été menée par un Bédouin partisan du groupe djihadiste qui avait été condamné en 2016 pour avoir voulu rejoindre l’EI en Syrie.

De ces attaques, un constat : la menace que représente l’État islamique resurgit, en cette période sous tension avant les fêtes de Pessah et du Ramadan, alors que les attaques terroristes en Israël ont toujours été jusqu’alors plutôt le fait de Palestiniens sans lien avec l’EI.

La précédente attaque revendiquée par l’EI en Israël remontait au 16 juin 2017, quand trois Palestiniens avait ouvert le feu sur des passants et poignardé à mort une policière. (L’attentat avait également été revendiqué par le Hamas et le Front populaire de libération de la Palestine, auxquels l’EI s’oppose idéologiquement sur la question du nationalisme, et un porte-parole du Hamas avait réagi en affirmant que « la revendication de l’État islamique est une tentative de brouiller les cartes ».)

Le site d’une fusillade dans un pub de Tel Aviv, qui a tué deux personnes et en a blessé cinq autres, le 1er janvier 2016. (Crédit : AFP / JACK GUEZ)

Une autre, le 1er janvier 2016, contre deux cafés de Tel Aviv, avait causé la mort de trois personnes. L’auteur aurait été inspiré par l’État islamique, selon les autorités.

Ainsi, malgré ces attaques en 2016-2017, le pays, bien que régulièrement cible de la propagande de l’EI, a été relativement épargné et n’a ainsi jamais été touché par des attaques de masse menées par le groupe, comme en Europe ces dernières années. (Une soixantaine de citoyens israéliens seraient partis en Syrie, rejoindre pour la plupart l’EI, quand le groupe contrôlait un « califat », selon le think tank Meir Amit Intelligence and Information Center en 2017. Davantage de citoyens arabes israéliens auraient néanmoins tenté de s’y rendre, avant d’être arrêtés par les forces de sécurité israéliennes.)

Alors que certaines voix s’interrogent sur d’éventuelles failles des renseignements et de la police suite aux attaques de ce mois-ci, David Khalfa, chercheur associé à l’Observatoire de l’Afrique du Nord et du Moyen-Orient de la Fondation Jean-Jaurès, a estimé auprès du journal La Croix qu’à « l’approche du Ramadan, de Pessah, l’appareil sécuritaire et de renseignement était sans doute concentré sur le nationalisme palestinien, et sur les risques d’attaques en Cisjordanie ou à Jérusalem, et pas sur une menace transnationale, car c’est un phénomène très minoritaire ».

« Les deux attaques de Beer Sheva et Hadera relèvent d’un terrorisme islamiste de proximité », a-t-il ajouté. « Elles ont été perpétrées par des Arabes israéliens radicalisés vivant près des deux villes touchées et bénéficiant d’une facilité de circulation et d’accès aux sites ciblés. Mais alors que la première est ‘low cost’, la deuxième est plus sophistiquée, et repose sur l’existence d’une cellule et sur tout un arsenal d’armes offensives. La revendication n’est pas d’ordre nationaliste, liée au conflit israélo-palestinien, mais djihadiste car ces attaques ont été commises au nom de Daech. Il faudra voir si l’on est ou non à l’orée d’une vague, avec une volonté de l’État islamique de rediriger une partie de ses actions vers Israël et ses alliés arabes. »

Alors que les attaques récentes ont été menées en concomitance avec le sommet du Néguev, réunissant de hauts responsables des États-Unis, d’Israël, de l’Égypte, du Maroc, des Émirats arabes unis et du Bahreïn les 27 et 28 mars, le Hamas avait salué « l’opération héroïque de Hadera [le 27 mars] », « menée en réponse au sommet de normalisation sur notre terre ».

