Décès du rabbin Yehuda Herzl Henkin, pionnier du rôle religieux des femmes
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Décès du rabbin Yehuda Herzl Henkin, pionnier du rôle religieux des femmes

Le statut de Henkin, en tant qu'autorité juridique juive respectée, avait donné du poids à son soutien en faveur de l'élargissement du rôle des femmes dans l'orthodoxie

Le rabbin Yehuda Herzl Henkin, à gauche, et son épouse Chana ont lancé un programme innovant pour les femmes orthodoxes visant à leur permettre de répondre à des questions relatives à la loi juive. (Autorisation : Institut Nishmat via JTA)
Le rabbin Yehuda Herzl Henkin, à gauche, et son épouse Chana ont lancé un programme innovant pour les femmes orthodoxes visant à leur permettre de répondre à des questions relatives à la loi juive. (Autorisation : Institut Nishmat via JTA)

JTA — Le rabbin Yehuda Herzl Henkin, pionnier dans le monde du féminisme juif orthodoxe qui devait connaître une tragédie personnelle à un moment plus avancé de son existence, s’est éteint en Israël dans la journée de mercredi.

Henkin et son épouse, la Rabbanit Chana Henkin, avaient fondé un programme consacré à l’étude des lois de la pureté familiale – qui englobait également les réponses légales juives à apporter sur le sujet – en direction des femmes, ouvrant la voie à de nouveaux rôles de responsabilité pour les femmes issues des communautés orthodoxes.

En 2018, Henkin avait reçu le prix Katz en hommage à son travail visant à renforcer la place occupée par les femmes dans l’orthodoxie, et qui était venu aussi récompenser les nombreux ouvrages d’avis juridiques juifs qu’il avait publiés pendant sa vie.

En 2015, le fils aîné de Henkin et son épouse, Eitam et Naama Henkin, avaient été tués dans un acte terroriste devant leurs quatre enfants. Eitam Henkin était lui-même devenu une référence intellectuelle et il travaillait étroitement avec son père, sa source d’inspiration.

Yehuda Herzl Henkin était né aux Etats-Unis en 1945 et il avait fréquenté la Yeshiva de Flatbush, une école orthodoxe de Brooklyn, avant d’étudier aux côtés de son grand-père, le rabbin Yosef Eliyahu Henkin, qui aura été l’une des plus importantes autorités juridiques juives de New York City au 20e siècle. Henkin était resté travailler avec son aïeul pendant cinq ans et c’était lui qui l’avait ordonné rabbin.

Avec son épouse, qui enseignait elle aussi la Torah, Henkin était parti pour Israël en 1972 et il s’était installé dans la communauté de Beit Shean, dans le nord du pays. C’est là-bas que Chana Henkin devait commencer à enseigner aux femmes, dans les communautés locales, les lois de taharat hamishpacha, la pureté familiale.

Naama et Eitam Henkin, qui ont été tués dans une attaque terroriste le 1 octobre 2015.

Le couple avait ultérieurement déménagé à Jérusalem où Chana Henkin avait fondé Nishmat, un séminaire d’études de la Torah destiné aux femmes, en 1990. En l’an 2000, les époux Henkin et le rabbin Yaakov Warhaftig avaient fondé un programme dont l’objectif était de permettre aux femmes de se spécialiser dans les questions liées à la pureté familiale.

En finissant ce cursus, les diplômées étaient en mesure de répondre aux questions liées à la taharat hamishpacha que les femmes pouvaient avoir du mal à poser à un rabbin homme. Toutefois, il est toujours resté impossible pour elles de devenir rabbin et toute interrogation nécessitant le psak – une décision dans un domaine de la loi qui reste peu clair – doit toujours être posée aux rabbins orthodoxes.

Même si certains avaient critiqué le programme lors de son lancement – disant qu’il allait trop loin en créant de nouveaux rôles et de nouveaux titres pour les femmes en tant qu’expertes en loi juive – l’autorité et la réputation du rabbin Henkin avaient apporté une légitimité à cette initiative et les diplômées du programme avaient été largement respectées dans une grande partie de la communauté orthodoxe.

Il y a aujourd’hui 146 diplômées de ce programme – connues sous le nom de yoatzot halacha – qui travaillent dans le monde entier.

« Le soutien qu’il a apporté, le fait qu’il ait placé sa réputation derrière les yoatzot halacha, avec son épouse, tout cela a apporté une contribution énorme à l’acceptation croissante du rôle tenu par les femmes dans les affaires relatives à la halacha [la loi juive] », commente le rabbin Saul Berman, professeur d’études juives à la Yeshiva University et professeur au sein de la faculté de droit de l’université de Columbia.

