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La famille d’un mari récalcitrant interdite de sépulture en Israël par le beth din

Un groupe soutenant une femme qui a été "enchaînée" depuis près de 20 ans salue cette décision, d'autres estiment qu’elle n'aborde pas le problème en profondeur

Judah Ari Gross est le correspondant du Times of Israël pour les sujets religieux et les affaires de la Diaspora.

Lonna Ralbag, en blanc, avec ses avocats à la Cour suprême d'Israël pour son audience contre son mari récalcitrant en juillet 2022. (Crédit : Yad LaIsha)
Lonna Ralbag, en blanc, avec ses avocats à la Cour suprême d'Israël pour son audience contre son mari récalcitrant en juillet 2022. (Crédit : Yad LaIsha)

Le Grand Rabbinat a décidé la semaine dernière que le père encore vivant d’un Américain qui refuse d’accorder à sa femme un divorce religieux depuis près de deux décennies ne pourra pas être enterré en Israël, dans le but de faire pression sur le mari pour qu’il libère sa femme « enchaînée ».

Le groupe orthodoxe Yad La’Isha, qui a rédigé un mémoire d‘amicus curiae en faveur de la femme, a salué la décision rabbinique comme créant un précédent et comme geste symbolique montrant qu’Israël était de son côté.

« Cela montre que l’État d’Israël, en tant qu’État du peuple juif, fera tout ce qu’il peut avec tous les outils à sa disposition, même les moins conventionnels, pour aider les femmes enchaînées », a déclaré Moriya Dayan, avocate de Yad La’Isha, au Times of Israel.

Depuis 18 ans, Lonna Ralbag, une citoyenne américaine qui vit à Monsey, dans l’État de New York, est considérée comme une agunah – littéralement, une femme enchaînée – à qui le mari, Meir Kin, refuse d’accorder un divorce religieux. Cela signifie, non seulement qu’elle est toujours techniquement considérée comme mariée selon la loi juive, mais qu’en plus, elle ne peut pas se remarier dans la foi juive et que tout enfant qu’elle aurait avec un autre homme serait considéré comme un bâtard.

Malgré son refus de lui accorder un divorce religieux, Kin a, néanmoins divorcé civilement de Ralbag en Californie, et en 2014, il s’est remarié, bien que toujours marié religieusement à Ralbag, après avoir obtenu une autorisation douteuse et peut-être frauduleuse d’un tribunal rabbinique américain, ou beth din, qui n’est pas considéré comme légitime par la grande majorité des autorités juives, tant en Amérique qu’en Israël. Depuis, Kin est considéré par certaines autorités religieuses comme un bigame.

Les autorités rabbiniques des États-Unis ont tenté de faire pression sur Kin pour qu’il accorde à Ralbag un divorce rituel, connu en hébreu sous le nom de get, en l’excommuniant, l’empêchant ainsi d’être compté dans un quorum de prière et de prendre part à la vie religieuse.

Une autre mesure de pression de ce type, extrêmement rare et utilisée uniquement dans des cas extrêmes, consiste à interdire à la famille d’un mari récalcitrant de recevoir une sépulture juive. Le Conseil rabbinique de Californie a utilisé cette mesure à l’encontre de Kin en 2010 – près de dix ans après avoir reçu la première injonction de divorcer de Ralbag – empêchant ainsi sa mère de recevoir une sépulture juive aux États-Unis lorsqu’elle est décédée en 2019.

Au lieu de cela, la famille Kin a transporté le corps de sa mère en Israël pour qu’elle y soit enterrée. Le grand rabbin ashkénaze David Lau, mis au courant de l’affaire, avait tenté de faire interdire les funérailles en Israël, ce qui avait donné lieu à un conflit juridique. Mais comme la dépouille était déjà dans le pays en attente d’être enterrée, Lau a finalement cédé et les funérailles ont eu lieu comme prévu.

Yisrael Meir Kin affirme qu’il a refusé de donner le get à sa femme après que le rabbinat a retardé les funérailles de sa mère pour faire pression sur lui. (Crédit : Extrait d’une vidéo YouTube)

Dayan, l’avocat, a noté que la mère de Kin et le reste de sa famille n’étaient pas des spectateurs innocents dans cette affaire, mais qu’ils l’ont soutenu dans ses batailles contre Ralbag, malgré le décret d’excommunication à son encontre.

« La famille a pris part à tout cela. Ils devraient aussi faire partie du herem », a déclaré Dayan, en utilisant le terme hébreu pour excommunication.

Kin est resté inébranlable dans son combat contre sa quasi-ex-femme, créant une page YouTube régulièrement mise à jour où il s’insurge contre elle et les autorités rabbiniques qui ont statué contre lui.

