Jaffa : Après les troubles ethniques, les cicatrices pourront-elles guérir ?
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Jaffa : Après les troubles ethniques, les cicatrices pourront-elles guérir ?

Malgré les allégations de coexistence, les Juifs et les Arabes de Jaffa disent que des problèmes de longue date doivent absolument être résolus dans la ville portuaire

Jessica Steinberg est responsable notre rubrique « Culture & Art de vivre »

Jack et Adria Abu Shehadeh dans la boutique Hilweh Market, un magasin qui vend des objets artisanaux palestiniens de Jaffa. (Crédit : Jessica Steinberg/Times of Israel)
Jack et Adria Abu Shehadeh dans la boutique Hilweh Market, un magasin qui vend des objets artisanaux palestiniens de Jaffa. (Crédit : Jessica Steinberg/Times of Israel)

JAFFA — Les rues qui accueillent le célèbre marché aux puces de Jaffa sont tranquilles aujourd’hui – après les manifestations, les violences et les actes de vandalisme qui ont contribué à écrire une page sombre de l’histoire de la ville au mois de mai.

Si les touristes n’ont pas encore fait leur retour, des colis prêts à être livrés sont entassés dans le magasin Hilweh Market. La boutique, soignée et élégante, vend des objets artisanaux palestiniens et appartient à Adria Abu Shehadeh.

« Ce sont des commandes faites depuis l’étranger », explique Abu Shehadeh, qui alimente constamment en informations et en photos son site Instagram. « Ils veulent nous aider, ici, à Jaffa ».

Pendant toutes ces journées d’agitation du mois de mai, Abu Shehadeh a choisi de ne pas ouvrir les portes en métal bleu de son magasin. Elle explique ne pas s’être sentie en sécurité en raison des bandes de nationalistes juifs qui arpentaient les rues.

« On a réfléchi à venir à la boutique pour la protéger et même à la vider », ajoute Abu Shehadeh, née à Jaffa, qui a ouvert son magasin d’artisanat l’année dernière avec le désir d’en faire une aventure authentiquement palestinienne.

Les récits des événements survenus à Jaffa diffèrent selon le lieu de vie des habitants dans cette ville portuaire adjacente à Tel Aviv.

Une manifestation non-violente à Jaffa qui avait dégénéré quand la police avait lancé des grenades incapacitantes dans la foule, au mois de mai 2021. (Autorisation : Hilweh Market)

Abu Shehadeh dit que ces événements ont été pour elle une expérience terrifiante vis-à-vis de la police qui a lancé des grenades incapacitantes pendant la toute première manifestation pacifique organisée dans le quartier, et qui a tiré des balles en caoutchouc en direction des résidents arabes. Elle raconte qu’un agent lui a demandé si elle était Juive ou Arabe quand elle a appelé à l’aide les forces de l’ordre parce que son véhicule avait été incendié.

Les violences policières n’ont rien de nouveau pour les Arabes de Jaffa, accuse Abu Shehadeh, revenue dans la ville après dix ans passés aux États-Unis, où elle a obtenu une licence à l’Oberlin College et une maîtrise en sciences politiques à l’université George Washington.

Mais les événements du mois de mai – avec des violences dans plusieurs villes mixtes exercées contre des Juifs et des Arabes, et une police qui a pu parfois conserver ses distances – ont donné l’impression d’un tournant raciste au sein de la société israélienne en général, ce qui a été d’autant plus effrayant, continue Abu Shehadeh.

« Cette semaine-là, la dynamique était relative à qui vous étiez – parce que votre protection allait différer selon l’endroit où vous vous trouviez, et ça, c’était vraiment terrible », explique-t-elle. « Est-ce qu’être Juif ou Arabe doit déterminer le niveau de protection ou de service que je suis en droit d’obtenir ? »

Tout le monde n’a pas vécu les choses de la même façon.

Artwear, une boutique israélienne de créateur à Jaffa dont la propriétaire juive, Hadas Bezalel, dit avoir été frustré par les violences du mois de mai 2021 et prévoit de déménager. (Crédit :Jessica Steinberg/Times of Israel)

Hadas Bezalel, créatrice et propriétaire de la marque de prêt-à-porter Artwear – la boutique se situe à quelques blocs d’immeubles du magasin d’Abu Shehadeh – estime qu’il y a une double norme à Jaffa où, selon elle, les résidents arabes ne sont pas tenus de suivre les mêmes règles que les résidents juifs.

