GB/Antisémitisme : Corbyn dénonce sa suspension, appuyé par ses alliés du Labour
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GB/Antisémitisme : Corbyn dénonce sa suspension, appuyé par ses alliés du Labour

De hauts-membres du parti avertissent que ce dernier risque la scission ; le cabinet fantôme se rallie autour de son chef Starmer ; des syndicats crient à l'injustice

Le leader du parti du Labour britannique, Jeremy Corbyn, à gauche, donne un verre d'eau au secrétaire d'Etat au Brexit du cabinet fantôme, Keir Starmer, lors d'un événement de campagne sur le Brexit à Harlow, en Angleterre, le 5 novembre 2019 (Crédit : AP Photo/Matt Dunham)
Le leader du parti du Labour britannique, Jeremy Corbyn, à gauche, donne un verre d'eau au secrétaire d'Etat au Brexit du cabinet fantôme, Keir Starmer, lors d'un événement de campagne sur le Brexit à Harlow, en Angleterre, le 5 novembre 2019 (Crédit : AP Photo/Matt Dunham)

Le principal parti d’opposition britannique du Labour est dans la tourmente. Jeudi, la formation a suspendu son ancien leader, Jeremy Corbyn, suite à sa réponse à un rapport, qui avait été établi par un groupe de veille gouvernemental, qui a estimé que le Labour avait rompu sa loi sur l’égalité dans son traitement des plaintes déposées, en interne, pour antisémitisme.

Après la décision portant sur la suspension de Corbyn, les alliés de l’ancien leader se sont rassemblés sous sa promesse de « contester avec force » une initiative qualifiée de « politique » alors que les plus hautes personnalités travaillistes se sont pour leur part alignées sur le nouveau dirigeant du parti, Kier Starmer.

Prenant la parole dans la matinée de vendredi, Starmer a déclaré : « Je ne souhaite pas qu’il y ait une scission au sein du parti du Labour. Je suis devenu dirigeant de la formation en promettant que j’unirai le parti, mais aussi que je m’attaquerai à la question de l’antisémitisme. »

« Je pense qu’on peut faire les deux, il n’y a aucune raison de lancer une guerre civile dans notre parti. Mais je suis absolument déterminé à éradiquer l’antisémitisme », a-t-il confié à Sky News.

En réponse à l’enquête menée par l’EHRC (Equality and Human Rights Commission) – qui a établi qu’il y avait eu de « graves défaillances » de la part des autorités travaillistes s’agissant de l’antisémitisme qui sévissait dans ses rangs, ajoutant que le Labour avait mis en place des « procédures inadéquates » dans sa gestion des plaintes – Corbyn a fait savoir jeudi qu’il n’accepterait pas l’ensemble des conclusions du rapport et il a déclaré que « l’ampleur du problème a aussi été spectaculairement exagérée pour des raisons politiques par nos adversaires au sein du parti et à l’extérieur, ainsi que par une grande partie des médias ».

Le Labour a alors fait savoir qu’il suspendait Corbyn « en raison des propos qui ont été tenus aujourd’hui et de son incapacité à les retirer ».

Quelques instants après la déclaration de Corbyn, Starmer, qui s’exprimait lors d’une conférence de presse, a expliqué que « ceux qui prétendent que l’antisémitisme a été exagéré ou factieux au sein du Parti travailliste font eux-mêmes partie du problème ».

Il a ajouté que le rapport marquait un « jour de honte » pour la formation.

Le journal britannique The Guardian a fait savoir, vendredi, que Starmer et les nouvelles autorités du Labour avaient été choqués par le rejet du rapport de la part de Corbyn et l’allusion faite à l’éventuelle implication de Starmer à l’origine du document.

Le nouveau chef du Labour, Keir Starmer, arrive aux studios de la BBC, à Londres, le 5 avril 2020. (Crédit : Aaron Chown/PA via AP)

Dans un entretien diffusé après sa suspension, Corbyn a refusé de revenir sur les propos qu’il avait tenus, affirmant que la « perception publique » du problème de l’antisémitisme au sein du Labour était « très différente » de la réalité.

Jurant de se battre, il a vivement recommandé à ses partisans de « rester au sein du parti » pour réaffirmer les principes de la gauche.

