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Conteurs renommés, Ira Glass et Etgar Keret partagent les secrets de leur art

L'animateur de "This American Life" et le célèbre auteur israélien sont revenus sur leur amitié et ont raconté quelques histoires sur une scène de Tel Aviv

Jessica Steinberg est responsable notre rubrique « Culture & Art de vivre »

L'animateur de podcasts Ira Glass, à gauche, avec l'auteur israélien Etgar Keret lors d'une soirée au musée d'art de Tel Aviv, le 22 juin 2022. (Crédit: Jessica Steinberg/Times of Israel)
L'animateur de podcasts Ira Glass, à gauche, avec l'auteur israélien Etgar Keret lors d'une soirée au musée d'art de Tel Aviv, le 22 juin 2022. (Crédit: Jessica Steinberg/Times of Israel)

Ira Glass, animateur de « This American Life », et le célèbre auteur israélien Etgar Keret se sont retrouvés sur scène mercredi soir pour « Stories, Podcasts & Other Animals », une conversation d’une heure et demie qui portait sur leur travail de ces deux conteurs de renom, sur les compétences en hébreu d’Ira Glass et sur ce qui fait d’une histoire, une bonne histoire.

Les deux hommes, l’un israélien, l’autre américain, qui ont neuf ans d’écart, étaient profondément à l’aise l’un avec l’autre et suffisamment proches pour se taquiner sur scène alors qu’ils échangeaient sur leur sujet de prédilection, la narration et la façon dont chacun travaille.

Ils ont beaucoup ri, tout comme le public qui a souvent ri à leur diapason.

« Nous avons reconnu que nous avons tous les deux besoin d’histoires », a déclaré Keret, qui est âgé de 54 ans. « Et nous racontons tous les deux des histoires de façon différente. C’est un bon point de départ pour une amitié ».

Tel était leur prémisse mercredi soir ; les voilà partis pour plus d’une heure, s’appuyant sur différentes histoires, certaines qui ont été racontées dans « This American Life », d’autres dans les livres de Keret, dans le but d’illustrer comment chacun définit, à sa façon, la narration.

L’auditorium du musée d’Art de Tel Aviv, qui affichait complet, était rempli de célébrités locales et de podcasteurs, dont la présentatrice de la Douzième chaîne et co-animatrice du podcast Unholy, Yonit Levi, et le chanteur Shai Tsabari.

« La moitié du public est composée de personnes qui travaillent dans l’information, à la télévision et à la radio », a déclaré Keret à un moment donné.

Mais tous était concentrée sur la scène, où Keret était confortablement affalé dans son fauteuil gris, tandis que Glass, élégamment vêtu d’un costume et de souliers à lacets, était occupé tout du long, brassant des notes, utilisant son ordinateur portable et sa tablette pour montrer des photos et jouant des passages de « This American Life », un podcast hebdomadaire de la National Public Radio (radio américaine).

« Il a fallu 2 000 ans pour qu’Ira arrive ici », a plaisanté Keret, ordonnant à Glass de dire quelque chose en hébreu :

« Ani rotze le’echol… », dit Glass en prononçant lentement les mots pour « Je veux manger ».

L’hébreu, et les efforts de Glass pour améliorer la langue qu’il a apprise pendant dix après-midi passés à l’école juive de Baltimore dans les années 60, n’était que l’un des nombreux sujets abordés par les deux amis, qui se sont rencontrés il y a 16 ans lorsque Glass a interviewé Keret pour la première fois.

Les deux hommes sont déjà montés plusieurs fois sur scène pour avoir ces conversations face à un public, mais c’était la première fois qu’ils se retrouvaient en Israël, où Glass est actuellement en visite avec sa compagne et son fils.

Ils ont mis en opposition, le journaliste d’investigation – Glass – à l’écrivain de fiction fantastique – Keret.

Il s’en sont racontés des histoires, dont l’épisode qu’ils ont vécu ensemble au Musée d’art moderne de New York ou encore, la rencontre de Keret avec la personne qu’il pensait être son éditeur allemand dans un café, mais qui s’avéra être un marchand de diamants.