Les commerces arabes n’ont pas fermé pendant le crise du coronavirus et ils n’ont pas été sanctionnés par la police quand ils sont restés ouverts, dit Bezalel. Maintenant que la crise sanitaire s’est stabilisée et que l’économie a rouvert, Bezalel explique ne pas parvenir à comprendre la raison pour laquelle les Arabes se sont insurgés et ont commis des actes de vandalisme qui ont détruit ou endommagé des biens alors qu’ils bénéficient autant du tourisme que les commerçants juifs.

« J’ai été surprise – mais pourquoi ? Mais qu’est-ce qu’on leur a fait ? On leur a construit Jaffa », s’exclame-t-elle. « C’était enfin un bon mois et vous l’avez tué dans l’œuf ! Et pourquoi ? Pour mettre le feu à votre environnement ? Je suis fatiguée de me lever le matin et de me sentir si mal – pourquoi je devrais souffrir d’avoir choisi de m’installer dans cette rue ? Vous voulez vous battre, alors allez à Gaza ! »

Bezalel précise qu’elle va quitter Jaffa pour s’installer dans le nord de Tel Aviv – un secteur réputé plus tranquille.

Aucune anxiété similaire chez Idan Dagan, propriétaire du magasin voisin Jaffa Eyewear.

Idan Dagan et sa fille à Jaffa, où il possède un magasin d’optique. (Crédit : Jessica Steinberg/Times of Israel)

Il a ouvert son commerce au mois d’août, dans une ancienne auberge de l’empire ottoman aux plafonds voûtés. Cette nouvelle affaire – et sa toute petite fille – l’ont beaucoup occupé au cours des dix derniers mois, pendant lesquels il a vendu des lunettes à tous les locaux sans distinction, qu’il s’agisse de musulmans arabes, de chrétiens arabes ou de Juifs.

« Il y a tout le monde. C’est Jaffa, c’est une ville mixte », dit Dagan.

Il n’a pas fermé son enseigne pendant la semaine des troubles et si la semaine a été en effet étrange, selon lui, il affirme avoir constaté un décalage entre ce qu’il a entendu aux informations et ce qu’il a vu dans les rues.

« Je n’ai pas ressenti ce qui a été raconté », explique Dagan. « J’ai marché dans les rues, aux alentours, et mes voisins arabes ont continué à me saluer comme ils le font habituellement – mais ils avaient peur de me parler. Ce que vous avez vu sur les écrans de télévision a été extrême et ce n’était pas vraiment la réalité sur le terrain. »

Beaucoup de choses dépendent de l’endroit où on vit à Jaffa, déclare pour sa part Abu Shehadeh.

Environ deux tiers des Arabes de Jaffa vivent à Ajami, un quartier autrefois magnifique mais qui est mieux connu aujourd’hui pour sa pauvreté et son taux de criminalité élevé, explique Ramzi Abu Telem, un guide touristique local qui a été nommé, il y a huit ans, à la tête d’une commission municipale représentant les résidents d’Ajami.

« Jaffa faisait la moitié de Tel Aviv » en 1947 avec environ 20 000 résidents arabes, continue Abu Telem. Pendant la guerre de 1948 qui a cimenté la création de l’État d’Israël, deux tiers des résidents arabes de Jaffa ont pris la fuite ou ont été repoussés vers Ajami, transformant ce quartier « en une sorte de ghetto », poursuit-il.

A ce moment-là, Ajami était un quartier cossu. Il avait été créé au 19e siècle, sous l’empire ottoman, et il était connu pour ses somptueuses villas et pour ses jardins remplis de fleurs.

Le nouveau gouvernement israélien avait saisi les habitations vides et les avait confiées aux organismes de logement publics, comme Amidar, l’un des plus importants du secteur. Un grand nombre des habitants arabes à faible revenu de Jaffa qui étaient restés avaient fini dans ces habitations. Aujourd’hui, le gouvernement israélien les presse de vendre leurs maisons afin de pouvoir développer un parc immobilier plus luxueux.

