Israël en guerre - Jour 193

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Discours de Yonathan Arfi à l’Elysée à l’occasion du 80e anniversaire du CRIF

Yonathan Arfi a demandé que la France montre "la même solidarité et la même confiance à la démocratie israélienne face au terrorisme" qu’elle ne le fait pour l’Ukraine

Le président du Conseil représentatif des institutions juives françaises (CRIF), Yonathan Arfi, et le président français Emmanuel Macron, lors d'une cérémonie célébrant le 80e anniversaire du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF), à l'Elysée, à Paris, le 18 mars 2024. (Crédit : Yoan Valat/Pool Photo via AP)
Le président du Conseil représentatif des institutions juives françaises (CRIF), Yonathan Arfi, et le président français Emmanuel Macron, lors d'une cérémonie célébrant le 80e anniversaire du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF), à l'Elysée, à Paris, le 18 mars 2024. (Crédit : Yoan Valat/Pool Photo via AP)

Emmanuel Macron a martelé lundi devant la communauté juive que l’État continuerait à combattre sans relâche l’antisémitisme, en pleine recrudescence depuis les attaques du Hamas en Israël le 7 octobre, avec « la même fermeté » et la « même intransigeance ». Étaient présents les principaux responsables de la communauté juive de même que ceux des autres cultes, ainsi que le Premier ministre Gabriel Attal et le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin.

Le président du Crif, Yonathan Arfi, a lui déploré que les actes antisémites se soient multipliés. Voici son discours intégral :

« Monsieur le Président de la République,

Madame Brigitte Macron,

Monsieur le Premier ministre,

Mesdames et messieurs les ministres et membres du gouvernement,

Mesdames et messieurs les parlementaires,

Mesdames et messieurs les Présidents d’institutions et d’associations juives,

Chers amis,

Pourquoi, alors que les SS et leurs complices de Vichy régnaient encore en maîtres sur la France et rôdaient autour des Juifs, des hommes et des femmes, bundistes, sionistes, communistes, partisans du franco-judaïsme consistorial…, tous traqués et pourchassés ont-ils pris le risque de parcourir la France pour se retrouver à Lyon ? Pourquoi ces hommes et ces femmes, faisant fi de leurs divergences, ont-ils décidé, au péril de leur vie, de créer ensemble une organisation clandestine pour les représenter ?

Avant de répondre à cette question, arrêtons-nous un instant et prenons la mesure du symbole pour une organisation créée au cœur des persécutions antisémites, que signifie la célébration de ses 80 ans au Palais de l’Élysée. Qui, parmi Léon Meiss, Joseph Fisher et tant d’autres dirigeants du judaïsme français réunis en ces mois sombres de 1943-1944, aurait pu imaginer que leurs héritiers seraient reçus ici, pour leur rendre hommage ?

Quel symbole aussi de célébrer cet anniversaire en ce moment éprouvant, alors que les actes antisémites se sont multipliés depuis l’abîme du 7 octobre et que notre modèle républicain est attaqué comme jamais auparavant depuis 80 ans.

Aujourd’hui, nous mesurons la profondeur de l’Histoire qui nous précède. Merci Monsieur le Président de la République, de nous accueillir chaleureusement pour cet anniversaire.

Je veux céder d’abord la parole à l’un des fondateurs du Crif, Adam Rayski. « L’ennemi exécré veut unir tous les Juifs dans une fosse commune, mais les Juifs, préfèrent s’unir pour se défendre, pour vivre. » Il ajoutait « Le combat héroïque et désespéré des derniers survivants de Varsovie avait montré combien paraissaient périmées les divergences politiques face à un ennemi qui frappait sans discernement tous les Juifs ».

Les insurgés du ghetto de Varsovie comme modèles. Mais aussi l’armée des ombres de la Résistance en France. Adam Rayski toujours, saluait, je le cite, « l’exemple de ce peuple français, qui après une défaite cruelle se redresse et recouvre sa force grâce à l’union de tous ses fils dans un combat sublime et héroïque ».

Monsieur le Président, j’aime penser que le Crif s’est construit en résonance au Conseil National de la Résistance : au cœur de la nuit, il partage avec lui à la fois l’esprit de résistance, l’ambition de dessiner un avenir meilleur pour tous, et l’affirmation résolue du pluralisme comme moyen d’y parvenir.

***

Célébrer les 80 ans de notre institution, c’est d’abord rappeler les combats qui ont jalonné son histoire : des combats pour la liberté des Juifs en France comme partout ailleurs, qui portent en eux l’aspiration à la liberté de tous.

Ainsi, pour les fondateurs du Crif, les combats contre l’antisémitisme, contre le racisme, pour l’existence de l’État d’Israël, pour le souvenir des disparus de la Shoah ne faisaient qu’un avec le combat universel pour la liberté et pour la justice.

