Comment Netanyahu a raté l’opportunité de l’emporter sur son rival médiatique
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Analyse

Comment Netanyahu a raté l’opportunité de l’emporter sur son rival médiatique

Un projet de loi d’un ancien journaliste aurait ciblé le groupe Yedioth Ahronoth pour ses “publireportages”, mais dans le concours entre transparence, revanche et politique, la politique a gagné

Marissa Newman est la correspondante politique du Times of Israël

Le Premier Benjamin Netanyahu lit le journal à la Knesset, le 6 janvier 2010. (Crédit : Kobi Gideon/Flash90)
Le Premier Benjamin Netanyahu lit le journal à la Knesset, le 6 janvier 2010. (Crédit : Kobi Gideon/Flash90)

Depuis que le Premier ministre Benjamin Netanyahu a décidé de garder le portefeuille de ministre des Communications, il se passe rarement un mois sans un scandale sur l’ingérence évidente du gouvernement israélien dans les médias publics, ou une inquiétude sur une limitation supposée de la liberté d’expression.

La fin du mois de juillet n’y a pas fait exception. Le 17, Netanyahu et le chef du syndicat Histadrout ont annoncé qu’ils reporteraient l’ouverture du nouveau diffuseur public de septembre 2016 à janvier 2018, faisant bouillir plusieurs journalistes et politiciens, dont le président, le ministre de l’Education et celui de la Sécurité intérieure. Une semaine après, Netanyahu et le ministre des Finances Moshe Kahlon ont trouvé un compromis avec une date d’ouverture fixée à avril 2017.

Le 20 juillet, le ministre de la Défense Avigdor Liberman a convoqué le directeur de la radio militaire après la diffusion d’un programme sur le poète palestinien Mahmoud Darwish, dont Liberman a ensuite comparé les écrits à Mein Kampf d’Hitler. Depuis son entrée à la Défense, Liberman aurait également pesé pour supprimer la populaire radio.

Le 20 juillet toujours, la Knesset a voté en première lecture un projet de loi qui autoriserait d’autres compagnies à proposer la diffusion de la chaîne de la Knesset, qui est actuellement gérée par la Deuxième chaîne.

Les médias ont supposé qu’il s’agissait d’une tentative de Netanyahu de permettre au milliardaire Shaul Elovitch, ami du Premier ministre et propriétaire de Walla et Bezeq, d’intervenir. La législation proposée a également été férocement critiquée pour une clause qui interdirait à la chaîne de « dénigrer » la Knesset, à moins que ce « dénigrement » ne serve des intérêts journalistiques ou pédagogiques.

Mais alors que la série de controverses médiatiques a fait craindre à beaucoup que le gouvernement n’accroisse son emprise sur la presse israélienne, un autre incident a montré à quel point les connexions du gouvernement avec la presse hébraïque sont déjà profondément ancrées, et à quel point les efforts pour améliorer la transparence en Israël sont répétitivement annulés au profit de préoccupations politiques.

Le 20 juillet, Miki Rosenthal, député de l’Union sioniste et ancien journaliste d’investigation, a proposé une loi en plénière qui forcerait les médias à préciser sur leurs articles s’ils sont payés par une entreprise ou le gouvernement pour cette couverture, une tentative de rendre transparente la pratique du « publireportage », un contenu promotionnel ayant l’apparence d’un article d’informations.

Miki Rosenthal, député de l'Union sioniste, pendant une réunion de la Commission de l'éducation, de la culture et des sports de la Knesset, le 22 décembre 2015. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)
Miki Rosenthal, député de l’Union sioniste, pendant une réunion de la Commission de l’éducation, de la culture et des sports de la Knesset, le 22 décembre 2015. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Mais ni la coalition, ni même son propre parti ne l’a soutenu, et la proposition a été rejetée par 48 voix contre 28. Netanyahu aurait soutenu la proposition de loi, mais capitulé devant la peur de la coalition, en particulier du ministre de la Santé Yaakov Litzman, dont le parti Agudath Yisrael dirige le journal Hamodia. Et Rosenthal a dû porter sa proposition directement en plénière après le report de la décision de la Commission des lois pour savoir si elle soutenait ou pas la législation, ce qu’il a prétendu être un effort pour lui faire obstruction.