Kin maintient qu’il a proposé de donner le get à Ralbag, mais cela avait été fait par le même conseil rabbinique très douteux qui lui avait permis de se remarier, signifiant qu’un tel divorce ne serait probablement pas reconnu par aucune autre autorité religieuse.

Kin aurait également exigé que Ralbag lui verse 500 000 dollars et lui accorde la garde complète de leur fils. Il y a aussi eu des allégations selon lesquelles des membres dudit conseil rabbinique auraient insinué que Ralbag ne recevrait le divorce que si elle leur accordait des faveurs sexuelles.

Israël ne sera pas un refuge

La question a refait surface récemment, car le père de Kin, âgé de 89 ans, serait en mauvaise santé et souhaiterait lui aussi être enterré en Israël.

Selon Dayan, afin d’éviter une autre situation dans laquelle la bataille juridique ne commence que lorsqu’un corps attend déjà d’être enterré, les avocats de Ralbag ont demandé de manière préventive une décision israélienne sur la question.

« Nous avons effectué des recherches juridiques et déterminé qu’il est effectivement possible d’empêcher un enterrement afin d’obtenir un guet, tant en vertu du droit juif que du droit israélien », a déclaré l’un des avocats, Daniel Schwartz. « Nous espérons que cette procédure aboutira finalement à l’octroi d’un guet ».

Ils ont porté l’affaire devant le rabbinat d’Israël, qui l’a envoyée à la Haute Cour de justice, qui a entendu les arguments cet été. Le mois dernier, les juges ont décidé que la question devait être résolue par le Grand Rabbinat et ont renvoyé l’affaire au conseil rabbinique du rabbinat pour résolution.

La semaine dernière, le conseil a confirmé la recommandation de Lau, interdisant aux membres de la famille de Kin d’être enterrés en Israël. Il a cependant ajouté la condition suivante : un autre conseil rabbinique devra également approuver la décision au moment opportun.

« Le grand rabbinat israélien a envoyé un message très clair aujourd’hui : l’État juif ne sera pas utilisé comme un refuge pour ces hommes maléfiques qui souhaitent manipuler la loi juive et nos institutions gouvernementales de la manière la plus cynique qui soit, afin de leur permettre de continuer à abuser de leurs femmes plutôt que de les laisser libres », a déclaré un autre avocat de Ralbag, Avraham Ben Tzvi.

J’espère vraiment et je prie pour que cette décision contribue à me libérer après presque deux décennies.

Dans une déclaration, Ralbag a remercié le Grand Rabbinat et a dit qu’elle espérait que la décision obligerait Kin à lui donner une chance.

« Je suis profondément reconnaissante au Grand Rabbinat pour cette décision miraculeuse, qui prouve que je ne suis pas seule et que le peuple d’Israël est avec moi. J’espère vivement et je prie pour que cette décision contribue à me libérer après presque deux décennies, même si la seule motivation derrière ces actions est son désir de respecter correctement ses parents et sa famille et de leur épargner les conséquences potentielles de cette décision. J’espère également que cette décision aidera d’autres femmes piégées dans ces situations », a-t-elle déclaré.

Le précédent, cependant, est relativement limité puisqu’il ne s’applique qu’aux citoyens non-israéliens. Les tribunaux israéliens ont statué par le passé que la mesure consistant à refuser un enterrement ne peut être utilisée pour faire pression sur un homme israélien afin qu’il donne un guet.

« Les femmes dans cette situation doivent savoir qu’il existe des options halakhiques pour forcer la main de ces hommes, et cette décision prouve qu’il existe des personnes courageuses et compatissantes qui sont prêtes à prendre des mesures drastiques, mais nécessaires, pour montrer que ces femmes ne seront pas oubliées », a déclaré Pnina Omer, directrice de Yad La’isha.

Le jugement n’a, toutefois, pas été soutenu par tous les défenseurs des femmes enchaînées. Le Center for Women’s Justice (CWJ), un peu plus radical, a fait remarquer que la décision n’abordait pas les structures sous-jacentes qui permettent aux femmes d’être enchaînées par des maris récalcitrants.

« Nous espérons que Lonna obtienne la liberté qu’elle mérite et que cette histoire douloureuse soit bientôt derrière elle. Le CWJ estime que nous avons besoin d’une solution systémique et globale pour les agunot qui permettrait aux femmes de ne plus dépendre de leur mari pour rompre le mariage », a déclaré le groupe dans un communiqué.

« Des sanctions comme celles-ci reposent sur le statu quo selon lequel un homme contrôle la liberté de sa femme et le renforcent – plutôt que de le remettre en question. Tant que nous ne nous attaquerons pas à la racine du problème, les femmes ne seront pas libres. »

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