S’exprimant auprès du journal Telegraph, un éminent allié de Corbyn a averti que Starmer allait affronter « une période critique de 24 heures » pendant laquelle il devrait empêcher l’éventuelle scission de la formation.

« C’est un calcul désastreux », a dit la source. « Maintenant, cela peut s’aggraver. Il ne comprend pas l’ampleur de ce qui est dorénavant susceptible d’arriver, et ça va être très difficile pour lui. Jeremy a une armée derrière lui et de nombreuses sources de financements juridiques. »

Une partie de ces financements pourraient provenir d’un appel aux dons qui a été lancé pour aider Corbyn à affronter d’éventuels frais de justice s’il devait être traduit devant les tribunaux. Ce fonds a été établi par Carole Morgan, originaire de Ryde, dans le sud-est de l’Angleterre, pour que l’ex-numéro un Travailliste « sache que ses partisans ne l’ont pas oublié ».

Et, moins de 24 heures après sa création, le but des 20 000 Livres a été atteint. Ce portefeuille de financement participatif s’élève actuellement à plus de 350 000 Livres.

Le secrétaire-général d’Unite the Union Len McCluskey lors d’une manifestation à Londres, le 6 mars 2019. (Crédit : AP Photo/Frank Augstein)

Pour sa part, Len McCluskey, leader du syndicat Unite, plus grand donateur du Labour, a qualifié la suspension de Corbyn « d’injustice grave » et indiqué qu’elle « entraînerait le chaos » au sein du parti, compromettant les chances de ce dernier lors des prochaines élections générales.

« Un parti coupé en deux sera condamné à la défaite », a-t-il mis en garde dans un communiqué.

Dave Ward, chef du syndicat rassemblant les employés du secteur des communications, a pour sa part déclaré que la décision de la suspension était « fondamentalement mauvaise » et qu’il fallait « revenir dessus ».

Dans un appel à s’opposer à cette suspension, le groupe pro-Corbyn Momentum a qualifié cette dernière « d’attaque massive contre la gauche de la part des nouveaux dirigeants – une agression qui doit immédiatement cesser dans l’intérêt de l’unité du parti ».

Le groupe de campagne a affirmé que Corbyn était « un défenseur dévoué et de toute une vie de l’antiracisme », ajoutant que sa suspension risquait « de politiser la réponse apportée par le Labour à l’antisémitisme ».

Le dirigeant du Parti travailliste Jeremy Corbyn quitte son domicile à Islington, au nord de Londres, le 16 décembre 2019. (Isabel Infantes/PA via AP)

L’enquête du gouvernement britannique a évalué que les lois sur l’égalité avaient été rompues sous l’autorité de Corbyn et que le parti avait été « responsables d’actes illégaux de harcèlement et de discrimination ». Le groupe de veille l’a constaté dans trois domaines majeurs, avec des interventions politiques dans les plaintes qui avaient été déposées pour antisémitisme, pour son échec à fournir une formation appropriée pour les personnes en charge de la gestion de ces mêmes plaintes et pour des actes de harcèlement.

Il y a eu ainsi 23 exemples « d’implication inappropriée » de la part du bureau de Corbyn et d’autres dans les 70 dossiers qui ont été examinés pour le rapport, a fait savoir l’EHRC – des interventions qui ont eu lieu bien plus souvent dans le cadre de plaintes pour antisémitisme que dans le cadre de plaintes dénonçant d’autres types de discrimination.

Ce rapport a été publié après une enquête qui a duré un an et qui avait été déclenchée par des accusations d’antisémitisme au sein du parti.

Corbyn avait promis de punir tout membre du parti coupable de déclarations racistes, mais il avait pourtant défendu un certain nombre de personnes qui avaient tenu des propos antisémites virulents. Il y avait eu peu d’expulsions malgré un nombre de plaintes officielles qui avait dépassé les 850.

Corbyn lui-même avait été critiqué pour ses actions. L’année dernière, il avait exprimé ses regrets pour avoir défendu une fresque antisémite qui avait été peinte dans le quartier d’East End, à Londres. La fresque, qui s’appelait « Liberté de l’humanité », avait été réalisée sur un mur situé à proximité de Brick Lane par un artiste de Los Angeles, Kalen Ockerman. Elle représentait un groupe d’hommes – apparemment des caricatures d’hommes d’affaires et de banquiers juifs – comptant leur argent sur un plateau de Monopoly posé sur le dos de travailleurs nus.