Pendant le vote, le dirigeant de l’Union sioniste Isaac Herzog et sa numéro deux Tzipi Livni sont restés absents de la plénière. Les députés de l’Union sioniste Revital Swid, Itzhik Shmuly, Yoel Hasson, et Hilik Bar ont voté contre une proposition de loi d’un membre de leur parti.

« Beaucoup de politiciens en Israël, de tous les partis, ont des liens avec les médias », a déclaré Rosenthal la semaine dernière. « Il y a des accords obscurs. Les médias couvrent exagérément les activités des politiciens, et ces derniers protègent leurs intérêts économiques même sans réelle justification. La démocratie est compromise, et nous en payons tous le prix. »

« Tous les jours, des dizaines de publicités déguisées en articles journalistiques sont publiées dans différents médias », a ajouté Rosenthal. Il avait déjà réalisé en 2008 le documentaire « Le système Shakshouka », qui explorait les accords furtifs du gouvernement avec les riches familles israéliennes.

Une loi ONG pour les journalistes ?

Le plus grand pratiquant du publireportage est le quotidien israélien Yedioth Ahronoth et son site internet Ynet, possédés par le rival de longue date de Netanyahu, Arnon ‘Noni’ Mozes.

En 2016, l’ONG Maison de la liberté a dégradé le classement d’Israël sur la liberté de la presse à « partiellement libre » en raison de l’existence du quotidien gratuit Israël Hayom de Sheldon Adelson, qui propose rarement autre chose qu’une couverture favorable au Premier ministre ; du contrôle de Netanyahu sur le ministère des Communications ; et de la hausse des publireportages sur des sites internet comme Ynet.

A woman reading about how much she'll have to pay for cigarettes and beer in Israel Hayom. At least the newspaper is free. (photo credit: Miriam Alster/Flash90)
Une femme lit le quotidien gratuit Israel Hayom. (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

« Le site d’informations le plus visité d’Israël, Ynet, est aussi le site qui contient le plus de publireportage, et des entreprises commerciales financent même directement certains salaires de ses journalistes, est-il écrit dans le rapport. Les annonceurs en Israël ne comptent pas seulement les compagnies privées, mais aussi les ministères et les agences gouvernementales, et des associations qui paient des millions de shekels à des sites internet, des journaux et des chaînes de télévision pour diffuser leur message, et la nature payante du contenu est souvent masquée. Ceci a lieu même dans le cadre de la loi existante, le contenu de marque est interdit à la télévision commerciale. »

Ynet est ‘le site qui contient le plus de publireportage, et les entreprises commerciales financent même directement certains salaires de ses journalistes’

Le groupe de surveillance des médias 7th Eye a classé Ynet site internet le plus « pollué » par des publireportages en 2015, avec une note de 2,4/7. Après Ynet, le quotidien économique Globes, le site Mako de la Deuxième chaîne et le site d’informations Walla font également pâle figure, avec une note de 3,2/7 pour chacun. Ces cinq dernières années, le groupe de surveillance des médias a produit des documents montrant que Ynet recevait des millions d’organisations, dont Coca-Cola et la banque Hapoalim, et de différents ministères pour couvrir certains sujets et des évènements, et les couvrir positivement.

Le quotidien hébraïque The Marker a annoncé en avril que Ynet avait reçu trois millions de shekels pour chaque projet produit, sous la forme de couverture médiatique, de la banque Hapoalim. Le syndicat Histadrout aurait payé un million de shekels à Ynet pour couvrir ses évènements du 1er mai, et le site internet a une histoire d’accords avec les ministères de l’Environnement, des Sciences et de l’Education.

La proposition de loi de Rosenthal, lui-même ancien employé de Yedioth, a ainsi donné à Netanyahu une ouverture particulière.

L’animosité entre Netanyahu et le propriétaire de Yedioth, Mozes, n’est pas secrète, le premier ayant régulièrement accusé le journal de publier des « mensonges » pour nuire à son épouse, Sara, ou à lui-même.

Comme la controversée loi sur la transparence des ONG, qui touche de facto les organisations de défenses des droits de l’Homme de gauche, qui reçoivent la plupart de leurs financements de l’étranger, la proposition de loi ciblerait par défaut Yedioth en le forçant à rendre publics ses financements, tout en permettant à la coalition de défendre la proposition au nom de la transparence.

