En campagne, Kahlon s’accroche à l’espoir de redevenir un faiseur de rois
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Reportage

En campagne, Kahlon s’accroche à l’espoir de redevenir un faiseur de rois

En déplacement dans le quartier Hatikva de Tel Aviv, le leader de Koulanou tente de ne pas perdre les électeurs du Likud et de rester à la Knesset

Raoul Wootliff est le correspondant parlementaire du Times of Israël

Le dirigeant de koulanou Moshe Kahlon (à droite) embrassant un partisan lors d'une visite au marché Hatikva de Tel Aviv, 28 mars 2019. (Koulanou)
Le dirigeant de koulanou Moshe Kahlon (à droite) embrassant un partisan lors d'une visite au marché Hatikva de Tel Aviv, 28 mars 2019. (Koulanou)

Il n’y a pas beaucoup d’endroits où Moshe Kahlon est encore accueilli comme une rock star. Huit ans après avoir inauguré une réforme très populaire du marché de la téléphonie mobile et quatre ans après avoir été couronné faiseur de rois de la politique israélienne, l’ancien ministre du Likud a vu sa fortune politique s’effondrer après des années éprouvantes au poste de chef du Trésor.

Au marché Hatikva de Tel Aviv, le centre d’un quartier ouvrier dont les habitants de droite sont au cœur de sa stratégie électorale, il a cependant été accueilli comme un héros jeudi dernier.

En arrivant avec d’actuels et anciens footballeurs de la sélection nationale israélienne et du club local de Bnei Yehudah, Kahlon, toujours souriant, a serré la main avec enthousiasme aux vendeurs et clients qui affluaient autour de lui pour une accolade ou un selfie.

« Les gens sont formidables. Vous êtes le sel de la terre », a-t-il dit à un épicier qui lui a offert des fraises.

« Que Dieu vous bénisse et vous donne beaucoup de voix », lui répondit l’homme vêtu d’un tablier.

Le choix du marché Hatikva par rapport au passage plus traditionnel au célèbre marché Carmel de Tel Aviv dans le cadre de la campagne électorale a été soigneusement étudié. Fondé par des immigrants juifs yéménites, irakiens et syriens, le marché est le cœur battant du quartier de Hatikva, un dédale de ruelles étroites et de maisons en ruines apparemment délaissées par le reste de la capitale de la haute technologie israélienne en plein essor.

Son parti Koulanou, en difficulté, a besoin du soutien des électeurs du Likud privés de leurs droits ici, et d’autres comme eux dans le pays, qui ont voté en sa faveur en 2015.

Le dirigeant de Koulanou, Moshe Kahlon (C), en visite au marché Hatikva de Tel Aviv, le 28 mars 2019. (Koulanou)

Comme le soulignaient en 2018 les chroniqueurs culinaires Rotem Maimon et Alma Elliott Hofmann à propos du marché : « Entre le marché Levinsky en plein essor et le marché du Carmel, déjà un aimant touristique, le marché Hatikva reste un outsider qui ne cherche à impressionner personne. »

La description peut aussi être une bonne métaphore de la campagne discrète de Kahlon. En effet, entre un Benny Gantz en pleine expansion et le Premier ministre Benjamin Netanyahu, déjà un aimant à électeurs, Kahlon reste lui aussi un outsider, cherchant les votes de ceux qui s’inquiètent plus de leur prochain salaire que des milliards de shekels de sous-marins.

Le dirigeant de Koulanou, Moshe Kahlon (C), en visite au marché Hatikva de Tel Aviv, le 28 mars 2019. (Koulanou)

Aux côtés de militants brandissant des banderoles sur lesquelles on pouvait lire « Kahlon, le seul qui en a quelque chose à faire, » le ministre des Finances a cherché jeudi à se présenter comme un défenseur sérieux de la classe ouvrière ignorée.

« Tous les médias sont obsédés par ce que Gantz a sur son téléphone et les affaires de sous-marins de Netanyahu. D’un autre côté, nous nous occupons des besoins des vraies personnes. Nous avons affaire à de vraies personnes. C’est notre programme. Le peuple d’Israël », a dit Kahlon à la foule qui le suivait à travers le marché.

« Aidez-nous à nous mettre dans une position qui nous permettra de faire une réelle différence », a-t-il dit en reconnaissant à la fois la faiblesse relative de son parti et, en même temps, sa force potentielle.

Avec des sondages indiquant que Koulanou pourrait passer de 10 à 5 sièges à la Knesset, ou même ne pas franchir le seuil d’éligibilité de 3,25 %, Kahlon entreprend un double effort pour empêcher les électeurs de délaisser le Likud et à d’autres de rejoindre Kakhol lavan de Gantz.