Au parlement, le Groupe de campagne socialiste formé de députés de gauche, et avec à sa tête l’ex-secrétaire d’Etat à la Justice du cabinet fantôme Richard Burgon, a condamné la suspension de Corbyn, affirmant : « Nous allons œuvrer sans relâche pour sa réintégration. La lutte contre l’antisémitisme et toutes les formes de racisme est au cœur du combat en faveur d’une société basée sur la justice et sur l’égalité. »

John McDonnell, du Parti travailliste britannique, prononce un discours au centre de dépouillement des élections générales à Uxbridge, dans l’ouest de Londres, le 13 décembre 2019. (Oli SCARFF / AFP)

Et John McDonnell, l’ex-numéro deux de Corbyn et ex-chancelier du cabinet fantôme, a indiqué que cette suspension était « profondément mauvaise ».

« Alors que nous devrions tous aller de l’avant et prendre toutes les initiatives possibles pour combattre l’antisémitisme, la suspension de Jeremy Corbyn est profondément mauvaise », a-t-il écrit sur Twitter. « Dans l’intérêt de l’unité du parti, trouvons un moyen de défaire cela et de résoudre la situation. »

« Je recommande à tous les membres de la formation de conserver leur calme, car c’est le meilleur moyen de soutenir Jeremy et de nous soutenir les uns les autres. Appelons tous les dirigeants à lever cette suspension », a-t-il continué.

Le Guardian a néanmoins cité des sources au sein des autorités du Labour qui, tout en jugeant dure la suspension, ont déclaré qu’elle était justifiée et largement soutenue au sein de la formation.

Un ministre du cabinet fantôme aurait ainsi déclaré : « Je ne m’attendais pas à ce que Keir se montre si fort dans ses critiques de ceux qui nient l’antisémitisme au Parti travailliste. C’est un signal énorme à l’égard de ceux qui s’inquiétaient du problème dans la formation. Et en disant qu’elle allait agir, la formation n’avait pas d’autre choix que le faire. »

Un autre éminent parlementaire du Labour a pour sa part estimé que la suspension de Corbyn était inévitable au vu de sa réponse au rapport : « Jeremy n’a montré absolument aucun regret, il n’a pas reconnu son rôle, et celui de son personnel et de ses partisans, dans ce raz-de-marée antisémite. Keir n’a pas eu le choix. Quand Jeremy dit que le problème a été exagéré pour des raisons politiques, on est en plein dans les théories antisémites du complot. »

Les candidats à la direction du Parti travailliste britannique, avec en partant de la droite, Emily Thornberry, Lisa Nandy, Jim McMahon qui remplace le candidat Kier Starmer, et Rebecca Long-Bailey, lors de la course à la direction du Parti travailliste à Nottingham, en Angleterre, le samedi 8 février 2020. (Jacob King/PA via AP)

Lisa Nandy, secrétaire aux Affaires étrangères au sein du cabinet fantôme, a indiqué au journal que la décision n’avait pas été prise à la légère.

« Cela n’a pas été une décision qui a été plaisante à prendre, surtout pour Keir. Je n’ai pas vu d’autre réaction que la tristesse absolue. »

Mais elle a ajouté que la formation contrôlerait les comptes des membres et des responsables travaillistes sur les réseaux sociaux dans les prochains jours et qu’elle sanctionnerait toute nouvelle manifestation d’antisémitisme.

« Nous allons enquêter activement, on ne va pas rester passif. Le racisme est un cancer, c’est un poison », a continué Nandy. « Une fois qu’on le laisse entrer dans une institution, il empoisonne tout ce qu’il touche, et nous allons donc nous montrer très actifs à ce sujet », a-t-elle poursuivi.

La vice-présidente du Labour a expliqué pour sa part à la BBC être « dévastée qu’on en soit arrivés là. Aujourd’hui, il faut vraiment nous écouter les uns les autres, lire ce qu’il y a dans le rapport et tenir compte du rapport ».

Un sondage réalisé par YouGov a révélé que 58 % des Britanniques estimaient que suspendre Corbyn avait été une bonne décision. 13 % ont, de leur côté, déclaré que cette décision avait été mauvaise.

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