La fermeture temporaire du plus gros producteur de cannabis en Israël inquiète
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La fermeture temporaire du plus gros producteur de cannabis en Israël inquiète

Les responsables de la santé évoquent des questions d'hygiène; des milliers de patients qui ne peuvent plus se procurer de médicaments fulminent contre le ministère et Tikkoun Olam

Fournitures pour fumeurs de marijuana à usage médical dans un magasin adjacent au magasin "Tikkoun Olam" à Tel Aviv, le 10 avril 2016. Tikkoun Olam Ltd. est le plus grand fournisseur de cannabis médical en Israël, opérant sous licence du ministère israélien de la Santé depuis 2007. (Hadas Parush/Flash90)
Fournitures pour fumeurs de marijuana à usage médical dans un magasin adjacent au magasin "Tikkoun Olam" à Tel Aviv, le 10 avril 2016. Tikkoun Olam Ltd. est le plus grand fournisseur de cannabis médical en Israël, opérant sous licence du ministère israélien de la Santé depuis 2007. (Hadas Parush/Flash90)

Le ministère de la Santé a émis un ordre d’arrêt temporaire du travail contre Tikkoun Olam, la plus grande société de cannabis médical d’Israël, qui craint que le processus de séchage du cannabis de la société ne soit pas conforme au règlement, laissant dans l’expectative des milliers de patients.

Le ministère a indiqué qu’il avait temporairement suspendu le travail de l’entreprise à partir de jeudi dernier afin d’effectuer des tests de laboratoire sur tous les produits de cannabis pour en assurer la qualité, y compris la fermeture des dispensaires, la seule façon pour les patients d’obtenir leurs médicaments. Mardi, le ministère a annoncé qu’il autoriserait le dispensaire de Tikkoun Olam à rouvrir et à distribuer du cannabis à mesure que chaque lot sera testé et approuvé.

Le ministère était « préoccupé par les graves manquements constatés dans l’exploitation agricole – manque d’hygiène, mauvaise plantation (en plein air et non dans une serre hermétique), récolte et dépose du cannabis à même le sol, utilisation de pesticides interdits, séchage des bourgeons en milieu non sanitaire et fabrication dans des conditions inacceptables de produits à base de cannabis ».

Les patients qui se procurent leur cannabis par l’intermédiaire de Tikkoun Olam n’ont pas pu obtenir leur médicament pendant cinq jours. Les prescriptions médicales de cannabis en Israël sont liées à l’une des huit compagnies médicales de cannabis et les patients ne peuvent se faire délivrer leurs prescriptions que par elles.

Tikkoun Olam fournit du cannabis médical à 15 500 personnes chaque mois, sur les quelque 38 000 personnes qui ont des ordonnances de cannabis médical en Israël, et de nombreux patients étaient furieux qu’il n’y ait pas de plans de secours en place pour aider ceux qui devaient se faire délivrer ces médicaments.

Le dispensaire Tikkoun Olam de Tel Aviv a été fermé de jeudi à mardi dernier. Le dispensaire devrait rouvrir partiellement ses portes mercredi après-midi, bien que de nombreux types de souches puissent ne pas être disponibles, faisant craindre à Tikkoun Olam des files d’attente plus longues que d’habitude.

La compagnie a demandé à tous les patients qui disposent d’au moins une semaine de cannabis de ne pas se présenter au dispensaire avant la semaine prochaine.

La marijuana médicale au dispensaire Tikkoun Olam à Tel Aviv ,le 1er septembre 2016. Avec les conseils des infirmiers spécialement formés de Tikkoun Olam, les patients peuvent décider d’acheter leur prescription sous forme de fleur, joints pré-roulé ou de pilules (Crédit : Melanie Lidman / Times of Israel)

« Si cela s’était produit avec l’insuline, et que soudain plus de la moitié des diabétiques du pays n’avaient plus la possibilité de se procurer l’insuline nécessaire, il y aurait eu un tollé », explique Dana Bar-On, la PDG de la Medical Cannabis Association.

Elle a ajouté que les patients étaient furieux contre le ministère de la Santé pour sa gestion de la situation.

