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Des groupes juifs US défendent des Européens interdits d’entrée aux États-Unis

Le département d'État accuse Imran Ahmed, Josephine Ballon et Anna-Lena von Hodenberg de "censure" ; la JFNA et le JCPA saluent leur travail contre l'antisémitisme

Imran Ahmed s'exprime sur scène lors du sommet TAAF Heritage Month Summit à The Glasshouse, à New York, le 2 mai 2024. (Crédit : JP Yim / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / Getty Images via AFP)
Imran Ahmed s'exprime sur scène lors du sommet TAAF Heritage Month Summit à The Glasshouse, à New York, le 2 mai 2024. (Crédit : JP Yim / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / Getty Images via AFP)

JTA — Deux des principaux groupes juifs américains ont pris la défense d’un chercheur spécialisé dans les discours de haine sur Internet, qui s’est vu refuser l’entrée sur le territoire américain par l’administration Trump.

Des représentants des Fédérations juives d’Amérique du Nord (JFNA) et du Jewish Council for Public Affairs (JCPA) ont réagi après que le département d’État américain a annoncé, mardi soir, qu’il avait restreint les visas de cinq militants européens spécialisés dans les discours sur Internet. Deux de ces militants interdits de séjour ont aidé des étudiants juifs à poursuivre le réseau social X en justice pour la prolifération de contenus antisémites sur la plateforme. Un autre a conseillé les fédérations juives sur la manière de nettoyer ses réseaux sociaux.

Le secrétaire d’État américain Marco Rubio a indiqué qu’il avait décidé de prendre ces mesures afin de lutter contre la « censure ».

« Depuis trop longtemps, des idéologues européens mènent des actions organisées visant à contraindre les plateformes américaines à sanctionner les points de vue américains auxquels ils s’opposent », a ainsi écrit Rubio sur le réseau X. « L’administration Trump ne tolérera plus ces actes flagrants de censure extraterritoriale. »

Mais les représentants de la JFNA et du JCPA, deux groupes qui ont beaucoup travaillé avec le chercheur britannique Imran Ahmed, spécialisé dans le numérique, ont pris sa défense, dans des interviews accordées à la Jewish Telegraphic Agency. Selon les dirigeants du groupe, Ahmed est un allié de poids dans la lutte contre l’antisémitisme.

« Il est un partenaire précieux, qui fournit des informations précises et détaillées sur la manière dont les algorithmes des réseaux sociaux ont créé une tendance à l’antisémitisme et à l’anti-sionisme. Il restera un partenaire précieux », a déclaré à la JTA Dennis Bernard, responsable des relations gouvernementales pour la JFNA, au sujet d’Ahmed.

Amy Spitalnick, PDG du Jewish Council for Public Affairs. (Crédit : Streicker Center)

Les recherches d’Ahmed ont contribué à guider la stratégie globale de la fédération dans sa lutte contre l’antisémitisme sur les réseaux sociaux. Le mois dernier, la JFNA et le Centre for Countering Digital Hate, le groupe d’Ahmed, ont conjointement publié un rapport détaillant la manière dont l’algorithme d’Instagram favorise l’antisémitisme.

Ahmed a également présenté ses conclusions à l’occasion de la récente assemblée générale de la JFNA, qui s’est tenue à Washington, ainsi que lors d’une réunion du Jewish Funders Network. Il s’est en outre exprimé lors du sommet mondial Eradicate Hate, à Pittsburgh, fondé au lendemain de la fusillade de la synagogue Tree of Life en 2018. Il a par ailleurs mené des recherches sur la prolifération des contenus antisémites sur les différents réseaux sociaux à la suite du pogrom perpétré par le Hamas du 7-Octobre.

Bernard a refusé de commenter la décision de Rubio de restreindre le visa d’Ahmed. Il a toutefois déclaré : « Nous allons examiner cette question », ajoutant, « s’il y a quelque chose que nous ignorons [au sujet d’Ahmed], nous mettrons bien sûr fin à notre relation avec lui ».