Vue de la table ronde d’ouverture du Sommet du Néguev, tandis que le ministre israélien des Affaires étrangères, Yair Lapid, prononce le discours d’ouverture en compagnie – de gauche à droite – du Secrétaire d’État américain, Antony Blinken, du ministre des Affaires étrangères des Émirats arabes unis, Sheikh Abdullah bin Zayed Al Nahyan, du ministre marocain des Affaires étrangères Nasser Bourita, du ministre égyptien des Affaires étrangères Sameh Shoukry et du ministre bahreïni des Affaires étrangères Abdullatif bin Rashid al-Zayani, le 28 mars 2022, à Sde Boker, en Israël. (Crédit : AP Photo/Jacquelyn Martin)

« Il y a probablement pour l’EI une volonté d’envoyer un message aux puissances alliées à Israël », a ainsi expliqué David Khalfa auprès de La Croix. « Mais c’est un échec de ce point de vue pour les assaillants, dans la mesure où les ministres des quatre pays arabes ont vivement condamné cette attaque et s’en sont saisis pour souligner la nécessité de renforcer la lutte régionale contre l’extrémisme religieux et le terrorisme. »

Marc Hecker, spécialiste du terrorisme à l’Institut français des relations internationales (Ifri) et auteur de La Guerre de vingt ans : Djihadisme et contre-terrorisme au XXIe siècle (Robert Laffont), interrogé par L’Express, ajoute également, pour analyser ces attaques, que le groupe EI « est dans une période de transition après la perte de son sanctuaire territorial en zone syro-irakienne, une période de remontée en puissance par rapport à 2017-2019 où il adoptait davantage une posture défensive ».

Il précise ainsi que « le nombre d’attaques est en hausse, avec des zones plus touchées et plus visibles que d’autres comme la bande sahélo-saharienne ainsi que la zone syro-irakienne, en dépit de la mort récente du successeur d’Abou Bakr al-Baghdadi ». Il a également noté « une série d’allégeances au nouvel émir, dans les différentes provinces du califat, qui montrent une réelle dynamique du groupe ».

Marc Hecker rappelle également le contexte de tensions entre les Arabes israéliens et les citoyens juifs d’Israël, surtout depuis le conflit de l’an dernier, quand des Arabes et des Juifs israéliens se sont directement affrontés dans les rues du pays. « C’est frappant de voir que les deux attentats successifs ont été commis par des Arabes israéliens et que les services de sécurité israéliens n’ont pas réussi à déjouer de telles attaques », estime-t-il.

Il ajoute également que, alors que la deuxième attaque, à Hadera, a eu lieu pendant le sommet du Néguev, cela « pourrait être interprété comme une manière de s’opposer violemment à ces accords et de détourner l’attention de la déclaration qui allait avoir lieu », au moment où « on attendait une déclaration officielle en marge du sommet ».

Lieux de l’attentat terroriste, devant le centre commercial BIG à Beer Sheva, dans le sud d’Israël, le 22 mars 2022. (Crédit : Flash90)

Interrogé par L’Express sur les raisons pour lesquelles l’EI s’en était peu pris à Israël, Marc Hecker affirme que le groupe « n’a pas de présence structurée identifiée » dans le pays. « Ces attaques s’inscrivent davantage dans la logique d’un terrorisme d’inspiration avec des personnes radicalisées qui suivent les appels à passer à l’acte. Il existe une mouvance de sympathisants salafo-jihadistes, mais elle n’est pas très importante numériquement. Elle n’est pas comparable, par exemple, à la capacité d’attraction et de structuration sociale du Hamas dans les territoires palestiniens », a-t-il déclaré.

Il rappelle aussi l’expérience et le savoir-faire de l’appareil de sécurité israélien en terme de gestion du terrorisme, qui laisse « très peu de marge de manœuvre aux djihadistes », et conclut ainsi que, si l’EI n’a pas autant agi en Israël, ce n’est pas par manque de volonté mais par incapacité.

« Le fait de vouloir libérer la Palestine reste présent dans la propagande djihadiste, le conflit israélo-palestinien demeure en toile de fond », rappelle Marc Hecker.

« On n’a pas affaire à un changement de stratégie mais quelque chose se passe, deux attaques en si peu de temps, c’est à prendre au sérieux. »

Glenn Cloarec a contribué à cet article.

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