Rechercher
Analyse

La bulle n’éclate pas, elle se corrige : le high-tech face aux réalités du marché

Le ralentissement économique mondial frappe les sociétés israéliennes et étrangères, mais selon les experts, il y a lieu d'être optimiste

Ricky Ben-David

Ricky Ben-David est journaliste au Times of Israël

Des traders à la Bourse de New York, le 10 août 2022. (Crédit : Seth Wenig/AP)
Des traders à la Bourse de New York, le 10 août 2022. (Crédit : Seth Wenig/AP)

L’industrie de la technologie à travers le monde a connu des jours meilleurs. Au cours des derniers mois, des sociétés privées et publiques, y compris certains des géants américains du secteur, ont procédé à des milliers de licenciements et à des gels d’embauche, en raison du ralentissement du marché qui s’est amorcé au printemps dernier.

Le célèbre secteur high-tech israélien n’a pas fait exception à la règle. Ici aussi, les licenciements font la une des journaux presque tous les jours, les entreprises cherchant à réduire leurs coûts d’exploitation et à ménager leur trésorerie pendant cette période. Les levées de fonds sont beaucoup plus difficiles à réaliser lorsque le marché est instable et les entreprises espèrent faire durer les liquidités dont elles disposent pour assurer leur survie.

Au cours des six premiers mois de 2022, les entreprises israéliennes ont levé 9,8 milliards de dollars, ce qui représente une baisse de 30 % par rapport au second semestre de 2021, année au cours de laquelle les entreprises israéliennes avaient obtenu 25,6 milliards de dollars d’investissements privés, selon le dernier rapport sur le secteur de la technologie publié par le centre de recherche IVC et LeumiTech.

Mais 2021 a été une année exceptionnelle en terme de financements et une année record pour les introductions en bourse, ainsi que pour les fusions-acquisitions dans le secteur de la technologie – une année qui ne se reproduira probablement pas de sitôt.

Les sociétés d’investissement et les institutions financières étaient déjà averties que les choses risquaient de se compliquer .

Selon Jon Medved, fondateur de la société d’investissement OurCrowd, le ralentissement actuel fait partie d’une correction du marché « très attendue ».

Des traders à la Bourse de New York, le 10 août 2022. (Crédit : AP/Seth Wenig)

« Aujourd’hui, la réalité n’est pas le marché haussier (bull market) ‘go-go-go’ d’il y a six mois. 2021 a été une année record et sans précédent – introductions en bourse, investissements, croissance… Le marché a baissé et c’est normal », déclare Medved au Times of Israel.

Uri Gabai, PDG de Start-up Nation Policy Institute de Start-Up Nation Central, a déclaré que les 18 derniers mois environ avaient été une « période d’hyperactivité dans le domaine du high-tech. Nous le constatons dans les investissements en capital-risque et les levées de fonds, car ils vont de pair. Lorsque les investissements augmentent, la demande de talents augmente et vous avez une croissance rapide ».

« Ce que nous voyons maintenant est un renversement des tendances, et nous nous dirigeons peut-être vers une récession », ajoute Gabai.

Dans un contexte de hausse de l’inflation et des taux d’intérêt, d’effondrement des actions, de ralentissement de l’économie mondiale, de crise énergétique provoquée par la guerre de la Russie contre l’Ukraine et de problèmes d’approvisionnement permanents, les rumeurs de récession – un ralentissement prolongé de l’activité économique – se font de plus en plus insistantes.

Le mois dernier, le Fonds monétaire international (FMI) a revu à la baisse ses perspectives de croissance mondiale et a mis en garde contre des temps « plus sombres et plus incertains ».

« Nous pourrions bientôt être à la veille d’une récession mondiale, deux ans seulement après la dernière », a ainsi déclaré fin juillet Pierre-Olivier Gourinchas, chef économiste du FMI.

Le FMI a revu à la baisse les prévisions de croissance pour la plupart des pays, avec notamment des révisions importantes pour les États-Unis et pour la Chine, réduisant de plus d’un point les prévisions antérieures qui étaient de 2,3 % et 3,3 %.

Pierre Olivier Gourinchas, économiste en chef du Fonds monétaire international (FMI), s’exprime lors d’une interview avec l’AFP au siège du FMI à Washington, le 26 juillet 2022. (Crédit : OLIVIER DOULIERY/AFP)

En Israël, la banque centrale a abaissé le mois dernier ses prévisions de croissance économique pour 2022 à 5 %, et à 3,5 % pour 2023, alors qu’en février elle avait prévu 5,5 % pour 2022 et 5 % pour 2023.

Le secteur de la technologie est un élément essentiel de l’économie israélienne, les exportations du secteur ont représenté près de la moitié de toutes les exportations israéliennes de biens et services en 2021.

Était-ce une bulle ?