La présidente de la JCPA, Amy Spitalnick, a également salué le travail d’Ahmed dans la lutte contre l’antisémitisme. Elle a sévèrement critiqué le fait que le département d’État l’ait pris pour cible.

« Il a consacré sa carrière à lutter contre la haine et l’extrémisme en ligne », a souligné Spitalnick à la JTA à propos d’Ahmed. Elle a condamné le fait qu’il ait été pris pour cible, qu’elle a décrit comme « faisant partie intégrante de la stratégie plus large du gouvernement fédéral visant à poursuivre les ennemis politiques présumés et à faire avancer un programme extrémiste qui, dans ce cas, consiste à s’opposer à toute réglementation des technologies ».

La collaboration entre Ahmed et Spitalnick a débuté après que cette dernière a réussi à faire condamner les organisateurs de la marche « Unite the Right » organisée à Charlottesville, en Virginie. Tous deux se sont liés autour d’un intérêt commun pour la manière dont les espaces en ligne donnaient lieu à des actes haineux, à l’image de ce rassemblement. Depuis, ils ont rédigé ensemble une étude sur l’antisémitisme sur X. Peu après le 7-Octobre, Ahmed a participé avec Spitalnick à un webinaire consacré à la manière dont les groupes extrémistes profitaient des attentats pour répandre l’antisémitisme et les sentiments antimusulmans.

Mais Ahmed n’est pas la seule cible, sur la liste du département d’État, présentant des liens avec des groupes juifs.

En 2023, l’Union européenne des étudiants juifs (EUJS), un groupe représentant les étudiants universitaires juifs pro-israéliens de toute l’Europe, a assigné le réseau social X, alors appelé Twitter, devant un tribunal allemand en raison de la prolifération des contenus antisémites, notamment la négation de la Shoah, sur la plateforme. HateAid, un groupe allemand se désignant lui-même comme le « défenseur des droits de l’homme dans l’espace numérique », s’est alors joint à elle.

Cette semaine, les dirigeantes de HateAid, Josephine Ballon et Anna-Lena von Hodenberg, ont également été inscrites sur la liste des restrictions de visa du département d’État.

Capture d’écran tirée d’une vidéo de Josephine Ballon, dirigeante du groupe allemand spécialisé dans le domaine juridique HateAid, février 2025. (Crédit : YouTube)

« Twitter a trahi notre confiance. En permettant la diffusion de contenus haineux, l’entreprise a manqué à son devoir de protéger ses utilisateurs, et en particulier les Juifs », avait souligné Avital Grinberg, alors présidente de l’Union européenne des étudiants juifs, au sujet de son procès. « Si les Juifs se voient contraints de quitter l’espace virtuel aux motifs de l’antisémitisme et de la violence numérique, alors la vie juive sera invisibilisée dans un lieu important pour la société. »

« Twitter se doit de nous fournir une plateforme de communication sur laquelle nous sommes libres d’évoluer librement, sans craindre la haine ni l’agitation », avait alors affirmé Ballon, responsable de l’équipe juridique de HateAid.

Contactée mercredi pour commenter cette affaire, Grinberg a répondu que la décision de l’administration Trump à l’encontre des dirigeants de HateAid représentait un « véritable danger pour des personnes comme nous ».

« Pour moi personnellement, et je pense pour de nombreux jeunes juifs exposés à l’antisémitisme en ligne, ces organisations sont d’une importance essentielle », a-t-elle confié. « Ce sont elles qui nous donnent les outils qui nous permettent de répondre à la haine que nous subissons chaque jour en ligne, sur toutes les plateformes. »

Aujourd’hui, Grinberg occupe le poste de directrice générale du groupe de surveillance EU Watch, qui critique l’Union européenne d’un point de vue pro-Israël.