« Le problème ne vient pas de Tikkoun Olam, bien que nous nous attendions bien sûr à ce qu’il réponde aux normes nécessaires, parce qu’en fin de compte, c’est un médicament », a ajouté Mme Bar-On. « Mais il y a aussi un moyen d’y faire face sans aggraver le problème. De quel genre de réglementation s’agit-il ? Nous sommes très irrités de la façon dont le problème s’est présenté. [Le ministère de la Santé] ne prend pas en considération qu’il s’agit d’un médicament. Il ne se rend pas compte qu’il prive 15 000 patients de leurs médicaments. »

Mme Bar-On a ajouté qu’avec un délai moyen de trois mois entre la récolte, le séchage, la transformation et le conditionnement, il aurait été possible de régler les problèmes à la ferme sans avoir recours à la fermeture des dispensaires et sans priver les patients des médicaments dont ils ont besoin.

Une affiche sur la porte du dispensaire de Tikkoun Olam à Tel Aviv, le 5 novembre 2018, informant les patients que le dispensaire est fermé jusqu’à nouvel ordre par le ministère de la Santé. (Melanie Lidman/Times of Israel)

Elle a fait remarquer que Tikkoun Olam, une entreprise dont le chiffre d’affaires s’élève à 400 millions de dollars et qui opère sur trois continents, survivra à cet ordre temporaire de suspension du travail.

« Ce type d’entreprise ne sera pas du tout affectée par une fermeture de quelques jours », explique-t-elle. « Qui sont les vraies victimes ? Nous. Il y a un manque total et absolu de considération pour les patients. »

Le ministère de la Santé a refusé de dire pourquoi il a fermé l’exploitation agricole et le dispensaire sans établir un plan de secours pour les patients.

Maayan Weisberg, porte-parole pour la presse étrangère de Tikkoun Olam, a déclaré : « Il n’y a jamais eu et il n’y aura jamais une situation où Tikkoun Olam vend à ses clients un produit qui ne soit de la meilleure qualité et qui ne réponde pas aux normes en vigueur ».

Mme Weisberg a ajouté que l’entreprise connaît une croissance sans précédent et qu’elle est sur le point d’emménager dans une exploitation plus grande afin de pouvoir produire et transformer davantage de marijuana.

Afin d’accélérer le processus de production, l’entreprise a décidé de sécher une partie du cannabis en plein air plutôt que dans des serres, a expliqué Mme Weisberg.

« En raison de la forte demande, du grand nombre de patients que nous fournissons, notre production est devenue insuffisante et nous avons dû augmenter nos capacités, au-delà de ce que nous avions prévu », a-t-elle ajouté.

« L’unité de séchage n’était pas assez grande, c’est pourquoi nous nous sommes mis à sécher une partie de la production dans des conditions qui ne correspondent pas exactement aux normes [du ministère de la Santé] ».

Maayan Weisberg, porte-parole pour la presse étrangère de Tikkoun Olam, présente des produits médicaux à base de cannabis au dispensaire de Tel Aviv, le 1er septembre 2016. (Melanie Lidman/Times of Israel)

Tikkoun Olam espère que le ministère conclura ses tests dans les prochains jours et permettra à la production et à la distribution de reprendre normalement.

Actuellement, le cannabis est autorisé pour traiter le cancer, les douleurs neuropathiques chroniques, le syndrome de stress post-traumatique, la colite, la maladie de Parkinson, l’épilepsie, le VIH/sida, la maladie de Crohn, la sclérose en plaques, le syndrome de Tourette et les maladies en phase terminale. Bientôt, le cannabis devrait être homologué pour l’autisme et la fibromyalgie. Le ministère de la Santé reçoit 300 demandes par jour pour la consommation de marijuana à des fins médicales, et il y a un énorme retard dans le traitement des demandes d’approbation.

Tikkoun Olam refuse pour le moment d’accepter de nouveaux patients parce que sa production actuelle est à son maximum, a expliqué Mme Weisberg.

Il y a actuellement huit entreprises qui cultivent la marijuana sous licence en Israël pour la consommation locale à des fins médicales. Tikkoun Olam est la plus importante.