On s’est beaucoup demandé si la période actuelle pouvait être comparée à l’ère « dot-com » de la fin des années 1990 et du début des années 2000, marquée par l’afflux d’investisseurs dans de nouvelles entreprises prometteuses basées sur Internet, au moment de l’explosion de l’utilisation et de l’accès à la Toile.

Ces investissements avaient entraîné une hausse rapide de la valorisation des actions du secteur de la technologie aux États-Unis, avec l’indice Nasdaq Composite, dominé par la technologie, augmentant de quelque 400 % entre 1995 et 2000. Mais les choses avaient commencé à se gâter en 2001, lorsqu’il était devenu évident que nombre de ces entreprises, bien que très intéressantes, n’étaient tout simplement pas rentables et qu’elles brûlaient leur capital-risque ou les capitaux levés lors des introductions en bourse. Sur fond de hausse des taux d’intérêt en 2000, la bulle avait éclaté en 2002 avec une chute de près de 77 % du Nasdaq, des valorisations en chute libre et la disparition de nombreuses entreprises dot-com.

Amazon et eBay font partie des survivants les plus célèbres.

S’il existe des similitudes entre les deux périodes, principalement en ce qui concerne les investissements spéculatifs et les flux de liquidités, il existe également des différences majeures.

En gros, le secteur mondial de la technologie compte beaucoup plus d’entreprises de qualité aujourd’hui qu’à la fin des années 1990. Les grandes entreprises technologiques actuelles, comme Amazon, Apple, Google, Microsoft et Meta (Facebook), sont énormes et génèrent des bénéfices considérables qui correspondent au cours de leurs actions.

Et bien que l’indice Nasdaq Composite ait baissé d’environ 20 % depuis l’année dernière, la demande pour la technologie est toujours aussi forte, comme le montrent les répercussions de la pandémie de COVID.

« Le besoin d’innovation pour répondre aux problèmes de grande envergure n’a fait qu’augmenter », dit Medved, soulignant la croissance de la Food Tech (tech alimentaire), des medtechs, ainsi que des technologies de l’eau et de l’énergie, qui cherchent toutes à résoudre des crises ou des défis fondamentaux.

Sagi Dagan, vice-président et chef de la division croissance et stratégies, Autorité israélienne de l’innovation. (Crédit : Autorisation)

Sagi Dagan, vice-président et chef de la division croissance et stratégies de l’Autorité israélienne de l’innovation (IIA), indique au Times of Israel que si le ralentissement fait partie des cycles prévisibles de l’économie mondiale, « rien n’a changé dans la macro demande pour la technologie ».

Et l’essor ou le déclin, et tout ce qui se trouve entre les deux, dépendent finalement du sous-secteur.

« Les technologies de défense sont en plein essor, la demande de cybersécurité va continuer à augmenter, la croissance des technologies propres ou climatiques n’est pas importante mais la demande est en hausse, et la demande pour les technologies médicales couvre le long terme », ajoute Dagan, qui estime que certains secteurs connaissent une « croissance rapide ».

Gabai note que les entreprises dans le domaine de la fintech et le secteur des logiciels d’entreprise sont parmi celles qui ont été surévaluées en 2021 et qui risquent de connaître une « route cahoteuse à l’avenir ».

Dans un rapport publié la semaine dernière sur la stabilité du secteur technologique israélien, la Banque d’Israël a déclaré que si le ralentissement mondial devait se poursuivre, la crise actuelle, du moins pour l’industrie locale, serait différente de ce qu’avait été la bulle Internet.

Le secteur technologique est actuellement « plus mature et plus diversifié » qu’il y a 20 ans, a noté la banque.

Les employés du secteur technologique israélien représentent un peu moins de 10 % de la main-d’œuvre, soit environ 350 000 personnes.

Mais il y a des sujets de préoccupation. Des milliers de personnes ont perdu leur emploi, et quelque « 11 % des personnes actuellement employées dans le secteur travaillent pour des entreprises en phase de démarrage, qui sont celles qui risquent le plus de subir les effets d’un ralentissement de la levée des capitaux ».

À court terme, selon la banque, l’impact du ralentissement comprendra une baisse des recettes fiscales de l’État (principalement sur les revenus provenant de la réalisation de gains en capital), un arrêt des augmentations de salaire en raison d’un ralentissement de l’embauche, et peut-être davantage de fermetures de startups en raison de difficultés de trésorerie.

Ligne d’horizon du quartier financier de Tel Aviv. Illustration. (Crédit : Elijah Lovkoff via iStock by Getty Images)

En outre, la baisse du marché devrait réduire les conversions en devises des entreprises technologiques locales d’environ 700 millions de dollars, soit 0,16 % du PIB nominal, selon les estimations de la banque centrale (par rapport à ce qui se serait passé si le Nasdaq était resté à son pic de la fin 2021).

