Comment une bible hébraïque du 15e siècle a survécu à l’Inquisition
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Comment une bible hébraïque du 15e siècle a survécu à l’Inquisition

Vieille de 737 ans, l'Université de Coimbra qui accueille le manuscrit a survécu à la campagne de persécution menée contre les Juifs et les libres-penseurs par l'Eglise catholique

António Eugénio Maia do Amaral présente la bible hébraïque Abravanel datant du 158ème siècle à l'université de  Coimbra au Portugal, en 2016 (Crédit :  Cnaan Liphshiz)
António Eugénio Maia do Amaral présente la bible hébraïque Abravanel datant du 158ème siècle à l'université de Coimbra au Portugal, en 2016 (Crédit : Cnaan Liphshiz)

COIMBRA, Portugal (JTA) — Perchée au sommet d’une montagne, l’université de Coimbra domine avec majesté la place, en centre-ville, qui a abrité dans le passé le siège de l’inquisition portugaise.

C’est un endroit tout à fait approprié pour cette université vieille de 737 ans – ce qui en fait la septième la plus vieille du monde – qui aura surpassé et survécu à la campagne de persécution menée contre les Juifs et les libres-penseurs par l’Eglise catholique et les dirigeants du Portugal en 1536.

« Ce lieu a été presque littéralement une tour d’ivoire du savoir durant cette période obscure », a déclaré récemment à JTA António Eugénio Maia do Amaral, directeur-adjoint de la bibliothèque de l’université, elle-même vieille de 500 ans.

Grâce à la politique de subterfuge contre l’Inquisition, hélas peu documentée, de l’université – Amaral a expliqué que les bibliothécaires avaient dissimulé de nombreux livres que les censeurs auraient probablement voulu détruire, ne les réintroduisant dans les listes qu’après l’abolition de l’Inquisition en 1821 — Coimbra s’est trouvé en possession d’une collection rare de manuscrits vierges, qu’on ne peut voir nulle part ailleurs.

L’un de ces manuscrits est la bible hébraïque Abravanel.

Qualifié par l’université dans une déclaration en 2012 comme son artefact le plus rare, cette bible du 15e siècle écrite à la main est parfaitement préservée. Le livre est rempli de dessins sur parchemin qui sont si vibrants qu’ils semblent n’avoir été réalisés que récemment.

La bible hébraïque Abravanel du 15ème siècle à l'université de Coimbra. (Crédit : Cnaan Liphshiz)
La bible hébraïque Abravanel du 15ème siècle à l’université de Coimbra. (Crédit : Cnaan Liphshiz)

La famille Abravanel — une famille séfarade distinguée et riche ayant des branches en Espagne et au Portugal et qui s’était enfuie à Amsterdam et dans les Balkans durant l’Inquisition – avait commandé 20 bibles similaires. Le volume conservé à Coimbra figure parmi les mieux préservés des quelques bibles qu’il a été possible de localiser jusqu’à aujourd’hui.

La valeur du livre est estimée à 3 millions de dollars, selon la bibliothèque de l’Université qui, en 2013, a été inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO. C’est là que cette bible est conservée – aux côtés de centaines d’autres manuscrits précieux – à l’intérieur d’une voûte immense dotée d’un contrôle de température particulier et d’une structure de désinfection de l’air.

La voûte n’est habituellement ouverte qu’aux spécialistes. Et pourtant, l’année dernière, Amaral a accueilli JTA pour lui permettre de découvrir cette bible. Il y a eu un court moment de confusion lorsque l’employée chargée de localiser le livre a annoncé ne pas parvenir à le trouver dans le système des listes. Mais Amaral, qui travaille à la bibliothèque depuis plus de 20 ans, a haussé les épaules et indiqué calmement qu’il « laisserait ses doigts faire la recherche » une fois dans la voûte.

Amaral a navigué avec expertise à travers le labyrinthe de la voûte – deux cartes avec des clés numériques sont nécessaires pour y entrer – en portant ses gants de bibliothécaire. Il a pris soin de ne pas souffler directement sur les livres qu’il a touchés afin de ne pas introduire d’humidité.

