« La guerre de trop » : Au Liban, la colère monte contre le Hezbollah
Le Hezbollah chiite était au faîte de sa popularité après la guerre de 2006 contre Israël, mais a perdu progressivement l'appui des autres communautés qui le voient comme un "Etat dans l'Etat"

Elle traverse la rue comme une ombre, le visage ruisselant de larmes : « Nous voulons juste vivre en paix. »
À Aïcha Bakkar, un quartier populaire de Beyrouth bombardé par Israël, de nombreux habitants accusent le Hezbollah d’avoir entraîné le Liban dans « la guerre de trop ».
Cette femme voilée de noir, qui préfère taire son nom, explique que son cousin a été blessé dans une explosion qui a dévasté un appartement au cœur de la capitale à l’aube, et a gravement endommagé les habitations voisines.
Venue inspecter les dégâts chez l’un de ses proches, Amal Hisham laisse échapper un cri de stupeur : les vitres ont volé en éclats à travers le salon et les canapés dorés de style rococo ne sont plus que des lambeaux.
« Je n’ai que faire du Hezbollah et de tous les autres […] Israël est un État terroriste. Ce sont tous des terroristes qui s’entretuent », s’emporte cette femme de 46 ans.
La retenue dont a fait preuve le groupe terroriste chiite libanais du Hezbollah pro-République islamique depuis la fin de sa dernière guerre avec Israël, en novembre 2024, appartient au passé.
Le 2 mars, ses terroristes ont lancé des missiles sur Israël pour venger la mort de l’ayatollah Ali Khamenei, éliminé le premier jour des attaques israélo-américaines contre le régime iranien.
Pour beaucoup de Libanais, épuisés par des décennies de conflits avec leur voisin israélien, sans parler de l’effondrement économique du pays, cette nouvelle guerre n’est pas la leur.
« Le Hezbollah doit remettre ses armes à l’État, un point c’est tout », assène Randa Harb, une vieille dame en colère qui tient une échoppe de fruits et légumes dans ce quartier à majorité sunnite.
À peine les victimes ont-elles été évacuées que la rue encombrée de gravats fourmille de rumeurs : qui était visé ?
« Des hommes du Hezbollah se cachaient là », déclare un commerçant, tandis que d’autres évoquent un responsable du groupe terroriste palestinien du Hamas.
« Peu importe », assène Muhammad Ahmad, 42 ans.
Selon lui, leur présence « est un grand danger pour nous ».
« S’ils veulent mourir en martyrs, qu’ils restent chez eux et se sacrifient tout seuls », ajoute le père de famille.
Aziza, qui tient un bébé dans les bras et affirme avoir accueilli plusieurs familles chiites pendant la dernière guerre, en 2024, s’inquiète de l’arrivée massive de déplacés ayant fui la banlieue sud, bastion du Hezbollah pilonné par Israël.
Il y a quelques jours, des partisans du Hezbollah « ont tiré sur mon fils à la jambe » parce qu’il s’était plaint de les voir déployer leur drapeau en pleine rue, dit-elle.
« Depuis, je ne reçois plus personne d’étranger à ma communauté. »
Tony Saab, le patron d’une épicerie du quartier chrétien de Mar Michael, d’ordinaire pris d’assaut par la jeunesse branchée de Beyrouth, est également déçu.
« Le Hezbollah prend des décisions sans se soucier ni du pays ni de sa propre base. Il mène des combats absurdes. À quoi bon ? Vous tirez un missile, ils en tirent cent en retour », dit le commerçant de 68 ans, désabusé.
Le Hezbollah chiite était au faîte de sa popularité après la guerre de 2006 contre Israël, mais a perdu progressivement l’appui des autres communautés qui le voient comme un « Etat dans l’Etat ».
« Nous n’avons jamais été contre le Sayyed (le chef historique du Hezbollah Hassan Nasrallah, tué par Israël en 2024, ndlr): c’est lui qui a tenu tête à Israël, estime Ghada, employée à la municipalité d’Aïcha Bakkar. « Mais maintenant les choses ont changé ».
Le soutien au Hezbollah divise désormais au sein même de la communauté chiite, qui le considérait comme son protecteur.