Monsieur le Président de la République, il y a 80 ans les Juifs rêvaient de combattre un jour l’antisémitisme en France non plus contre l’État, mais avec l’État. Eux, qui le 3 octobre 1940 avaient vu s’effacer la promesse de l’Émancipation du 27 septembre 1791, rêvaient que la force de l’État de droit devienne leur arme dans la lutte contre la haine des Juifs. Avec des lois à la fois contre l’antisémitisme, le négationnisme et les appels haineux au boycott, l’arsenal législatif français est aujourd’hui l’un des plus aboutis. Mais, chacun le sait, ni la loi, ni la mobilisation des forces de l’ordre, n’ont pu empêcher les actes antisémites de se multiplier à nouveau sous nos yeux. Cet antisémitisme libéré par le pogrom du 7 octobre, c’est en France le visage tuméfié de Marco, ce sexagénaire d’un quartier populaire parisien, coupable de porter une kippa, c’est cette atmosphère parfois irrespirable pour les étudiants juifs jusqu’aux amphis de Sciences Po. C’est pourquoi nous demandons la mise en place d’une commission d’enquête parlementaire sur l’antisémitisme dans les Universités.

Il y a 80 ans, les Juifs imaginaient la France libre. Libre de ses occupants nazis. Libre de sa propre part d’ombre. La France a connu depuis la Libération sa plus longue période de paix civile mais aujourd’hui pourtant l’extrême droite frappe à la porte du pouvoir, l’extrême gauche joue les provocations en attisant l’antisémitisme et le communautarisme, et l’islamisme nous déclare ouvertement la guerre. Avons-nous oublié que la paix n’est jamais acquise et que la liberté reste toujours un combat ?

Il y a 80 ans, les Juifs aspiraient à voir la création d’un État juif souverain, capable de protéger ses citoyens et, symboliquement, les Juifs du monde entier du retour des persécutions diasporiques. L’Histoire a vu la naissance de l’État d’Israël mais n’a pourtant pas empêché la tragédie du 7 octobre et son funeste cortège de massacres antisémites, de civils suppliciés, de femmes violées.

Ainsi vont depuis 80 ans les engagements des citoyens juifs de France, faits de précieuses, laborieuses et parfois lumineuses victoires mais que l’Histoire nous apprend à ne jamais considérer comme définitives.

***

Hier comme aujourd’hui, ces combats sont portés par des Juifs passionnément Français, des Français résolument juifs, qui illustrent la définition qu’Emmanuel Levinas donnait de la France : « une Nation à laquelle on peut s’attacher par l’esprit et par le cœur aussi fortement que par des racines ». Parmi eux, mes prédécesseurs présents ce soir que je veux saluer.

Henri Hajdenberg, artisan inlassable du dialogue, qui accueillit le discours de Jacques Chirac en 1995 et reçut des mains de l’Église la déclaration de repentance des évêques de France,

Roger Cukierman, qui, au nom de tous les siens, n’a jamais reculé et mit, le premier, des mots sur le péril d’une convergence antisémite entre l’extrême gauche, l’extrême droite et l’islamisme,

Richard Prasquier, médecin de nos âmes meurtries, qui eut pour mission de faire entendre le cri des enfants juifs assassinés à Toulouse à une société française encore insouciante, bien avant Samuel Paty et Dominique Bernard, dont je veux associer le souvenir aux combats du Crif,

Francis Kalifat, militant rigoureux et intègre de la cause des Juifs, qui, dans le combat contre l’antisémitisme, dévoila les ambiguïtés coupables de Jean-Luc Mélenchon et les récupérations douteuses de Marine Le Pen,

***

Chers amis,

Depuis 80 ans, la voix du Crif est celle de près de 80 organisations qui le composent et qui font ensemble cette voix juive, laïque et citoyenne.

La voix de centaines de milliers de Juifs de France, aux destins jamais semblables mais unis autour des valeurs de justice et de liberté, léguées à la fois par notre tradition et notre Histoire.

Une voix libre que certains voudraient faire taire alors qu’elle défend toujours l’esprit de la République. Que certains voudraient faire taire PARCE QU’elle défend toujours la République. Nous ne nous tairons pas.

L’Histoire nous enseigne que les régimes autoritaires ou totalitaires commencent toujours par museler la voix des Juifs. Alors, c’est l’honneur de la République de permettre l’expression publique du Crif depuis sa création et, avec lui, des inquiétudes, des aspirations ou des indignations des Français juifs.

Monsieur le Président, face aux menaces du terrorisme, de l’islamisme et de l’antisémitisme, la France, j’en suis convaincu, peut jouer, doit jouer, un rôle plus grand encore, plus clair encore.