La rabbanite Chana Henkin, fondatrice et doyenne de l’Institut Nishmat pour les femmes, en 2014. (Crédit : capture d’écran YouTube)

Mais alors même que le programme des yoatzot halacha avait su repousser les frontières des rôles tenus par les femmes dans l’orthodoxie, il n’était pas toutefois allé aussi loin que d’autres qui prônaient également une implication féminine plus forte aux postes de responsabilité. Ainsi, en 2010, le rabbin Avi Weiss, à New York, a ordonné une femme rabbin et il a ensuite fondé la Yeshivat Maharat, qui allait ordonner des femmes – ce qui, selon ses détracteurs, a été la preuve que ni lui, ni ses élèves n’étaient plus orthodoxes.

« Leur positionnement total s’est attaché à l’idée d’un changement progressif », déclare Adam Ferziger, professeur d’histoire juive spécialisé dans les communautés juives contemporaines à l’université Bar-Ilan, évoquant le couple Henkin. « Ils ne voulaient pas qu’il y ait de collision frontale, ils cherchaient à élargir les choses, à leur donner une base dans la loi juive, mais toujours d’une manière qui n’aurait pas pour conséquence de pousser les plus conservateurs dans leurs retranchements. »

Ils ne voulaient pas qu’il y ait de collision frontale, ils cherchaient à élargir les choses, à leur donner une base dans la loi juive, mais toujours d’une manière qui ne pousserait pas dans leurs retranchements les plus conservateurs

Berman décrit cette approche graduelle comme « une recherche d’équilibre entre la loi juive et les réalités de la communauté ».

« Il a apporté cette sorte d’équilibre, de progression, dans ces avancées réalisées en particulier au bénéfice des femmes de la communauté, ce qui était clairement l’un des sujets au cœur de ses écrits », poursuit Berman.

Dans ses avis juridiques, Henkin pouvait être ferme. Il s’était toujours aligné sur le positionnement de son grand-père, qui avait estimé que les femmes pouvaient réciter le Kaddish, la prière du deuil, dans les synagogues, aux côtés des hommes. Il avait déclaré que les femmes pouvaient remplir l’obligation d’écouter la megillah, à Pourim, en la lisant pour elles-mêmes ou en écoutant une autre femme le lire – disant néanmoins que les femmes ne pouvaient pas le lire pour le compte des hommes.

Photo d’illustration : Une femme écrit le Megillat Esther. (Autorisation)

Même dans son premier volume de « Bnai Banim », ses avis juridiques collectés et publiés en 1981, Henkin avait commencé à évoquer des questions liées à la contraception et à la manière dont les femmes pouvaient se rendre à la synagogue tout en s’occupant de leurs jeunes enfants – des sujets qui étaient devenues centrales dans la réflexion juridique juive, des années plus tard.

« Il a anticipé et a été pionnier, de nombreuses manières, dans de nombreuses discussions relatives à la halacha », explique Laurie Novick, une yoetzet halacha qui a étroitement travaillé avec le rabbin Henkin sur le site internet de l’Institut Nishmat, yoatzot.org, sur lequel les femmes peuvent soumettre des questions légales liées à la taharat hamishpacha.

Mais il était aussi en désaccord avec certaines positions adoptées par les branches les plus progressistes de la communauté orthodoxe.

Si Henkin ne voyait aucun problème juridique majeur dans les groupes de prière rassemblant des femmes qui étaient devenus populaires dans les années 1980, où des femmes dirigeaient les services pour d’autres femmes, il avait écrit qu’il n’avait néanmoins pas suffisamment de certitudes sur le sujet lui-même pour émettre un avis, laissant aux hautes-autorités religieuses ou aux rabbins locaux la décision à prendre concernant leurs communautés. Et il avait établi clairement sa désapprobation avec les partisans des minyanim en partenariat – dans lequel les femmes pouvaient diriger certaines parties du service et lire la Torah pour les femmes comme pour les hommes, lorsqu’ils ont gagné en popularité, ces dernières années.

L’association des Femmes du Mur dans la section féminine du mur Occidental, le 25 juin 2017. (Crédit : Michal Fattal/autorisation des Femmes du Mur)

« Il ne croyait pas réellement qu’il fallait forcer les choses et qu’il suffisait d’un avis juridique pour que la communauté avance nécessairement dans une direction ou une autre », explique Berman.