Aux côtés de ces solutions technologiques, la bibliothèque emploie une méthode de contrôle de la peste unique, à la fois écologique et testée dans le temps : Pendant des siècles, elle a accueilli une colonie de chauves-souris noctambules et mangeuses d’insectes. Le soir, lorsque la bibliothèque est fermée, les tables qui se trouvent sous leurs itinéraires de vol sont recouvertes de fourrure pour les protéger des excréments de ces animaux.

L’Université de Coimbra n’a que peu d’information sur la manière dont elle s’est procurée la bible hébraïque d’Abravanel, probablement parce qu’elle a été cachée ou supprimée des listes pour la dissimuler aux agents de l’Inquisition.

Ce qui donne son caractère si rare à la bible d’Abravanel n’est pas seulement son âge – c’est son état vierge. A travers toute la péninsule ibérique, de nombreux livres que les Juifs ont dissimulés durant les siècles de l’Inquisition, au péril de leurs propres vies, sont aujourd’hui endommagés.

Comme une copie datant de 1282 de la Mishna, le code de la loi religieuse juive écrit par le rabbin Moshe ben Maimon, dit Maimonide. Le livre en question présente des passages entiers qui ont été retirés par un Inquisiteur. Il est conservé à la synagogue portugaise d’Amsterdam, dans la bibliothèque du lieu, qui a 400 ans, et qui a été fondée par des réfugiés de l’Inquisition.

Le deuxième spécimen le plus rare à la bibliothèque de Coimbra est une autre bible qui date du 15e siècle. Ce volume en latin est l’un des premiers livres à avoir été imprimé, préparé par les partenaires de Johannes Gutenberg, l’inventeur de l’imprimerie.

Imprimé en 1462 — seulement 12 ans après la bible originale de Gutenberg, une bible qui est exposée à Mainz, en Allemagne – celle de Coimbra est une copie survivante d’une édition de quatre bibles en quarante-huit lignes qui avaient été imprimées par deux de ses partenaires.

Les différences de langage mises de côté, le livre imprimé semble similaire à celui écrit à la main. Les deux ont des illustrations et des marges dessinées à la main que les auteurs utilisaient pour conserver leur texte aligné.

Ce n’est pas un hasard, selon Amaral.

« Les marges et les dessins ont été ajoutés à la copie imprimée pour faire en sorte qu’on ait l’impression qu’elle ait été écrite à la main », dit-il.

Une démarche accomplie partiellement pour des raisons esthétiques – les lecteurs étaient habitués à les utiliser – et en partie aussi comme « précaution », ajoute Amaral, dans la mesure où certains fanatiques chrétiens considéraient les machines d’impression comme « l’oeuvre du diable ».

Le patio de l'Inquisition à Coimbra. (Crédit : Cnaan Liphshiz)
Le patio de l’Inquisition à Coimbra. (Crédit : Cnaan Liphshiz)

Des milliers de personnes ont été assassinées durant une série d’inquisitions portugaises qui ont suivi l’Inquisition espagnole de 1492. Au moins 200 000 Juifs ont fui la péninsule ibérique pour les Pays-Bas, l’Amérique du sud et le Moyen Orient au cours de cette période qui a duré presque trois siècles. Des milliers d’autres sont restés et ont pratiqué le judaïsme en secret pendant des générations.

Les archives de la bibliothèque contiennent également des registres rares et captivants qui révèlent la bureaucratie derrière la barbarie de l’Inquisition. Par exemple, les comptes-rendus d’un procès contre Manuel Benosh, un Juif portugais, ont indiqué qu’il avait été « libéré » par l’Inquisition et remis aux autorités civiles avec pour instruction d’être « sanctionné dans sa chair » – un euphémisme pour désigner une condamnation à mort sur le bûcher.

Aux abords de Lisbonne, c’est à l’université de Coimbra qu’on trouve trace du plus grand nombre de verdicts de l’inquisition portugaise.

« Cela a été une mission qui a fait de cet endroit non seulement une victime et un adversaire des horreurs de l’Inquisition, mais également un témoin », a dit Amaral.

Fidèle à sa tradition de défiance, la bibliothèque est l’une des quelques institutions qui aura ouvertement refusé de se conformer aux politiques de censure du régime d’António de Oliveira Salazar, le dictateur pro-fasciste portugais qui a officié jusqu’en 1968, pendant 34 ans.

« Et encore, il y a eu les mêmes ruses durant l’Inquisition », a indiqué Amaral. « Finalement, nous voyons dorénavant qui a prévalu ».

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