Drogue, déshonneur et Shoah dans un film sur une célèbre famille d’avocats néerlandais juifs
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Drogue, déshonneur et Shoah dans un film sur une célèbre famille d’avocats néerlandais juifs

Les démons qui hantent les descendants d'un survivant stoïque exposés dans un documentaire étrangement optimiste

Max Moszkowicz, à gauche, avec Robert Moszkowicz près de Maastricht, aux Pays-Bas, en 2015. (Crédit : autorisation de Max Moszkowicz / via JTA)
Max Moszkowicz, à gauche, avec Robert Moszkowicz près de Maastricht, aux Pays-Bas, en 2015. (Crédit : autorisation de Max Moszkowicz / via JTA)

Amsterdam (JTA) – Dans un pays où 75 % des Juifs ont été assassinés durant l’Holocauste, la famille d’avocats Moszkowicz se distingue comme une unique success story juive.

Descendants de Max Moszkowicz, survivant d’Auschwitz devenu le premier procureur moderne vedette de Hollande, avocats eux-aussi, ses quatre fils ont amené l’entreprise familiale vers de nouveaux sommets, faisant de leur nom une marque réputée pour ses plaidoiries magistrales dans quelques-uns des procès les plus célèbres du pays.

Max Moszkowicz lui-même a obtenu en 1987 une simple peine de quatre ans pour les ravisseurs du magnat de la boisson Freddy Heineken.

Son deuxième fils, Robert, en 1976, est devenu à 23 ans le plus jeune Hollandais à passer l’examen du barreau (à 29 ans, il était millionnaire). Son autre fils, Bram, continue de faire les manchettes internationales – comme avec l’acquittement en 2010 du politicien Geert Wilders, qui comparaissait pour incitation à la haine raciale anti-islam.

Les Moszkowicz étaient donc largement reconnus comme des génies juridiques dans les médias et lors d’événements organisés en leur honneur.

Mais ces dix dernières années, ils sont tombés en disgrâce. Trois des fils de Max Moszkowicz ont été radiés pour irrégularités, en commençant par Robert en 2005 – ancien héroïnomane et coureur de jupons flamboyant accusé de tricherie par ses clients – pour finir en mars dernier avec le frère aîné, David.

Le mois dernier, les Moszkowicz ont à nouveau fait les titres en Hollande avec « Nous Moszkowicz, » le premier film documentaire sur la vie de cette famille remarquable.

Fait par l’aîné de Robert Moszkowicz, cette production télévisée retrace les effets profonds de l’Holocauste sur trois générations qui pour beaucoup, symbolisent la lutte de la communauté juive hollandaise pour revenir à une vie normale après le traumatisme du génocide.

Robert Moszkowicz à Amsterdam en 2015. (Crédit : autorisation de Max Moszkowicz / via JTA)
Robert Moszkowicz à Amsterdam en 2015. (Crédit : autorisation de Max Moszkowicz / via JTA)

Combinant des séquences à Amsterdam, Jérusalem et Auschwitz, le travail de Max Moszkowicz, ainsi nommé pour son grand-père de 89 ans, a été acclamé par la critique qui salue l’aperçu sans précédent que le cinéaste de 37 ans offre de l’ascension et de la chute d’une famille désormais célèbre.

Le cinéaste décrit à son père sa propre panique en tant qu’enfant de le voir – alors encore un avocat en exercice et célèbre – sombrer dans la torpeur sous l’emprise de la drogue dans son manoir près de Maastricht. L’héroïne était bien en vue dans son appartement d’Amsterdam et le cinéaste se souvient que Robert lui a dit comme à un enfant que la poudre beige et le papier aluminium servaient à confectionner un remède spécial contre la grippe.

Debout face à son père, Max Moszkowicz le confronte à sa honte à l’école primaire après son arrestation médiatisée.

Pendant six ans, le cinéaste va suivre son père et dresser le portrait d’un homme vain, parfois égoïste et finalement non repenti qui n’a jamais présenté d’excuses pour ses actes, même si ces actes ont pourtant visiblement marqué la plupart des neuf enfants qu’il a eus avec quatre femmes différentes.

“Je voulais comprendre ce que mon père avait fait pour être coupé de la famille comme s’il n’avait jamais existé”

Mais “Nous Moszkowicz” n’est pas une mise en accusation accablante affirme le cinéaste Max Moszkowicz au JTA dans une interview parue la semaine dernière à propos de son film, que le quotidien Volkskrant décrit comme “conflictuel, émouvant et souvent douloureux.”

Au contraire, c’est l’histoire de trois générations d’une famille perturbée mais aimante, et une tentative d’examiner leurs dysfonctionnements à la lumière des préjudices émotionnels vécus dans une fratrie tentant d’honorer les idéaux et l’héritage de leur père. Le film révèle ainsi que le patriarche, déterminé à reconstruire sa famille juive détruite par les nazis, a renié Robert parce qu’il a épousé une femme non-juive – la mère du cinéaste.

Le rejet fut si absolu qu’en 1993, le vieux Max Moszkowicz et trois de ses fils sont apparus en tant que famille dans un talkshow de télévision sans jamais seulement mentionner Robert.