Si Koulanou parvient à obtenir suffisamment de soutien pour rester à la Knesset, Kahlon pourrait devenir la figure la plus importante dans l’arène politique fragile d’Israël. Si ni Gantz ni Netanyahu ne peuvent former une majorité de 61 sièges à la Knesset sans Koulanou, le chef du centre-droit pourrait finir par être à nouveau le faiseur de rois et se voir accorder un pouvoir hors norme par les deux candidats en échange de son soutien.

Mais pour l’instant, il ne fait que se raccrocher à ses partisans de moins en moins nombreux.

Le long de l’allée principale du marché, les habitants de Hatikva semblaient conscients du pouvoir qu’ils détenaient en votant, tant pour Kahlon que pour ceux qui cherchent à diriger le pays.

« Si Kahlon n’entre pas, Bibi n’entrera pas non plus », a fait remarquer un boucher du nom de Yosef, en désignant le Premier ministre par son surnom, en s’adressant à certains de ses collègues du marché, qui regardaient avec scepticisme le cortège.

« Bibi n’a pas besoin de lui, ni de personne », a répondu un autre boucher prénommé Yisrael avec l’assentiment audible des deux autres hommes du marché qui discutaient. « Et on n’a pas besoin de Kahlon pour avoir Bibi. »

Le dirigeant de Koulanou Moshe Kahlon en visite au marché Hatikva de Tel Aviv, le 28 mars 2019. (Koulanou)

Yosef était le seul des quatre à avoir dit qu’il voterait pour le chef de Koulanou. « Nous avons besoin de Bibi pour notre sécurité et de Kahlon pour nous », a-t-il dit au Times of Israel, en disant que ce serait la deuxième fois qu’il le soutiendrait.

Un autre membre du groupe, qui a demandé à rester anonyme, a déclaré qu’il avait voté pour Kahlon en 2015 mais qu’il ne réitérerait pas son choix. « Je vais à droite. Soit Bibi, soit Otzma », a-t-il dit, faisant référence à la faction d’extrême droite Otzma Yehudit de l’Union des partis de droite.

Doron Shubeli, un client régulier du marché qui se décrit lui-même comme quelqu’un « qui est né et a grandi à Hatikva », a déclaré qu’il voulait que Netanyahu soit le Premier ministre mais se préoccupait davantage de renommer Kahlon au ministère des Finances.

« Il s’est toujours battu pour les gens ordinaires et l’a aussi montré en tant que ministre des Finances », a ajouté M. Shubeli.

M. Kahlon affirme qu’aux Finances, il a mis en œuvre avec succès les réformes promises pour faire baisser le prix des maisons et le coût de la vie, tout en s’engageant à promouvoir un certain nombre de nouvelles mesures visant à aider les familles des travailleurs et des classes moyennes.

Acte d’équilibre

Élu pour la première fois à la Knesset sur la liste du Likud en 2003, M. Kahlon est devenu ministre des Communications en 2009 et a mené une réforme visant à réduire considérablement les tarifs des services de téléphonie mobile avant de remplacer Isaac Herzog (Parti travailliste) en janvier 2011 à la direction du ministère des Affaires sociales, où il poursuit son combat pour les droits des clients et combat les banques pour leur faire baisser leurs tarifs.

Communications Minister Moshe Kahlon said he was spreading his wings and leaving politics (photo credit: Miriam Alster/Flash90)
Le ministre des Communications, Moshe Kahlon, annonce qu’il quitte la politique, en 2012. (Miriam Alster/Flash90)

Personnage populaire au Likud, Kahlon a surpris l’establishment politique en 2012 en annonçant qu’il ne se présenterait pas aux élections nationales l’année suivante, ni en tant que membre du parti au pouvoir ni avec aucun autre parti, pour marquer une pause en politique.

Créé en 2014, pendant la campagne électorale, son parti Koulanou s’est d’abord concentré presque exclusivement sur les questions socio-économiques, évitant les questions brûlantes comme l’État de droit, les implantations ou encore le processus de paix.

Mais depuis qu’il est devenu ministre des Finances en 2015, aucune de ses initiatives économiques n’a réussi à reproduire l’enthousiasme de ses années de gloire. Il s’est aussi avéré être la seule voix modérée dans un gouvernement dépourvu de toute faction de gauche ou de centre-gauche.

La visite à Hatikva, où les résidents penchent à droite et ont été durement touchés par un afflux de migrants africains, a mis en évidence l’équilibre prudent qu’il est en train de trouver entre se présenter comme un atout pour le prochain gouvernement de Netanyahu et un contrôle essentiel sur les politiques plus ambitieuses du gouvernement.