Chacune de ces personnes a été prise pour cible dans le cadre d’une lutte plus large pour le droit de combattre ce que les conservateurs considèrent comme une tentative des militants technologiques de faire taire les voix conservatrices — une lutte qui se heurte à la pression exercée de longue date par les groupes juifs institutionnels en faveur de restrictions plus sévères sur les plateformes technologiques afin de limiter la propagation de l’antisémitisme et de la négation de la Shoah.

Capture d’écran tirée d’une vidéo d’Anna-Lena von Hodenberg, dirigeante du groupe allemand spécialisé dans le domaine juridique HateAid, 2023. (Crédit : YouTube)

Dans un communiqué destiné à expliquer ces restrictions, le département d’État a fait savoir que les cinq militants avaient enfreint une loi sur les visas adoptée plus tôt cette année qui visait les « ressortissants étrangers qui censurent les Américains ».

Rubio, sur le réseau social X, a déclaré que l’administration « prendrait des mesures pour empêcher les figures majeures du complexe industriel mondial de la censure d’entrer aux États-Unis. Nous sommes prêts, et nous sommes disposés à élargir cette liste si d’autres ne reviennent pas sur leur position ».

Cette opération de répression américaine contre les militants technologiques intervient alors que l’antisémitisme et d’autres types de contenus haineux se sont multipliés sur les plateformes américaines, dont les dirigeants — dont certains sont juifs, comme Mark Zuckerberg, propriétaire d’Instagram et de Facebook — ont entretenu et cultivé des relations chaleureuses avec le président Donald Trump depuis son retour au pouvoir.

En Europe, où les lois relatives à la négation de la Shoah et à d’autres formes de discours haineux sont plus strictes qu’aux États-Unis, les régulateurs ont cherché à imposer une plus grande fermeté aux plateformes qui opèrent sur le continent. Ils ont notamment exprimé leur inquiétude concernant le réseau social X, sur lequel l’antisémitisme et la négation de la Shoah constituent désormais un problème d’une gravité particulière.

X est dirigé par le milliardaire Elon Musk, qui est à la fois l’homme le plus riche du monde et un ancien allié clé de Trump, jouant un rôle de premier plan dans les premiers mois de son administration. Si Musk et Trump semblent depuis s’être brouillés, Musk a néanmoins continué à promouvoir les idées de droite et les causes des Républicains sur X, apportant de surcroît son soutien à des partis d’extrême droite européens. Il a lui-même longtemps flirté avec des idées antisémites sur la plateforme, et s’est régulièrement querellé avec l’Anti-Defamation League.

Le secrétaire d’État américain Marco Rubio au club Mar-a-Lago, à Palm Beach, en Floride, le 22 décembre 2025. (Crédit : Alex Brandon/AP)

Pour sa part, Sarah Rogers, sous-secrétaire d’État américaine chargée de la diplomatie publique, a donné un aperçu plus complet des raisons qui sous-tendent chaque restriction de visa sur X (dans une publication retweetée par Musk lui-même).

Selon Rogers, HateAid « exige systématiquement de bénéficier d’un accès aux données des plateformes de réseaux sociaux, afin de pouvoir exercer une censure plus importante ». Rogers a en outre cité une remarque de Ballon dans un épisode de « 60 Minutes », des propos que le gouvernement a jugé inacceptables : « La liberté d’expression doit avoir des limites ».

Ahmed, d’après Rogers, était « un collaborateur clé de l’administration Biden dans ses initiatives visant à utiliser le gouvernement comme une arme contre les citoyens américains ». Elle a particulièrement pris ombrage de l’accent mis par le Centre for Countering Digital Hate sur le discours des anti-vaccins, qui comprenait notamment des appels à la suppression de la plateforme du compte de Robert F. Kennedy Jr., responsable, entre autres, d’avoir relayé des théories du complot liant les Juifs au COVID-19.

