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Deux ans après le drame, les Libanais attendent toujours vérité et justice

Il faut "une enquête impartiale, approfondie et transparente sur l'explosion", a lancé jeudi le secrétaire général de l'ONU Antonio Guterres

Photo d’archive : Destruction après une explosion dans le port maritime de Beyrouth, au Liban, le 5 août 2020. (Crédit : AP/Hussein Malla)
Photo d’archive : Destruction après une explosion dans le port maritime de Beyrouth, au Liban, le 5 août 2020. (Crédit : AP/Hussein Malla)

Le Liban marque jeudi le deuxième anniversaire de la dévastatrice explosion au port de Beyrouth avec des manifestations de proches des victimes qui, excédés par le blocage de l’enquête, restent déterminés à poursuivre leur combat pour la justice.

Le 4 août 2020, des centaines de tonnes de nitrate d’ammonium stockées sans précaution dans un entrepôt explosent. Bilan : plus de 200 morts et 6 500 blessés et des quartiers entièrement dévastés. Sans oublier le traumatisme psychologique.

Elle a été qualifiée de l’une des plus importantes explosions non nucléaires jamais enregistrées dans le monde. Mais deux ans plus tard, personne n’a été tenu pour responsable.

Même si une grande partie de la population l’a imputée à une classe dirigeante, en place depuis des décennies, accusée de mauvaise gestion, de corruption et de négligence flagrante.

Des graffitis politiques sont visibles devant le lieu de l’explosion du 4 août qui a touché le port maritime de Beyrouth, au Liban, le 9 août 2020.(Crédit : AP/Hussein Malla)

Il faut « une enquête impartiale, approfondie et transparente sur l’explosion », a lancé jeudi le secrétaire général de l’ONU Antonio Guterres, faisant écho à des appels d’ONG, d’experts et des familles des victimes.

Jeudi à partir de 15H00 locales (12H00 GMT), les proches des victimes organisent trois marches distinctes en direction du port pour réclamer la relance de l’enquête locale, bloquée par les obstructions politiques.

Principal symbole qui reste de l’explosion : les dizaines de silos à grain qui ont été touchés de plein fouet par le souffle. Mais des tubes se sont effondrés cette semaine et d’autres risquent de s’écrouler après un incendie qui s’y est déclaré début juillet.

« J’espère que voir les silos tomber donnera aux gens la volonté de se battre avec nous pour la justice », a dit à l’AFP Tatiana Hasrouty, qui a perdu son père dans le drame. Les politiciens « font tout ce qui est en leur pouvoir pour arrêter l’enquête. »

« Ils nous tuent »

Cette méga-explosion, ressentie jusqu’à l’île de Chypre en Méditerranée située à environ 200 km, est un cauchemar dans l’histoire déjà mouvementée du Liban.

Le pays est aujourd’hui embourbé dans la pire crise économique de son histoire : chute vertigineuse de la monnaie locale, pénuries de carburants, de médicaments et d’eau potable, restrictions bancaires étouffantes et un appauvrissement de la population.

Elle a encore plus affecté une population déjà éprouvée et provoqué un exode massif rappelant celui de la guerre civile (1975-1990).

« Cette classe dirigeante nous tue tous les jours », peste Mme Hasrouty. « Ceux qui ne sont pas morts dans l’explosion, meurent de faim. »

Les boulangeries rationnent le pain, les coupures de courant peuvent aller jusqu’à 23 heures par jour, le prix de l’essence a flambé, les rues sont sombres la nuit et les feux de circulation hors service.

L’explosion, « c’était un cauchemar », se souvient Lara Khatchikian dans son appartement face au port qui a été très endommagé mais qu’elle a réparé.

L’incendie dans les silos l’a ravivé.

La poussière s’élevant des silos dans le port de Beyrouth, au Liban, dimanche 31 juillet 2022. (Crédit : AP Photo)

« Mes voisins et moi étions stressés en permanence. J’ai ressenti de la peur, nous ne pouvions pas dormir. Il faut une force surhumaine pour vivre quand on se souvient constamment de l’explosion », dit-elle.

« Seul espoir »

En avril, le gouvernement a ordonné la démolition des silos, mais celle-ci a été suspendue en raison d’objections de proches de victimes qui veulent en faire un lieu de mémoire.

L’ingénieur civil français Emmanuel Durand, qui surveille les silos, a averti que le risque d’un nouvel effondrement partiel ou total n’avait « jamais été aussi élevé ».

Des partisans des groupes chiites Hezbollah et Amal scandent des slogans contre le juge Tarek Bitar qui enquête sur l’explosion meurtrière du port maritime de l’année dernière, lors d’une manifestation devant le palais de justice de Beyrouth, au Liban, le 14 octobre 2021. (Crédit : AP Photo/Hussein Malla)

L’enquête risque elle aussi de s’effondrer. L’enquêteur principal, Tarek Bitar, a été empêché de poursuivre sa mission par une série de poursuites intentées contre lui et par une campagne dirigée par le puissant groupe terroriste armé du Hezbollah qui accuse le juge de partialité.

Poids lourd de la vie politique libanaise, le Hezbollah a dénoncé jeudi « les campagnes politiques et médiatiques » à l’encontre du mouvement accusé de bloquer le travail du juge.

Quoiqu’il en soit, pour des ONG et des experts indépendants de l’ONU « il est clair aujourd’hui plus que jamais que l’enquête nationale ne peut rendre justice ». Et qu’une enquête internationale « sans délai » est nécessaire.

D’après Aya Majzoub, de Human Rights Watch, « une enquête internationale pourrait être le seul espoir » pour les millions de Libanais impactés par la tragédie.

« Justice doit être rendue », demande Macron

Le président français Emmanuel Macron a lui aussi réclamé jeudi, dans un entretien au quotidien libanais L’Orient-Le Jour, que la justice soit « rendue » sur les causes de l’explosion, en regrettant que l’enquête soit « suspendue depuis plusieurs mois ».

Emmanuel Macron prononce un discours lors des 80 ans de la Rafle du Vel d’Hiv à la gare de Pithiviers, le 17 juillet 2022. (Crédit : capture d’écran YouTube)

« Je le redis aujourd’hui avec force: justice doit être rendue. Pour faire leur deuil et se reconstruire, les Libanaises, les Libanais et tous ceux qui vivent dans ce pays (…) ont besoin de connaître la vérité », déclare le chef de l’Etat.

« Le Liban vit un moment de crise sans précédent. Il a également besoin de justice pour se redresser », ajoute-t-il, en précisant que, « dans ce domaine aussi, la France continuera, avec ses partenaires, d’aider » le pays.

Pour lui, l’enquête libanaise, « suspendue depuis plusieurs mois », doit être « menée à son terme, en toute indépendance et à l’écart de toute interférence politique ».

Emmanuel Macron s’était fortement mobilisé après la gigantesque explosion. Il s’y était rendu deux jours plus tard, puis un mois après et avait co-organisé avec l’ONU trois conférences de soutien.

« Je ne me résignerai jamais, je ne laisserai pas le Liban s’effondrer, encore moins disparaître. Malgré les vents contraires et les difficultés, je garderai le cap, déterminé, lucide et pragmatique », assure-t-il.

Le président reconnaît que les résultats escomptés n’ont pas été obtenus car, souligne-t-il, « nous n’avons pas réussi à dépasser la force d’inertie du système libanais et de ses acteurs ».

Pour lui, l’accord conclu en avril avec le FMI « doit désormais être mis en œuvre » car « il s’agit d’une étape importante pour ramener au Liban la confiance perdue des investisseurs ».

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