Halevi revient sur « la manœuvre d’endormissement » du Hamas avant le 7-Octobre
Dans un enregistrement non daté, l'ancien chef d'état-major explique à des familles endeuillées que le Hamas a fait croire qu'il n'avait aucune intention d'attaquer, et qu'il en porterait la responsabilité jusqu'à son "dernier souffle"

Dans un enregistrement rendu public il y a peu, on entend l’ex-chef d’État-major de Tsahal, Herzi Halevi, donner à des familles endeuillées sa version des événements et décisions ayant donné au Hamas la latitude de commettre ses massacres, le 7 octobre 2023, et admettre de que les services de Défense qu’il dirigeait à l’époque s’étaient laisser « endormir » par le groupe terroriste des années durant.
Dans cet enregistrement non daté, diffusé dimanche soir par la chaîne N12, Halevi explique avec franchise comment le Hamas a trompé Israël pendant plusieurs années et revient sur les avertissements non pris en compte avant l’attaque, les interprétations erronées au sein des services de renseignement et de Défense israéliens, sans oublier la responsabilité personnelle qu’il dit porter depuis.
« C’est une erreur d’avoir laissé le Hamas diriger Gaza », confie Halevi aux familles en ajoutant que le fait d’avoir permis au groupe de gérer la vie civile dans l’enclave et de toucher des fonds de l’étranger — ce qu’ont validé les gouvernements qui se sont succédés — était une erreur stratégique.
« Nous tentions de nous assurer que l’argent finisse dans les mains des personnes qui en avaient effectivement besoin mais dans le même temps, le Hamas détournait des fonds pour renforcer sa puissance militaire », explique Halevi.
Il y revient sur la duplicité du Hamas, qui leur a fait croire à son désir d’obtenir des autorisations de travail, des accords sur l’aide et des projets d’infrastructures.
Selon Halevi, le groupe terroriste est parvenu à convaincre les parties prenantes israéliennes et étrangères que sa priorité allait au bien-être des civils et qu’il ne souhait pas le combat armé contre Israël.
« Ils ont réussi à convaincre tout le monde — les médiateurs, notre direction, l’armée, les services de renseignement, le Shin Bet, le Mossad », entend-on dire l’ex-chef d’état-major de Tsahal.
Tromperie et discipline
Un des principaux éléments de cette tromperie, explique Halevi, a reposé sur le contrôle opéré par le Hamas sur le Jihad islamique palestinien, l’autre grand groupe terroriste actif dans l’enclave, ce qui a persuadé Israël de l’authenticité de son désir de stabilité.
En évoquant des images de drones donnant à voir des agents du Hamas en train de punir un membre du Jihad islamique auteur d’un tir de roquette sur Israël, Halevi commente : « Ils l’ont cloué au sol et lui ont tiré dans les jambes avec une Kalachnikov. »
Cette scène, poursuit Halevi, a contribué à convaincre que le Hamas souhaitait surtout asseoir son contrôle sur Gaza et non mener une guerre de grande ampleur contre Israël.
En 2021, le conflit à Gaza – l’Opération Gardien des Murs dans le langage de l’armée – a été un tournant, explique Halevi, mais pas celui que les dirigeants israéliens se sont imaginés. Israël a estimé que l’opération avait été un succès militaire, mais le Hamas a vu les choses tout autrement, souligne-t-il.
« Pendant l’Opération Gardien des Murs, tout a basculé pour eux », relève Halevi. « On se disait que c’était une réussite et cela nous a totalement endormis. »
Le Hamas en a conclu qu’Israël ne souhaitait pas déployer des forces terrestres dans Gaza, explique-t-il, ce qui l’a encouragé à poursuivre ses préparatifs en vue d’une attaque de grande ampleur contre Israël, ce qu’il faisait depuis des années au nez et à la barbe de l’armée.
Selon Halevi, des signaux d’alerte avaient retenti au sujet des mouvements du Hamas, dans les semaines précédant le 7 octobre, une jeune analyste du renseignement – non nommée – ayant déclaré à ses supérieurs qu’elle avait détecté un « changement marqué » dans les schémas d’entraînement du groupe terroriste, sans qu’il en soit tenu compte.
« Cette déclaration aurait dû alarmer un officier du renseignement de division », explique-t-il en indiquant que ces avertissements auraient dû être pris au sérieux.