Aujourd’hui, Kennedy est le secrétaire à la Santé et aux Services sociaux de Trump. Il a salué l’annonce des restrictions de visa sur X, écrivant : « Une fois de plus, les États-Unis sont la Mecque de la liberté d’expression ! »

Rogers, la sous-secrétaire d’État, a également utilisé un terme étroitement associé à l’antisémitisme — le trope de l’accusation de meurtre rituel — pour justifier la raison pour laquelle une autre personnalité européenne, Clare Melford, était désormais, elle aussi, soumise aux nouvelles restrictions de visa.

Melford dirige le Global Disinformation Index, une organisation britannique à but non lucratif qui affirme vouloir lutter contre la désinformation en ligne, mais qui a été accusée de partialité par des groupes conservateurs. Le groupe s’est déjà exprimé par le passé sur les fausses informations « reliant les Juifs aux origines de la pandémie de COVID-19 ».

Capture d’écran tirée d’une vidéo de Sarah Rogers, sous-secrétaire d’État américaine chargée de la diplomatie publique, novembre 2025. (Crédit : YouTube)

« Si vous remettez en question les accusations de meurtres rituels au Canada concernant les pensionnats autochtones, alors, selon Melford et le GDI, vous êtes coupable de ‘discours de haine' », a déclaré Rogers sur X, mettant en avant une description, prétendument issue du groupe, faisant référence au « déni numérique autour des pensionnats autochtones ».

Le passage souligné par Rogers fait référence au tristement célèbre système des pensionnats pour autochtones au Canada, une tentative d’assimilation culturelle forcée des populations autochtones du pays qui a entraîné la mort de milliers d’enfants et a perduré pendant des générations. Le Canada a présenté des excuses officielles pour ces pensionnats. Un rapport de la commission vérité et réconciliation a conclu qu’ils avaient constitué un génocide culturel.

Les partis conservateurs canadiens ont remis en question, minimisé ou rejeté les témoignages historiques reconnus des abus commis dans le cadre du système des pensionnats autochtones au Canada.

L’autre militant européen qui a été interdit d’entrée aux États-Unis mercredi est l’ancien commissaire européen Thierry Breton.

Dans une déclaration à la JTA, HateAid a fustigé la décision d’interdire l’entrée de ses dirigeants aux États-Unis, « un acte de répression commis par un gouvernement qui méprise de plus en plus l’État de droit, et qui tente de faire taire ses critiques par tous les moyens nécessaires ».

Et d’ajouter : « Nous ne nous laisserons pas intimider par un gouvernement qui utilise des accusations de censure pour faire taire ceux qui défendent les droits de l’homme et la liberté d’expression. Malgré les tensions et les restrictions importantes que les mesures du gouvernement américain qui nous visent, ainsi que nos familles, nous poursuivrons notre travail, en y mettant toutes nos forces, aujourd’hui plus que jamais. »

Capture d’écran d’une vidéo montrant Avital Grinberg, alors présidente de l’EUJS, s’adressant au Conseil des droits de l’homme des Nations unies – Genève, mars 2023. (Crédit : YouTube)

Grinberg, l’ancienne étudiante juive qui avait poursuivi X en justice avec HateAid, a finalement perdu son procès devant un tribunal allemand. Mais les dernières mesures prises par le département d’État contre ses alliés, a-t-elle fait valoir, pourraient finalement ne pas avoir beaucoup d’importance.

« Il ne s’agit que d’une déclaration. Deux personnes ne peuvent pas entrer aux États-Unis, et c’est dommage pour elles. C’est dommage pour les valeurs démocratiques, et pour la culture du débat. Mais en fin de compte, je ne vois pas en quoi Musk tire un profit particulier de cette situation », a-t-elle souligné. « À mon sens, il s’agit davantage d’un acte symbolique. »

Au début de l’année 2023, lorsque Grinberg et son groupe ont intenté leur premier procès contre la plateforme de Musk, « nous pensions que l’antisémitisme n’avait jamais été aussi grave », a-t-elle indiqué. « Aujourd’hui, la situation est encore pire. C’est pourquoi il faut des contrepoids, des forces contraires. Nous avons besoin de gens comme eux. »

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