À moyen terme, dans la mesure où l’économie mondiale continue de ralentir, le secteur israélien de la technologie pourrait connaître une baisse de la demande pour ses biens et services ainsi qu’un ralentissement de la croissance en raison de la diminution des capitaux disponibles, a noté la Banque d’Israël.

Le secteur technologique local dépend fortement des capitaux étrangers, en grande partie américains. Au premier semestre 2022, 64 % des fonds d’investissement qui ont afflué dans les entreprises israéliennes étaient étrangers, selon le rapport IVC-LeumiTech. En 2021, lorsque les entreprises israéliennes ont levé un total record d’investissements, 69 % d’entre eux provenaient d’investisseurs non-israéliens.

« Lorsque Wall Street et la Silicon Valley s’enrhumeront, Israël éternuera », déclare Medved avec ironie.

Le bon, le mauvais, et le mixte

Il y a tout de même quelques bonnes nouvelles. Les grands fonds étrangers qui se sont implantés en Israël « ne montrent aucun signe de vouloir plier bagage et de rentrer chez eux », souligne Medved.

« Il y a encore beaucoup d’opportunités pour les startups de lever des fonds. Israël est un acteur mondial sur le plan de la technologie. Et les entreprises israéliennes sont intrinsèquement plus aptes à se contenter de peu ; elles sont économes en capital, flexibles, réactives et capables de changer de cap », ajoute-t-il.

« Il y a des startups qui continuent à se développer et à bien se porter, malgré les conditions du marché », continue Medved, notant que les investissements dans les entreprises en phase de démarrage ou de croissance restent forts.

Jon Medved, PDG et fondateur d’OurCrowd, à Jérusalem. (Crédit : Autorisation)

Ce qu’on appelle les « méga-fonds » de 50 millions de dollars ou plus destinés aux startups israéliennes ont chuté de près de 50 % entre le quatrième trimestre de 2021 (un trimestre record) et le deuxième trimestre de 2022 (T2 2022), selon le rapport d’IVC, mais les investissements inférieurs à 50 millions de dollars sont restés stables.

« La vigueur des premiers tours de table pourrait (…) signaler un déplacement de l’intérêt des investisseurs vers des investissements plus potentiellement lucratifs que les entreprises en hypercroissance, qui sont aujourd’hui considérées comme surévaluées », indique le rapport.

Le bon côté de la chose, selon Timor Arbel-Sadras, PDG de LeumiTech, c’est que la crise « finira par entraîner une conduite économique saine de l’industrie des hautes technologies », qui se concentrera sur la croissance, l’efficacité opérationnelle et les modèles commerciaux établis. Les entreprises matures qui « agissent conformément à ces principes surmonteront les difficultés et réussiront leurs cycles de levée de fonds », déclare-t-elle.

Pour les investisseurs, il y a encore « énormément de poudre sèche [capital engagé mais non alloué dans les sociétés de capital-risque] disponible, et les gens ne sont pas payés pour la garder. Il y a beaucoup d’opportunités intéressantes et c’est le bon moment pour investir dans des entreprises, car leurs valorisations sont revenues sur terre ».

« Sur le plan financier, c’est le moment idéal pour réaliser un investissement », ajoute-t-elle. « Les acquéreurs stratégiques vont également commencer à faire des acquisitions intelligentes. »

« Nous pourrions aussi assister à une consolidation. Les startups vont unir leurs forces et tirer parti de leurs atouts respectifs », poursuit-elle.

Medved, à l’instar d’autres investisseurs importants, insiste sur la nature cyclique des marchés et sur la nécessité de prendre du recul.

« Ce monde [des investissements boursiers] est cyclique. Il y a eu beaucoup de bonnes années – nous avons eu une série incroyable de 14 années de croissance ininterrompue, depuis 2008, après la récession mondiale », s’exclame-t-il.

Aujourd’hui, « il y a une correction de cap » et le secteur technologique israélien « en sortira plus fort, il a prouvé sa capacité à survivre aux crises. Les entreprises israéliennes ont tendance à agir rapidement et savent se débrouiller avec moins », dit-il.

Eze Vidra, cofondateur et associé directeur de Remagine Ventures, un fonds d’investissement en phase de démarrage en Israël et en Europe, a écrit dans un article le mois dernier que « les startups pouvaient tirer parti de leur taille agile et de leur capacité à agir rapidement et à prendre des risques ».

« Chaque industrie est transformée par la technologie. L’innovation ne s’arrête jamais et le potentiel pour atteindre les gens/clients est plus grand que jamais », a écrit Vidra, un ancien associé général de Google Ventures.

Selon Medved, si l’on considère l’histoire dans son ensemble, « de nombreuses grandes entreprises ont été créées dans des périodes difficiles« . Parmi les exemples notables, citons Amazon et Salesforce.