En France, le combat contre l’islamisme, contre ses complices et leur aveuglement, doit se poursuivre sans jamais douter de notre modèle universaliste, laïc et républicain, avec la plus grande fermeté qu’autorise notre État de droit. Mais comment tolérer par exemple qu’une chaîne comme Al Jazeera, qui professe une vision radicalement opposée aux valeurs de la France, soit largement diffusée ? Que les Frères Musulmans trouvent en France tant d’alliés par clientélisme, par faiblesse ou par ignorance ? Que l’on laisse prospérer des idéologies sexistes, homophobes et antisémites ?

Sur le plan international, chacun le sait, les valeurs démocratiques sont partout attaquées : de l’Ukraine aux femmes afghanes, des Ouïghours aux attaques du 7 octobre. Les démocraties sont fragiles, peu nombreuses et font face aux mêmes menaces, islamiste ou totalitaire : elles se doivent soutien et confiance réciproque. Vous l’avez exprimé courageusement concernant l’Ukraine, je veux ici le saluer.

Nous devons, avec des modalités différentes, la même solidarité et la même confiance à la démocratie israélienne. Face au terrorisme, il y a entre la France et Israël une « solidarité des éprouvés » et rien ne ressemble plus au Bataclan que l’attaque contre le festival Nova. Mais je m’inquiète quand je vois poindre dans certains votes de notre pays dans les instances internationales, notamment à l’ONU, la tentation non pas de critiquer mais de juger Israël et bien plus sévèrement que l’on juge toute autre démocratie.

Ces déséquilibres sont, on le sait, exploités en France par les partisans de la haine, qui tôt ou tard, s’en prennent aux Juifs.

***

Mes chers amis,

L’Histoire de l’antisémitisme est une longue histoire d’accusations contre les Juifs, que ce soit le faux procès du Talmud place de Grève à Paris en 1240, ou encore celui des blouses blanches en 1953 en Union Soviétique, sans oublier bien entendu l’Affaire Dreyfus, pour ne citer que ceux-là.

La période que nous traversons nous ramène à cette tragique litanie. Dans une pernicieuse inversion accusatoire, l’État juif est accusé de génocide. Et les Juifs partout, depuis le 7 octobre, au lieu de rencontrer un élan de solidarité, font face à une déferlante inédite d’actes antisémites mais aussi à une violente essentialisation, une assignation à répondre de la situation au Proche-Orient. Un procès symbolique les accuse toujours du crime ultime d’inhumanité, celui d’être prétendument insensibles, parce que Juifs, au sort des populations civiles palestiniennes. Cette accusation relève d’une rhétorique antisémite.

Alors, je veux une fois pour toute le dire ici : parce que nous sommes juifs et parce que nous sommes français, nous pleurons la détresse de TOUTES les populations civiles, notamment israéliennes et palestiniennes, y compris donc celle de Gaza, jetée dans la guerre par le Hamas et sacrifiée par ce régime terroriste.

Mais dire cela ne nous empêchera jamais de dire que la cause d’Israël dans cette guerre qu’il n’a pas choisi, est une cause juste, comme l’était celle de notre pays en 2015 à Raqqa et Mossoul. Il n’y a pas à choisir entre le sens de l’humanisme et celui de la justice.

***

Chers amis,

À l’heure où nous nous parlons, nous sommes encore sans nouvelles de trois Français : Ofer Kalderon, Orion Hernandez-Radoux, Ohad Yahalomi, enlevés le 7 octobre et détenus avec plus de 130 otages par le Hamas. Nous attendons, nous exigeons leur libération.

Monsieur le Président, je veux ici publiquement vous remercier pour votre engagement personnel dans la bataille pour la libération des otages et pour le vibrant hommage national rendu aux victimes françaises de cette attaque terroriste, la plus meurtrière depuis celle de Nice en 2016.

***

Chers amis, vous comprenez que cet anniversaire du Crif est assombri par l’onde de choc mondiale d’un antisémitisme galvanisé par l’antisionisme, l’islamisme et le complotisme. À l’occasion des 25 ans du Crif, l’historien Léon Poliakov décrivait le Crif comme « l’instrument d’un combat que livre […] la patiente voix de la raison aux séquelles d’un passé délirant ».

Il est aujourd’hui de notre responsabilité à tous de cultiver l’esprit de résistance dont nous sommes héritiers. Non pas l’insoumission dont certains agitateurs se revendiquent, mais bien la résistance des valeurs de justice et d’émancipation qui fondent notre pacte républicain.

Il existait de Rachi de Troyes jusqu’à Zadoc Kahn, une manière française d’être juif. Mais depuis 80 ans, avec des figures comme Robert Badinter, Simone Veil, Ady Steg, Théo Klein, et tant d’autres, il existe aussi une manière juive d’être français. La promesse du Crif, c’est de poursuivre ce sillon.

Je ferai tout, nous ferons tout, pour que le Crif, fidèle aux valeurs et aux aspirations qui l’ont vu naître, poursuive son combat contre l’obscurantisme, pour la République et pour la France. »

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