Au contraire, poursuit-il, la Défense était persuadée que le Hamas ne voulait pas le conflit, surtout depuis qu’on l’avait vu en train de sanctionner durement les Gazaouis qui manifestaient ou prenaient part à des émeutes près de la barrière frontalière de Gaza, dans les semaines précédant l’attaque.
« Tout cela faisait partie d’une manœuvre d’endormissement », admet-il.
« Tout semblait normal»
Halevi explique avoir reçu un appel téléphonique vers 3h10 du matin, le 7 octobre, soit trois heures avant l’attaque, à propos de « signes suspects » à Gaza, alors même que les premières analyses de Tsahal et du Shin Bet estimaient que « tout sembl[ait] normal » et que rien ne laissait présager « une action imminente ».
Halevi avait pris note de l’information, poursuit-il, en se disant que cela « ne devait pas être négligé. »
Prenant conscience de la possibilité que les analyses précédentes aient été erronées, il explique avoir envisagé la possibilité que le Hamas soit passé inaperçu et s’apprête à passer à l’attaque.
« Peut-être avaient-ils neutralisé tous nos capteurs, ce que nous ne savions pas », entend-on dire Halevi en revenant sur ses interrogations, le 7-octobre.
À 4 heures du matin, poursuit-il, il s’est entretenu avec le chef du Commandement Sud de l’armée pour lui dire de « redoubler de vigilance ce matin » mais que sans doute « il ne se passerait rien. »
Deux heures plus tard, le Hamas attaquait en tirant des milliers de roquettes et en faisant déferler près de 5 000 terroristes en Israël qui devaient s’en prendre aux communautés frontalières et à des bases militaires. Ce jour-là, les terroristes dirigés par le Hamas ont tué plus de 1 200 personnes, essentiellement des civils, et fait 251 otages séquestrés à Gaza.
« La responsabilité est totale »
« Tsahal a échoué », confie Halevi, qui se rappelle avoir dit à l’État-major général, dans le bunker de commandement militaire ce matin-là, « C’est moi qui dirige l’armée, c’est moi le responsable. »
« La responsabilité est totale », dit-il aux familles, allusion probable à celle des autorités politiques qui se sont empressées de se dédouaner. « On est responsable de ce que l’on sait et de ce que l’on ignore. » Avant d’ajouter que l’on « est aussi responsable des résultats ».
Alors que tout le monde lui conseillait de ne pas le faire, Halevi explique reconnaître sa responsabilité personnelle dans ces échecs : « Cela m’indiffère. Je ne suis pas en compétition pour savoir qui est le plus responsable. »
« J’étais le chef ce jour-là », l’entend-on dire dans l’enregistrement qui a fuité. « J’en porterai la responsabilité jusqu’à mon dernier souffle. »
On entend par ailleurs Halevi rejeter l’existence d’une théorie du complot selon laquelle certains membres de la Défense auraient été informés des projets du Hamas mais auraient laissé faire. Cette théorie du complot a été propagée à la fois par l’extrême droite israélienne, à commencer par le fils du Premier ministre Benjamin Netanyahu, Yair, et par le mouvement anti-Israël, un peu partout dans le monde.
« L’auteur de cette théorie l’a fait à dessein », explique-t-il en ajoutant que ces conspirations « viennent d’en haut » et servent des fins politiques.
« Il y a eu des erreurs, de grosses erreurs », admet-il tout en assurant que « personne ne souhaitait une chose pareille. »
Halevi a démissionné en janvier dernier, remplacé à son poste par le lieutenant-général Eyal Zamir, qui avait été directeur général du ministère de la Défense et chef d’État-major adjoint.
Dans le communiqué publié au moment de sa démission, Halevi avait expliqué quitter l’armée en « assumant [l]a responsabilité des défaillances de l’armée israélienne le 7-Octobre, au moment même où l’armée israélienne enregistre des succès et applique un accord destiné à faire libérer des otages ».
« Je porte la responsabilité de l’échec de Tsahal tout autant que j’assume celle de ses succès. J’aurais préféré ne pas avoir besoin de ces succès, car aucun de ces succès n’effacera la douleur, la tristesse et les pertes immenses causées depuis le début de la guerre, » dit Halevi.
C’est la première fois depuis 17 ans qu’un chef d’État-major de l’armée israélienne démissionne avant la fin de son mandat, d’une durée fixée à trois ans.
Avant cela, en 2007, le lieutenant-général Dan Halutz avait démissionné suite à la Seconde guerre du Liban de 2006.







