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Décès de Justus Rosenberg, résistant, sauveur de Juifs et professeur

Dans une France occupée, Justus Rosenberg, amoureux des Lettres, était membre du réseau Varian Fry, qui a sauvé de nombreuses personnes dont Marc Chagall, André Breton et Max Ernst

Justus Rosenberg avant de recevoir la médaille d'honneur de la légion française de l'ambassadeur de France aux États-Unis Gerard Araud au consulat de France le 30 mars 2017 à New York, États-Unis. (Crédit : AFP PHOTO / KENA BETANCUR)
Justus Rosenberg avant de recevoir la médaille d'honneur de la légion française de l'ambassadeur de France aux États-Unis Gerard Araud au consulat de France le 30 mars 2017 à New York, États-Unis. (Crédit : AFP PHOTO / KENA BETANCUR)

Justus Rosenberg est décédé le 30 octobre dernier à l’âge de 100 ans à Rhinebeck, New York, a rapporté le Bard College, où il a enseigné à partir de 1962 et jusqu’à la fin de sa vie.

Il avait publié en 2020 The Art of Resistance: My Four Years in the French Underground: A Memoir, ouvrage dans lequel il racontait ses souvenirs au sein de la Résistance française pendant la guerre.

Entre son enfance dans une famille juive de Dantzig et plus de 60 ans passés à enseigner la littérature, Justus Rosenberg a été l’un de ces héros méconnus qui ont aidé des centaines d’artistes et intellectuels à échapper aux nazis et à quitter la France occupée.

M. Rosenberg, installé aux États-Unis depuis 1946, était le dernier survivant du réseau Varian Fry, du nom du « Schindler américain » qui avait débarqué à Marseille en 1940 avec 3 000 dollars en poche et une liste de 200 personnes à sauver en un mois – Fry est allé bien au-delà, restant 13 mois et sauvant quelque 2 000 personnes, dont Marc Chagall, André Breton ou Max Ernst.

Expulsé en septembre 1941 par les autorités de Vichy, Fry, journaliste new-yorkais, avait été accueilli froidement à son retour aux États-Unis et l’action de son réseau est longtemps restée méconnue. Il est mort dans l’indifférence en 1967.

Tout juste 19 ans en 1940, cheveux blonds, yeux bleus et air angélique, M. Rosenberg faisait pour Fry un excellent coursier, délivrant papiers et titres de transport aux « réfugiés anti-fascistes » et identifiant les passages possibles vers l’Espagne.

Par son action d’alors et son combat mené ensuite et jusqu’à la fin de sa vie contre l’antisémitisme via sa fondation, M. Rosenberg a montré « où l’histoire peut nous mener quand nous relâchons notre vigilance de citoyens informés et engagés », avait souligné l’ancien ambassadeur de France aux États-Unis, Gérard Araud, en lui remettant la médaille de commandeur de la Légion d’Honneur à New York en 2017.

Pourtant, l’homme n’aurait jamais pensé faire dans l’héroïsme.

« C’était surtout de l’aventure à cet âge-là, c’était très romantique », avait-il confié en français à l’AFP. « Après, oui, je me suis rendu compte. Quoique je me sois toujours dit, ‘Pourquoi cette différence ? Pourquoi est-ce qu’on aide seulement les intellectuels, pourquoi pas aussi les gens ordinaires ? Est-ce qu’ils n’ont pas le droit de vivre aussi ?’ C’était très sélectif. »

M. Rosenberg est arrivé en France après avoir quitté la ville de Dantzig (aujourd’hui Gdansk, en Pologne), où il était né le 23 janvier 1921 dans une famille de Juifs polonais aisés et « très assimilés ».

Brillant élève, il a été exclu du lycée allemand par les lois anti-juives et ses parents l’ont envoyé en 1937 poursuivre ses études à Paris.

Son bac passé, il est entré à la Sorbonne et est « tombé amoureux » de la langue française en allant voir « Phèdre » à la Comédie française.

Lorsque la guerre éclate, il est coupé de sa famille, obligé de « gagner sa croûte ». Il a notamment fait figurant, avec un rôle au théâtre du Châtelet « à gueuler tous les soirs : ‘Le cap sur Liverpool !' »

Fry expulsé, Rosenberg a rejoint la Résistance à Grenoble. Mais les lois de Vichy contre les Juifs se durcissaient. En août 1942, il a été arrêté et interné au camp de Vénissieux, d’où partaient les premiers convois pour Auschwitz.

Il est parvenu à s’échapper en simulant une péritonite, grâce à son expérience de figurant et l’aide d’une infirmière du camp. Il a été caché par une paysanne à Montmeyran, dans la Drôme (sud-est), poursuivant ses activités clandestines sous le nom de Jean-Paul Guiton. Deux Françaises qui « ont risqué leur propre liberté en m’aidant » et qu’il n’a « jamais oubliées », disait-il.

En 1944, il a croisé les premiers soldats américains qui l’ont embauché comme éclaireur et traducteur, son anglais étant déjà excellent.

Une blague de ses camarades, partis un jour sans l’attendre, sera providentielle : celui qui avait pris sa place dans la Jeep périra lorsque le véhicule sautera sur une mine.

Dès son arrivée aux États-Unis, Rosenberg est revenu à ses premiers amours, la littérature et les langues (il parlait couramment anglais, français, allemand, russe, polonais et yiddish). Il a alors passé son doctorat et commencé à enseigner.

Depuis 1962, il enseignait la littérature européenne à l’université de Bard College, au nord de New York, où il décryptait jusqu’à il y a encore peu les textes de Kafka ou Maupassant – prothèse à l’oreille et canne adossée au mur étaient les seuls indicateurs de son grand âge.

Rosenberg expliquait sa longévité par « la chance », mais aussi par la langue française dont la connaissance l’a sauvé pendant l’Occupation, et par les « gènes » familiaux qui ont permis à ses parents et sa sœur d’échapper eux aussi à la Shoah et de s’installer en Israël. Il évoquait également un « mariage tardif » car « après la guerre, il a fallu que je me rattrape », murmurait-il en souriant.

S’il disait en 2017 ne voir « aucun parallèle » que certains font entre les années 1930 et la situation actuelle, il ajoutait en riant qu’il « aimerait bien revenir d’ici 30 ans et voir comment le monde s’est développé ».

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