Israël est considéré comme une figure incontournable dans le domaine de la marijuana à des fins médicales pour la qualité et la régularité de sa production. Dans la mesure où le cannabis est une plante, il est difficile de garantir que chaque récolte a les mêmes proportions de principes actifs. Souvent, les patients trouvent qu’une souche de la plante de cannabis est beaucoup plus efficace que les autres pour répondre à leurs besoins médicaux spécifiques. Chacune des huit entreprises produit des souches différentes, de sorte que les patients ne peuvent donc pas changer de fabricant en cas de rupture chez leur fournisseur.

Un pharmacien de Tikkoun Olam délivrant la dose mensuelle de marijuana médicale à un patient au dispensaire de Tel Aviv le 1er septembre 2016 (Crédit : Melanie Lidman / Times of Israel)

Tikkoun Olam propose 18 souches de cannabis médical avec différents niveaux de cannabidiol (CBD) et de tétrahydrocannabinol (THC). Le THC est le principal composé psychoactif de la marijuana qui donne aux consommateurs un « high ». Le CBD est la partie la plus médicinale et guérissante de la plante qui ne produit pas la sensation de high associée à la marijuana.

Les patients de Tikkoun Olam sont furieux de la façon dont le ministère de la Santé a géré la situation la semaine dernière. Beaucoup sont également en colère contre Tikkoun Olam pour son manque de transparence et de communication avec ses 15 000 patients, et ont déclaré qu’il s’agissait d’un problème récurrent avec l’entreprise.

M. H., qui est traité au cannabis depuis quatre ans contre la douleur chronique causée par une maladie auto-immune, a dit avoir remarqué une baisse importante de la qualité et de la diversité des souches au dispensaire Tikkoun Olam depuis un an et demi, car Tikkoun Olam a augmenté sa production afin de servir de plus en plus de patients.

Il a raconté qu’au cours des derniers mois, le dispensaire de Tikkoun Olam n’avait parfois que trois ou quatre des 18 souches normalement disponibles. De plus, il a dû faire la queue pendant plus de deux heures pour pouvoir entrer au dispensaire, ce qu’il a trouvé « humiliant ».

« On a l’impression de faire la queue dans une clinique de méthadone », précise-t-il. Tikkoun Olam propose également un service de livraison, mais avec un délai de six heures, qui contraint les patients à prendre une journée entière de congé afin de réceptionner leur ordonnance mensuelle.

Un patient atteint du cancer nous montre ses pilules de marijuana concentrées dans le centre de Tikkoun Olam à Tel Aviv, le 1er septembre 2016 (Crédit : Melanie Lidman / Times of Israel)

M. H. s’est dit irrité par le fait que le gouvernement présente Israël comme un leader mondial du cannabis médical, alors que les exigences draconiennes du ministère de la Santé rendent l’obtention du cannabis difficile. Il a qualifié tout ce processus d’obtention de marijuana médicale de « défectueux ».

« Je suis allé dans des cliniques anti-douleur, je prenais du Percocet, on m’a fait des injections directement dans les articulations », raconte-t-il. « Quand je suis passé à la marijuana médicale, tout a changé. Cela m’a permis de retrouver une vie normale. »

M. H. a dit craindre que si le ministère de la Santé pouvait si brusquement fermer Tikkoun Olam sans donner aux patients une alternative, cela pourrait se reproduire.

« Qu’est-ce que je suis censé faire dans ce cas ? Revenir aux opioïdes addictifs ? Je ne veux pas tomber dans ce piège ».

Selon M. H., Tikkoun Olam se consacre davantage à son développement à l’international, ce qui devrait lui rapporter des centaines de millions de dollars, au détriment du traitement de ses patients actuels en Israël. « Ils ne peuvent pas se présenter comme des « réparateurs du monde » et ignorer les gens qui se trouvent près de chez eux », a ajouté M. H.