L’autre slogan de Koulanou dans cette campagne, affirmant que le parti était « de droite raisonnable », manquait singulièrement sur les affiches et les discours des militants du parti sur le marché.

Alors que Kahlon a entamé sa campagne de réélection en janvier en promettant d’être « la seule voix au sein du gouvernement » qui luttera contre « une législation anti-démocratique et irresponsable », il aurait cherché à minimiser le message ces dernières semaines par crainte que cela ne porte gravement atteinte à sa position auprès des électeurs de droite.

Outre le Likud de Netanyahu et les partis ultra-orthodoxes Shas et YaHadout HaTorah, Koulanou a été rejoint dans la coalition par le parti sioniste religieux HaBayit HaYehudi, le plus ardent partisan de la Knesset de la construction des implantations et, sous les dirigeants Naftali Bennett et Ayelet Shaked, de réformes judiciaires agressives. Un peu à contrecœur, Kahlon est devenu le seul ministre opposé à une législation débridée en faveur des implantations ou contre le système judiciaire.

Plus précisément, il a bloqué une version de la loi dite de régulation – qui visait à empêcher la démolition des implantations construites sur des terres privées si elles avaient été construites avec l’aide de l’État – qui aurait annulé les décisions de justice antérieures en la matière.

Point plus controversé pour les résidents de Hatikva, il a évité l’adoption d’un projet de loi d’une grande portée qui aurait empêché la Cour suprême d’annuler la législation de la Knesset, en particulier une loi autorisant l’expulsion forcée des quelque 38 000 demandeurs d’asile africains en Israël, dont au moins la moitié vit dans le sud de Tel Aviv, selon un rapport de la Knesset de 2016.

Les résidents du sud de la ville israélienne de Tel Aviv protestent contre la présence de réfugiés et de demandeurs d’asile africains le 30 août 2018. (AFP / JACK GUEZ)

« Vous nous avez roulés avec les infiltrés », a crié Dafna Levy, 64 ans, à Kahlon, alors qu’il passait devant elle sur le marché, en utilisant un terme désignant les migrants.

Son équipe a eu du mal à manœuvrer autour d’elle et de son chariot de courses, qu’elle refusait de déplacer. Toujours souriant, Kahlon s’est alors penché vers la femme : « Moi aussi, je veux me débarrasser d’eux, et nous y veillerons. »

Mais Kahlon a refusé de dire s’il soutiendrait de nouveaux efforts pour limiter les interventions de la Cour suprême après les élections (après avoir été sollicité à plusieurs reprises par le Times of Israel), et Dafna Levy ne semblait pas convaincue.

Une fois Kahlon passé à l’étal suivant du marché, la femme, toujours accrochée à son chariot, a dit que l’accueil chaleureux que Kahlon avait reçu sur le marché ne représentait pas ce que la plupart des résidents de la région pensaient de lui.

« Oui, certaines personnes aiment Kahlon ici, » dit-elle, « mais c’est vraiment un territoire du Likud, ils l’aiment parce qu’il est du Likud. »

Une terre du Likud

Pas moins d’une heure après le passage de Kahlon au marché, les tracts de Koulanou tapissent toujours le trottoir, la campagne du Likud a également fait son apparition ici.

Apparemment involontairement, c’est précisément le ministre de l’Immigration, Yoav Galant, qui est passé de Koulanou au parti au pouvoir il y a deux mois, à la tête du cortège des législateurs et militants du Likud.

Le ministre du Likud Yoav Galant (à droite) lors d’une visite au marché Hatikva de Tel Aviv, le 28 mars 2019. (Raoul Wootliff/Times of Israel)

Tout comme son ancien patron, Galant, ainsi que le ministre des Sciences du Likud, Ofir Akunis, le président de la coalition, David Amsalem, et le député Amir Ohana, ont également été accueillis comme des célébrités par la foule qui leur serrait la main et échangeait des tapes sur l’épaule.

« J’adore faire campagne et j’adore venir dans un endroit comme celui-ci pour être avec de vraies personnes », a dit Amsalem via un haut-parleur, en écho aux commentaires de Kahlon émis au même endroit quelques minutes auparavant. Mais soulignant la domination de son propre parti dans des quartiers comme Hatikva, le président de la coalition a déclaré : « C’est une terre du Likud, et elle le sera toujours. »

Lorsqu’on lui a demandé plus tard s’il croyait que Kahlon pourrait néanmoins avoir le dessus sur Netanyahu en tant que faiseur de rois, Amsalem a répondu : « Au bout du compte, ce sera le peuple, pas lui ni moi, qui décidera ».

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