Le rabbin Henkin et son épouse partageaient en cela la même conviction, et ils avaient construit le programme de yoatzot halacha de manière à rassembler un large soutien au sein des communautés.

« Lui et Chana avaient décidé ensemble qu’ils ne prôneraient pas une semicha [ordination rabbinique] traditionnelle pour ces femmes », continue Berman. « Ils ont eu le sentiment que cela les marginaliserait au sein de la communauté et que cela empêcherait l’acceptation qui viendrait de pair avec la concrétisation des changements sur le terrain ».

Et le statut de Henkin, en tant qu’autorité juridique, avait aidé à rassembler les soutiens en faveur de ce programme.

« Aurait-elle pu lancer sans lui le programme des yoatzot ? Oui, elle aurait pu », explique Atara Eis, à la tête du centre Miriam Glaubach au sein de l’Institut Nishmat, qui forme des yoatzot halacha aux Etats-Unis. « Elle serait allée voir tous les rabbins, elle aurait obtenu le soutien nécessaire et elle aurait fait les choses discrètement. »

« Mais tout a atteint un niveau très certainement différent lorsqu’il lui a, tout simplement, apporté son soutien dans toutes les initiatives qu’elle a pu prendre », note Eis.

Photo d’illustration : Les élèves de l’Institut Nishmat, à Jérusalem, portent le masque et sont séparés par des écrans en plexiglas dans le cadre de la lutte contre le coronavirus. (Autorisation : Nishmat/ via JTA)

Même après l’établissement du programme de yoatzot, Henkin était resté impliqué et avait continué à diriger les examens oraux de fin d’études pour ses élèves. Il avait appris aux étudiantes à rédiger des responsa, continue Eis, offrant un suivi de manière à garantir que les avis juridiques produits feraient figure d’autorité.

En 2017, l’Institut Nishmat avait publié sa première collection de responsa écrites entièrement par des femmes – un ouvrage intitulé « Nishmat Habayit, » – l’un des tout premiers volumes de textes juridiques juifs rédigés par des femmes.

« Il a enseigné à ces femmes comment écrire des shutim, » continue Eis, utilisant le mot hébreu pour responsa. « Et elles ont fait cet apprentissage auprès du meilleur ».

Berman indique que les efforts livrés par la première génération de pionniers désireux d’offrir un espace aux femmes dans l’étude de la Torah, dans l’orthodoxie, commencent dorénavant à porter leurs fruits.

« Tout ceux qui ont été impliqués dans la promotion de l’étude du Talmud et la Torah par les femmes ont bien compris que de ces groupes, il émergerait des femmes dont les voix seraient si importantes qu’elles auraient un impact déterminant sur l’histoire de la halacha« , dit-il. « Et c’est grâce à tout le travail qui a été réalisé par de nombreuses personnes – mais grâce au travail du rabbin Henkin en particulier et à ses écrits sur la loi juive ».

Il a enseigné à ces femmes comment écrire des responsa. « Et elles ont fait cet apprentissage auprès du meilleur »

Chana Henkin a reconnu le soutien que son mari lui a apporté, tant dans son travail que dans ses aspirations, lors d’un éloge funèbre qui a été rendu jeudi, disant que même lorsqu’elle avait dû se rendre dix fois par an aux Etats-Unis pour collecter des fonds en faveur de Nishmat, il n’avait jamais protesté.

« L’histoire de ce séminaire, c’est une histoire où, chaque fois, tu disais ‘Fais donc ce que tu as à faire’, » a-t-elle déclaré. « Mais il n’y a rien eu d’important que j’ai pu réaliser, il n’y a eu aucun projet que j’ai pu ébaucher sans que tu aies été celui qui a porté toutes ces choses ».

Un partenariat qui aura été mutuel et qui aura duré jusqu’à la fin de la vie du rabbin.

Dans son dernier ouvrage, une collection d’essais sur les extraits hebdomadaires de la Torah qui avait été publiée au mois de novembre, Henkin évoquait l’étude de la Torah à laquelle lui et Chana se livraient immanquablement à Shabbat.

« On s’installait le vendredi soir et on étudiait l’extrait de la Torah de la semaine en s’interrogeant sur tout, l’important et le moins important, et on faisait la même chose dans la matinée du Shabbat. Et lors du troisième repas, le samedi après-midi, on lisait l’extrait de la semaine suivante. Un grand nombre de questions que nous nous posions à son commencement trouvait une réponse à la fin du Shabbat », avait-il écrit. « De tous ces Shabbat est né le cœur de ce livre, et un grand nombre des réponses apportées par mon épouse figurent à l’intérieur ».

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