Un employé s’occupe de plants de cannabis dans une exploitation agricole de la société Tikkoun Olam près de la ville de Safed, dans le nord d’Israël, le 31 août 2010. (Abir Sultan/Flash 90)

Weisberg a rejeté l’accusation selon laquelle les aspirations internationales de Tikkoun Olam affectent la production nationale. « L’activité mondiale n’a rien à voir avec l’activité israélienne », a-t-elle dit. « Ce n’est pas comme si on cultivait des pommes ou des dattes. On ne peut pas exporter ça à l’étranger. »

Mme Weisberg a indiqué que l’entreprise prévoit un certain nombre d’améliorations internes suite à l’ordre d’arrêt temporaire des activités. « Nous espérons vraiment que l’industrie en général en tirera des leçons. Nous allons nous améliorer et nous allons changer beaucoup de choses dans la façon dont nous gérons les choses », a-t-elle dit.

Saul Kaye, fondateur et PDG d’iCAN, une société qui se consacre à la promotion du cannabis, a déclaré qu’il espérait qu’Israël adopterait bientôt le système « tag-and-trace » [traçabilité], qu’il a qualifié de « gold standard » [norme absolue]. Les systèmes d’étiquetage et de traçage déjà en place en Californie aident à suivre le cheminement et les stocks de produits de cannabis afin que le gouvernement et les autorités sanitaires sachent à tout moment d’où provient certains produits. Cela signifie que s’il y a un problème de santé découvert sur un produit spécifique de cannabis, comme la formation de moisissures, les autorités sanitaires peuvent rapidement et efficacement retracer l’origine du cannabis pour pouvoir régler les problèmes dans cette exploitation ou usine de transformation.

« Les patients doivent avoir accès à du cannabis médical de qualité pharmaceutique et les fournisseurs israéliens doivent être tenus de respecter les BPF mondiales [Bonnes Pratiques de Fabrication] et les normes d’analyse pour garantir la qualité des soins tout au long de la chaîne de production », a déclaré Kaye. Il espère que le ministère de la Santé soutiendra la mise en œuvre de l’étiquetage et du traçage en Israël afin d’identifier les problèmes à l’avenir et d’éviter la fermeture totale d’une exploitation.

Cependant, certains se demandaient si l’inspection surprise du ministère de la Santé était liée à d’autres événements. Le 1er novembre, la veille de l’ordre d’arrêt temporaire de travail émis par le ministère de la Santé, Tikkoun Olam a signé un accord pour le lancement d’une exploitation agricole en Grèce de 40 hectares, afin de commencer à exporter du cannabis médical en Europe, selon un article de Calcalist.

Bar-On, de la Medical Cannabis Association, soupçonne que l’ordre d’arrêt temporaire du travail du ministère de la Santé était plus lié au développement de Tikkoun Olam en Grèce qu’à un problème réel dans l’exploitation. « Les patients se plaignent de la présence de moisissures et de l’utilisation de pesticides interdits depuis des années chez tous les fournisseurs, et [le ministère de la Santé] ne nous a jamais écouté », a-t-elle dit. « Je ne connais pas un seul cas où le ministère de la Santé a effectué un contrôle de qualité surprise dans une exploitation agricole en Israël. »

« Le ministère de la Santé ne cherche pas à venir en aide aux patients », dit-elle. « Au lieu de cela, ils causent du tort aux patients à cause d’une dispute interne avec Tikkoun Olam. »

« Aussi longtemps que toutes les souches ne seront pas disponibles pour tous les patients parce que chaque fournisseur crée des souches spécifiques, ils doivent trouver une solution aux problèmes sans avoir à fermer un seul dispensaire, » dit-elle. « Pourquoi le public devrait-il subir ce genre de stress supplémentaire, surtout quand on parle d’une population malade qui n’a pas besoin de ce genre de stress. »

Elle a fait remarquer que de nombreux patients qui prennent du cannabis le font pour traiter l’anxiété ou le SSPT, de sorte que l’idée qu’ils pourraient ne pas avoir accès à un produit pour se soigner pourrait aggraver leurs symptômes.

« C’est très mauvais pour le ministère de la Santé, surtout quand les seules victimes sont les patients », a ajouté Bar-On.

L’espoir qu’Israël puisse devenir un leader dans les exportations de cannabis s’est effondré au cours de l’année écoulée quand la commission gouvernementale chargée d’approuver la réglementation a traîné des pieds.

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