Une adolescente joue avec son téléphone dans une maison arabe du quartier Ajami de Jaffa, au mois d’avril 2021. (Crédit : Alana Perino/Flash 90)

« Les gens avaient peur en 1948 et ils ont pris ce que le nouveau gouvernement leur offrait », note Abu Telem. « S’ils avaient fui, c’est parce qu’ils avaient eu cette opportunité ».

Les occupants actuels des habitations sont en droit d’acheter leur logement mais les prix sont inabordables pour la plus grande partie d’entre eux, même avec des rabais. En résultat, un grand nombre de ces biens immobiliers sont rachetés par des promoteurs du secteur et les habitants arabes à faible revenu sont donc obligés de quitter le quartier.

« Ceux qui n’ont pas d’argent se trouvent dans une situation socio-économique terrible », dit Abu Telem. « La vie est toujours normale, ici, avec les voisins. Notre problème, c’est le gouvernement : Nous n’avons aucun problème avec les Juifs. »

Les difficultés rencontrées au niveau local ont été aggravées par les problèmes connus au niveau national pendant l’année, dit Abed Abu Shehadeh, seul membre arabe du conseil municipal de Tel Aviv-Jaffa qui est le frère d’Adria Abu Shehadeh.

Il évoque pêle-mêle les tensions croissantes autour du quartier Sheikh Jarrah à Jérusalem, entraînées par un conflit immobilier ; le nationalisme juif à Yom Yeroushalayim qui a coïncidé avec la fin du Ramadan et la fête musulmane de l’Aïd-el-Fitr ; les émeutes musulmanes sur le mont du Temple, les affrontements dans la bande de Gaza et les violences qui ont fait boule de neige dans d’autres villes mixtes accueillant Juifs et Arabes.

Un checkpoint de la police sur Yefet Street au cœur d’Ajami, le 19 mai 2021. (Crédit : Elie Bleier)

Abu Shehadeh déclare que ces circonstances ont été idéales pour unir les résidents arabes de Jaffa issus de la classe moyenne, les plus jeunes et la population moins éduquée qui a ressenti également frustration et colère.

Partisan de longue date de la coexistence et du travail collaboratif pour trouver des solutions, Abu Shehadeh a été consterné par la forte présence policière à Jaffa, ajoutant que le maire de Tel Aviv, Ron Huldai, n’avait porté aucun intérêt à la nécessité d’apaiser les tensions.

« Le message qui nous a été transmis est que peu importe ce que nous ferions, nous n’étions pas légitimes », déplore-t-il. « C’est la réalité des choses et cela me fait me poser des questions sur mon désir de continuer à prendre part au jeu politique ».

Il n’a malgré tout pas encore présenté sa démission.

La vitrine du magasin Hilweh Market, qui appartient à Adria Abu Shehedah, une habitante de Jaffa qui s’inquiète d’avoir trop d’inscriptions en arabe sur sa porte de boutique suite aux événements de 2021. (Autorisation : Hilweh Market)

Sa sœur, Adria Abu Shehadeh, continuera à vendre les objets artisanaux contemporains que lui confient des artistes palestiniens : des verreries faites à la main qui viennent de Hébron, des bols en bois d’olivier de Sahour, des tasses à café en céramique de Jaffa, entre autres.

« Jaffa est devenu hyper-gentrifié avec l’arrivée des Juifs israéliens au cours des 20 dernières années, la ville est dorénavant moins dans l’esprit du célèbre marché aux puces et ressemble plus à Disneyland », dit-elle. « Je voulais faire quelque chose qui montre que nous, les Palestiniens, nous sommes encore là ».

Mais elle ne va pas agrandir l’inscription qui porte le nom de sa boutique en arabe sur sa vitrine, parce qu’elle ne se sent pas en sécurité.

« Je considère tout cela comme un problème systémique, un système d’oppression qui affirme l’inégalité de deux populations », estime-t-elle. « Cet État ne nous considère pas vraiment comme des citoyens à part entière avec des droits à part entière ; les non-Juifs ne bénéficient pas des mêmes droits que les Juifs ».

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