C’est dans les moments difficiles « que les grands entrepreneurs brillent », a écrit Alan Feld, fondateur et associé directeur de Vintage Investment Partners, dans une publication sur LinkedIn la semaine dernière. « Les grands entrepreneurs se soucient (et se sont toujours souciés) d’apporter de la valeur à leurs clients, de garantir l’adéquation produit-marché, l’économie unitaire, de prouver le modèle avant de lever trop d’argent, et de lever des fonds selon une valorisation raisonnable qui ne les obligerait pas à lever des fonds dans un cycle baissier par la suite », a-t-il ajouté.

Mais le basculement du marché est douloureux. Les entreprises se contractent, réduisent leurs dépenses et licencient du personnel.

« L’accent est mis sur la trésorerie. L’argent le plus facile à lever est celui que vous avez déjà. Il n’est pas facile de réduire les coûts, mais il n’est pas non plus facile de lever des fonds », remarque Medved. OurCrowd conseille aux entreprises de son portefeuille de « rester proches des clients et de se concentrer sur leurs domaines de croissance », continue-t-il.

Pénurie de talents dans le secteur tech

Par ailleurs, les mises à pied ne sont pas nécessairement généralisées. Elles varient en fonction du secteur et du poste occupé.

« Disons qu’il n’y aura pas d’ingénieurs logiciels au chômage », dit Dagan.

La demande pour ce type de postes a augmenté en raison d’une pénurie chronique de talents technologiques (ingénieurs, développeurs et professionnels de l’informatique), en Israël et dans le monde.

Selon le dernier rapport Human Capital in Tech 2021-2022, publié le mois dernier par le Start-Up Nation Policy Institute et l’IIA, 33 000 postes étaient vacants dans le secteur technologique israélien en mars-mai 2022. La plupart d’entre eux – environ 12 000 – concernaient des postes non technologiques qui ont pu être supprimés depuis, selon le rapport.

Uri Gabai, PDG tout nouveau Research and Policy Institute de Start-Up Nation Central. (Crédit : Miri Davidovitz)

Le nombre de postes vacants pour des rôles à forte composante technologique a légèrement augmenté par rapport à juillet 2019, et se situe à environ 20 000, note le rapport.

La pénurie de talents dans le domaine des technologies de pointe, où les candidats recherchés ont généralement une formation en ingénierie et en développement ou sont fraîchement sortis des unités d’élite de renseignement de l’armée israélienne, est liée à un manque de diversité.

La main-d’œuvre tech est dominée depuis des années par des hommes juifs, et le manque de diversité et d’inclusion a été identifié comme un risque pour le secteur et pour son potentiel de croissance.

« Le secteur high-tech préserve son homogénéité en tant qu’industrie juive : moins de 20 % de ses salariés sont Arabes, la plupart de ses employés sont des hommes non ultra-orthodoxes, les femmes représentent moins d’un tiers de l’ensemble des salariés du secteur, et les hommes et femmes ultra-orthodoxes ne représentent que 3 % de la main-d’œuvre », peut-on lire dans le rapport.

Le gouvernement a tenté de remédier à cette situation en encourageant les membres des communautés sous-représentées à rejoindre les rangs de la technologie par le biais de programmes et de plans adaptés, mais en période de ralentissement économique, ceux qui ont une riche expérience en technologie ont une longueur d’avance, a noté Gabai.

Un grand nombre de licenciements se produisent en marge des postes technologiques essentiels.

« Les employés du secteur de la technologie sont optimistes, mais la situation est préoccupante pour les nouvelles recrues, les juniors [développeurs ayant de 1 à 3 ans d’expérience], les vendeurs, les personnes qui n’ont pas une grande expérience en technologie. Ceux qui ont plus d’expérience sont en position de force », a-t-il déclaré.

Selon Dagan, nous pourrions assister à une « réaffectation des talents issus de différents secteurs, car si certains secteurs sont en plein essor, d’autres ne le sont pas ».

Le rapport de la Banque d’Israël concernant ledit secteur a noté que « comme la high-tech israélienne s’est caractérisée ces dernières années par une forte demande d’employés et un manque de main-d’œuvre qualifiée, il est probable qu’un impact négatif sur l’emploi dans certaines entreprises du secteur se traduirait principalement par le transfert d’employés vers des entreprises plus stables, avec un chômage moins prolongé ».

« Le secteur de la haute technologie est diversifié ; les mêmes phénomènes ne se produiront pas dans tous les secteurs », a ajouté M. Gabai. « Les entreprises B2C [business-to-consumer] sont plus touchées, les B2B [business-to-business] aussi. »

« Il y a beaucoup de bonnes entreprises. Nous ne sommes pas inquiets pour le long terme. Nous sommes inquiets pour les cinq prochaines semaines, les cinq prochains mois », dit Gabai.

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...