Des bières made in Taybeh coulent à flot lors de l’Oktoberfest palestinien
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Reportage

Des bières made in Taybeh coulent à flot lors de l’Oktoberfest palestinien

Le festival annuel organisé dans le village chrétien montre que la sous-culture palestinienne de la fête est bien vivante dans une société largement conservatrice

TAYBEH – Des gardes aux épaules larges se sont précipités dans la foule dans la ville de Cisjordanie, et trois jeunes hommes ont été repérés en train de sauter par-dessus la clôture. S’ils voulaient entrer dans la fête bondée et vivante, dans laquelle adolescents et adultes de Cisjordanie et Jérusalem dansaient, aux côtés de prêtres et de diplomates, ils devaient payer 20 shekels l’entrée, comme tout le monde.

Les resquilleurs tentaient d’infiltrer la 11e Oktoberfest annuelle, qui est organisée sur les terres de la brasserie palestinienne, Taybeh. La brasserie est située dans un village palestinien entièrement chrétien également appelé Taybeh (délicieux en arabe), au nord-est de Jérusalem.

Un adolescent de 19 ans venu avec un groupe d’amis de Jérusalem Est, qui parlent tous un mélange d’anglais et d’arabe, a déclaré que la fête était « comme une fête de quartier américaine sans la piscine. »

Cette fête, à laquelle ont assisté environ 16 000 personnes, dont 20 dirigeants de missions diplomatiques et l’évêque Youseff Joel Zraiy de l’Eglise catholique grecque melkite, est-elle connue à Jérusalem ?

L’adolescent a pris une gorgée de sa bière à 15 shekels les 300 ml : « Bien sûr. »

Le filon allemand a capturé l’attention des médias internationaux et des Palestiniens depuis qu’il a commencé en 2005.

L’importante consommation de bière, et même des saucisses de porc à 10 shekels, dans un festival public, démontre l’existence d’une sous-culture palestinienne bien vivante au sein d’une population principalement composée de musulmans traditionalistes et conservateurs qui ne boivent pas.

Les chrétiens représentent 1 à 2 % des 2,7 millions de Palestiniens de Cisjordanie.

Dans la Cisjordanie contrôlée par l’Autorité palestinienne, la publicité pour l’alcool est illégale. Daoud Khoury, cofondateur de la brasserie Taybeh, a déclaré que l’Oktoberfest était un moyen de contourner cette loi.

Daoud Khoury, cofondateur de la brasserie Taybeh, le 25 septembre 2016. (Crédit : Luke Tress/Times of Israel)
Daoud Khoury, cofondateur de la brasserie Taybeh, le 25 septembre 2016. (Crédit : Luke Tress/Times of Israel)

Le Times of Israël a visité la brasserie au deuxième jour du festival. La plupart des participants semblaient être chrétiens, comme on pouvait le déduire de la croix pendue à leur cou. Mais ils semblaient y avoir aussi un certain nombre de non chrétiens, qui venaient de Ramallah et de Jérusalem Est pour apprécier la bière, le hip-hop et la house résonnant sur la scène et dans toutes les collines de Cisjordanie.

Certains ont déclaré que le premier jour du festival, qui avait lieu samedi, était plus international.

Il y avait aussi quelques groupes d’Israéliens juifs qui sont venus danser le soir, avec leurs voisins palestiniens.

Une Israélienne juive américaine de Jérusalem, qui a demandé à rester anonyme en raison de son travail, a déclaré que c’était sa deuxième année de suite au festival.

« Ce que j’aime vraiment c’est l’opportunité de voir de mes yeux la société palestinienne, plutôt qu’à travers un écran. Juste voir des Palestiniens avoir un bon moment, c’est une expérience inégalable en elle-même. »

Nadim Khoury, cofondateur et maître brasseur de la brasserie Taybeh, en Cisjordanie, le 25 septembre 2016. (Crédit : Luke Tress/Times of Israel)
Nadim Khoury, cofondateur et maître brasseur de la brasserie Taybeh, en Cisjordanie, le 25 septembre 2016. (Crédit : Luke Tress/Times of Israel)

Beaucoup d’Israéliens craignent de se rendre dans les Territoires palestiniens, dans lesquels ils n’ont légalement pas le droit d’entrer pour des raisons de sécurité.

« Je ne m’affiche certainement pas en tant que juive, a déclaré l’Israélo-américaine, mais je me suis toujours sentie parfaitement à l’aise ici. La sécurité est très forte. Les gens sont vraiment amicaux et sympathiques. »

La chose la plus surprenante ? « Le nombre d’enfants. C’est vraiment une affaire de famille. Ce n’est pas un festival de bière traditionnel. »

La brasserie de la résistance palestinienne, certifiée casher

La petite brasserie de Taybeh a été fondée en 1955 par deux frères, Daoud et Nadim Khoury, nés en Cisjordanie mais élevés aux États-Unis.

Daoud a confié au Times of Israël dimanche qu’ils sont rentrés dans leur village natal après la signature des accords d’Oslo en 1993. À l’époque, il régnait un climat optimiste sur la concrétisation d’un Etat palestinien.

Et pourtant, jusqu’à ce que la Seconde Intifada éclate, Israël était le plus grand consommateur de la bière de Taybeh

En fait, en 1995, Daoud s’est rendu dans l’implantation voisine d’Ofra, a embarqué un rabbin local et l’a conduit jusqu’à la brasserie. Le rabbin a vérifié les ingrédients de la bière, conformes aux lois de pureté allemandes, et a conclu que la bière était casher.

Pendant de nombreuses années, le certificat de casheroute était accroché au-dessus du bureau de Daoud dans la brasserie.

Mais selon Daoud, pendant et après l’Intifada, les Palestiniens ne voulaient plus boire de Maccabi, la bière israélienne vendue en Cisjordanie. Au lieu de cela, en fervents nationalistes, les Palestiniens se sont tournés vers la bière locale, made in Taybeh.

Aujourd’hui, le certificat de casherout non-valide n’est plus accroché au-dessus de son bureau. Il n’en a plus besoin, explique Daoud. En effet, sa bière attire désormais 70 % du marché palestinien. Il en exporte six variétés eu Japon, en Suède, au Danemark, en Italie, en Espagne, en Suisse et en Israël. Les frères Khoury ont également fondé les vignobles de Taybeh en 2013.

Ci-dessus : cliquez et tirez la vidéo pour jeter un coup d’œil au festival

Nadim, qui est maître brasseur, a confié au Times of Israël que l’Oktoberfest a de plus en plus de succès avec les années.

« C’est une résistance pacifique à l’occupation [israélienne], le bon visage de la Palestine. »

« Faire du commerce en Palestine, et particulièrement du commerce de bière, ça n’est pas comme dans le reste du monde. Nous n’avons pas de frontières, de ports, d’aéroports. La religion, la culture, l’éducation et la publicité… il y a tellement d’obstacles », a raconté Nadim.

« Mais nous sommes déterminés à produire une bière de qualité et à montrer au monde que les Palestiniens sont normaux et aiment profiter de la vie. »

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