Elle n’affecterait probablement pas Israël Hayom, qui en tant qu’entreprise n’est pas vraiment plus qu’une publicité pour Netanyahu, mais n’est pas dépendant de la publicité comme l’est Yedioth. Et puisque cela viendrait de Rosenthal, le Premier ministre pourrait détourner les accusations de viser directement Mozes.

Et Netanyahu, selon des médias hébraïques, était très en faveur de cela.

Mais la politique s’est imposée.

La politique plutôt que la transparence

Ces derniers mois, pendant les débats sur la loi ONG, Netanyahu a vendu une plus grande transparence sur les financements étrangers, affirmant que le public israélien avait le droit de savoir qui était derrière les ONG qui recevait la majorité de leur budget de pays étrangers. Mais quand il s’agit de transparence sur des sujets locaux, un certain double standard émerge. Par exemple, la coalition n’a pas voté fin juillet une proposition de loi pour étendre la loi de liberté d’information sur le Fonds national juif (FNJ/KKL). Et le lendemain, la proposition de loi de Rosenthal, qui est elle-même basée sur le principe de transparence, a été abandonnée.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu,  gauche, et le ministre de la Santé Yaakov Litzman, au ministère de la Santé, à Jérusalem, le 20 mai 2015. (Crédit : Amos Ben Gershom/GPO/Flash90)
Le Premier ministre Benjamin Netanyahu, gauche, et le ministre de la Santé Yaakov Litzman, au ministère de la Santé, à Jérusalem, le 20 mai 2015. (Crédit : Amos Ben Gershom/GPO/Flash90)

Selon Rosenthal, Litzman a été l’homme qui s’est assuré que la coalition torpille la proposition de loi, en raison de préoccupations sur les effets qu’elle aurait sur le journal étendard de son parti, Hamodia, et d’autres médias ultra-orthodoxes qui génèreraient des revenus considérables en publireportages.

« Je me suis tourné vers le procureur général pour qu’il puisse préciser au ministre de la Santé que son interférence en faveur du journal de son parti était une violation claire des règles gouvernant les conflits d’intérêts pour les ministres », a écrit Rosenthal sur Twitter en juillet.

Et Liberman, a affirmé Rosenthal, a déclaré : « c’est la loi de Rosenthal ? Je ne m’intéresse pas à ce qui est écrit dedans. Je ne peux pas supporter Rosenthal. »

Rosenthal a également maintenu que Netanyahu avait abandonné les efforts pour faire avancer son projet de loi comme une carotte pour obtenir des membres de la coalition qu’ils votent le projet de loi concernant la chaîne de la Knesset.

« La loi ne passera pas aujourd’hui, pas parce qu’elle ne le mérite pas, mais en raison d’un accord : certaines des factions de la coalition ont opposé des amendements à un autre projet de loi, celui sur la chaîne de la Knesset. Netanyahu a été pressé d’avancer le projet de loi sur la chaîne et par conséquent la coalition a abandonné cette importante proposition qui aurait levé le rideau sur certaines publicités cachées dans les médias », a écrit le député sur Facebook.

Rosenthal n’a pas laissé de côté les membres de son propre parti, sous-entendant que certains s’y étaient opposés pour maintenir leur relation positive avec la presse, les yeux fixés sur la réélection.

La coalition a pendant ce temps accusé Rosenthal d’agir précipitamment.

« Même s’il y a des choses qui devraient être amendées [dans cette proposition], c’est essentiellement une bonne proposition », a concédé le ministre du Tourisme, Yariv Levin. « Comme une commission a été mise en place [pour évaluer la proposition de loi] et qu’au sein de la coalition, il y avait une volonté d’étudier le sujet en profondeur, la Commission des lois a demandé le report de son vote pour un certain temps pour tenter d’obtenir un accord. C’est une honte que son auteur ait refusé d’attendre et que par conséquent, nous n’ayons pas d’autre choix que de faire tomber la proposition de loi. »

Rosenthal a déclaré qu’il raviverait sa proposition dans six mois. Et même si les réformes des médias sont souvent volatiles dans l’arène politique, et que le projet de loi Israël Hayom du dernier gouvernement a été responsable des élections anticipées, selon certains experts, il serait intéressant de savoir qui, de la transparence et d’un désir de Netanyahu de l’emporter sur son rival, ou des intérêts commerciaux et d’un désir de stabilité politique, gagnera.

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