L’écrivain et artiste israélien Etgar Keret lors d’une interview avec l’AFP à son domicile à Tel Aviv, le 5 novembre 2020. (Crédit: Emmanuel Dunand/AFP)

Ils auraient pu continuer à raconter des histoires, mais les deux génialissimes conteurs ont suivi leur propre rythme, ce qui les a conduit au cœur de la conversation : Glass a décrit comment il construit son podcast et raconte les myriades d’histoires créées pour chaque épisode.

« Ce que je trouve beau dans ton émission, ce sont les épisodes qui traitent des plus petites choses », a déclaré Keret. « Qu’il s’agisse d’un adolescent qui se fait plaquer par sa petite amie, ou d’un chien qui s’enfuit. »

Chaque histoire résonne, a déclaré Keret, offrant quelque chose d’humain auquel se raccrocher, faisant d’une saga d’adolescents « une sorte de troisième guerre mondiale ».

Glass s’est étendu sur ce concept, décrivant le processus de tri des histoires, la recherche d’une intrigue et d’un personnage auxquels les auditeurs peuvent s’identifier, et le besoin primordial de « pousser à la réflexion sur le monde qui nous entoure », a-t-il précisé.

Chaque partie de l’histoire doit sembler nouvelle, a ajouté Glass, et si certaines histoires peuvent comporter des éléments bizarres, cela ne fonctionnera pas pour d’autres, notamment si le personnage principal ne peut pas raconter sa propre histoire.

« Peu importe la folie de l’histoire », a déclaré Glass, « il te faut avoir une sorte de mission. Tu as besoin d’un fil conducteur, d’une raison de t’intéresser à ces incidents. »

De là, les deux hommes ont basculé sur un épisode de « This American Life » : une Néo-Zélandaise a été mordue par un requin alors qu’elle était jeune adolescente, et a failli mourir des suites de cette morsure.

La partie la plus émouvante de l’histoire n’était pas vraiment l’attaque du requin, mais plutôt les parents, qui étaient perplexes, au début, face à la douleur et au malaise de leur fille pendant la nuit suivant l’attaque. Cette énigme a constitué la base de l’histoire, a déclaré Ira Glass.

Ira Glass, de l’émission « This American Life », est reconnu pour avoir fait du podcasting ce qu’il est aujourd’hui. (Crédit: Charles Sykes/Invision/AP)

Les deux hommes ont discuté de la façon dont ils créent leurs histoires, Keret ne sachant pas toujours ce vers quoi tend l’histoire au départ, tandis que Glass façonne sa ligne conductrice.

« Quand les choses se produisent, tu les considères en fonction de la façon dont elles t’affecteront », a déclaré Keret. « C’est une métaphore de la façon dont j’écris. Je goutte l’histoire, et ce n’est jamais très bon ; puis en écrivant quelques paragraphes, tout se mettra en place. »

« Quand j’interviewe, je fais le montage dans ma tête », a déclaré Glass. « Je divise l’histoire en chapitres dans ma tête. »

« Te sens-tu manipulateur quand tu fais cela ? » a demandé Keret.

« Bien sûr, mais pas de façon négative », a répondu Glass. « C’est le show business, bébé ! »

« Manipules-tu le public ? » a demandé Keret.

« Oui, c’est mon travail », a répondu Glass.

Une bonne histoire, dit Keret, doit être plus intelligente que la personne qui l’a écrite.

« Pour que la fiction ressemble à la réalité, elle doit porter sur quelque chose que tu ne comprends pas », a-t-il dit.

C’est le cas de ses meilleures histoires, selon Glass. Mais même dans ce cas, il doit encore écrire le scénario, puis l’interpréter dans le microphone, une « tâche technique et ennuyeuse ».

« Si tu le fais mal, tu peux le sur-vendre ou le sous-vendre », a-t-il dit, « Si tu le fais parfaitement, tu dois juste avoir de la visibilité. »

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