« Les Quatre mousquetaires », a déclaré Bram Moszkowicz au journaliste dans sa description de sa famille durant l’émission. “Un pour tous, tous pour un”

David a acquiescé avec un sourire : « Je ne pourrais pas dire mieux. »

Le cinéaste Max Moszkowicz commente que ces images qu’il a vues à 14 ans lui ont paru “coupantes comme un couteau”.

« Je voulais comprendre ce que mon père avait fait pour être coupé de la famille comme s’il n’avait jamais existé, » a-t-il ajouté.

Rejeté par les siens , Robert Moszkowicz, un beau parleur qui aimait les costumes de créateurs italiens et les voitures de luxe – bien que criblé de dettes, il possède encore un des derniers modèles de Jaguar – a touché le fond à la mort de son troisième enfant. Jair a vécu moins d’un an – Robert l’avait eu avec sa seconde femme, une héroïnomane qui avait continué à se piquer tout au long de sa grossesse.

Après sa première arrestation dans les années 1990 pour trafic de drogue, Robert a reçu en prison une visite de son père, qui, malgré leur profond désaccord s’est chargé du dossier juridique de son fils parce que ne pas le faire « aurait signifié perdre mon fils pour toujours, » comme l’a dit le patriarche lors d’une intervention télévisée.

Pendant la rencontre en prison, le père a dit à son fils rebelle que l’installation lui rappelait le camp de concentration.

« C’est ce que je voulais expérimenter, » a répondu Robert dans ce qu’il explique dans le film comme “un désir emblématique de ressentir ce que mon père a ressenti” durant l’Holocauste.

“C’est comme s’ils surcompensaient d’une manière tout aussi tardive que tragique l’enfer que Max a traversé à Auschwitz”.

« C’est un moment clé dans le documentaire pour comprendre les pulsions auto-destructrices des Moszkowicz, ainsi que le souligne au JTA Leon de Winter, auteur juif à succès néerlandais.

Max Moszkowicz, à droite, avec le frère Bram à Amsterdam en 1987. (Crédit : Wikimedia Commons / via JTA)
Max Moszkowicz, à droite, avec le frère Bram à Amsterdam en 1987. (Crédit : Wikimedia Commons / via JTA)

« Ce n’est pas un hasard si trois fils de cette famille étonnante ont été radiés”, souligne Leon de Winter.

La radiation de Bram Moszkowicz pour mauvaise gestion de fonds était “disproportionnée” ajoute Leon de Winter, notant que ces infractions au final ont été motivées par cet insatiable désir de plaire au patriarche, qui a lui-même perdu ses parents et deux frères alors qu’il était adolescent pendant l’Holocauste.

Le patriarche Max a élevé ses garçons dans l’idée qu’ ”ils étaient invincibles”, a dit de Winter. « Et eux, dans leur amour désespéré et leur dévouement pour leur père, ont ressenti que la seule façon de se rapprocher de lui et d’être ses égaux était de le rejoindre en enfer. »

Et bien qu’ils aient bâti un empire, les Moszkowicz sont toujours restés des étrangers dans les Pays-Bas d’après l’Holocauste, séparés, par leurs propres traumatismes et par leurs faiblesses-mêmes, de ces élites intellectuelles qu’ils fréquentaient pour leurs voitures flashy et leurs vêtements coûteux.

“C’est comme s’ils surcompensaient d’une manière tout aussi tardive que tragique l’enfer que Max a traversé à Auschwitz” dit de cette famille Léon de Winter.

Avec toute sa rétrospection tragique, « Nous Moszkowicz » offre aussi une manière d’espoir et de rédemption.

Le cinéaste et son père sont proches, leur lien a été cimenté par un voyage de deux semaines qu’ils ont fait en Israël en 2014. Dans une des scènes les plus émouvantes du film, Robert Moszkowicz, qui est peu pratiquant mais récite ses prières en hébreu, est submergé par l’émotion face au mur Occidental et est étreint par son fils tandis qu’il pleure devant les vieilles pierres.

Robert est aussi un bon père pour les plus jeunes enfants qu’il a eus avec sa quatrième épouse. Commençant par là, derrière sa caméra, le cinéaste relève, « c’est sa façon de rattraper ses erreurs. »

C’est donc avec un regard vers l’avenir que le jeune Max Moszkowicz a commencé son film, en premier lieu, dit-il, parce qu’il ne veut pas répéter les erreurs de son père avec son propre fils, Ilaï, né l’année dernière.

« Il y a six ans, je suis arrivé ivre à une fête avec la bouche en sang parce que j’étais tombé en chemin” raconte le réalisateur. «J’avais des problèmes d’alcool et de drogues. J’ai vu mon reflet ensanglanté dans un miroir à la fête et j’ai eu l’impression d’y voir le modèle auto-destructeur de mon père.”

C’est ce soir-là que le cinéaste Max Moszkowicz a décidé de porter le regard lucide et sans concession sur sa vie qui a donné ce film.

“Je me suis débarrassé de mes vieux démons », conclut-il. « Je peux maintenant vivre ma vie. »

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