« Personne ne voulait de cette guerre. Qui voudrait aller se suicider ? », assure Lina Hamdan, une avocate issue d’une famille intellectuelle chiite. « Ce sont (les chiites) les premières victimes », dit-elle.
Opposante de longue date au Hezbollah, elle estime que cette guerre « sera un tournant » pour l’avenir politique et militaire du puissant mouvement.
Si la plupart des déplacés échoués sur les trottoirs de la capitale n’osent critiquer le Parti de Dieu devant les caméras, certains le confirment à mots couverts.
« Quel était le but de cette guerre ? Rien de tout cela n’a de sens », dit une mère de famille, Hiam, 53 ans, qui vit dans une école transformée en centre d’accueil.
Lors du précédent conflit avec Israël, en 2024, le Hezbollah, qui gère des écoles, des hôpitaux et des organisations communautaires grâce à un vaste réseau financier, venait en aide aux déplacés. Nombre d’entre eux avaient ainsi perçu de l’argent pour se reloger.
Mais le groupe est considérablement affaibli depuis lors et ses circuits financiers sous pression. Les familles qui ont fui parfois sans rien emporter, pas même un matelas, se disent abandonnées à leur sort.
« Cette fois, nous sommes livrés à nous-mêmes », dit Hiam.
Dans le hall bondé d’un lycée où s’entassent des centaines de déplacés, Zainab Mokdad, qui a fui la banlieue sud de Beyrouth sous les bombes, laisse éclater sa colère contre cette nouvelle guerre « imposée ».
« C’est un cauchemar. On est chez soi, en sécurité, et soudain il faut fuir », dit cette femme de 50 ans, assise sur un matelas, sa fille malade à ses côtés.
Elle préparait alors le souhour, le repas qui précède l’aube durant le mois de jeûne du Ramadan, quand les frappes israéliennes ont commencé à s’abattre sur son quartier, un bastion du Hezbollah pro-iranien.
Mme Mokdad et sa famille ont passé le reste de la nuit à la belle étoile, sur le front de mer, avant d’échouer dans ce centre d’accueil au nord de la capitale.
« Cette guerre nous a été imposée (…) nous n’y pouvons rien », soupire cette femme.
Dans les salles de classe vides, la fatigue des nuits sans sommeil se lit sur les visages cernés. Femmes et enfants tuent le temps, assis sur de fines couvertures de laine, ou à même le sol.
Le Premier ministre Nawaf Salam a averti qu’un « désastre humanitaire » se profilait en raison du déplacement massif de la population de la banlieue sud, où vivent d’ordinaire entre 600 000 et 800 000 habitants.
Les déplacés sont les « victimes de la guerre israélienne contre le Liban, mais aussi de ceux qui ont fourni un prétexte à l’agression israélienne », a ajouté M. Salam dans une pique lancée au Hezbollah.
Dans une pièce attenante où des femmes préparent l’iftar, le repas de rupture du jeûne, Loubna Saad raconte avoir fui en pleine nuit la petite ville de Bint Jbeil, dans le sud du pays, près de la frontière avec Israël – le bastion historique du Hezbollah, que l’armée israélienne s’apprête à conquérir.
« Je ne pensais pas que cela allait se répéter », dit cette femme de 42 ans entre deux sanglots, dans une allusion au conflit précédent qui avait déjà jeté sur les routes une grande partie des habitants de la région. « Je croyais qu’on était rentrés chez nous et que c’était fini ».
Dans le jardin du lycée, où les femmes étendent du linge sur les branches des arbres, Nohad Arkan, une institutrice de 33 ans, semble épuisée après une nuit passée sur la route pour fuir le sud du Liban.
« Il n’y avait aucune raison pour que cette guerre se répète, et elle arrive au mauvais moment », dit-elle. « J’ai l’impression de vivre un cauchemar et j’espère me réveiller ».
« Plus personne n’est en sécurité, plus personne ne peut cultiver ses terres ni vivre normalement », soupire Mohammad Ali Taqi, 50 ans, un ouvrier arrivé de la ville frontalière de Markaba.
« Il n’y a pas même de pitié pour les enfants ».
Dans le sous-sol de l’église d’Alma Al-Chaab, un petit village libanais à la frontière avec Israël, une centaine d’habitants sont regroupés comme tous les soirs quand des bombardements se mettent à retentir. Ils ont allors décidé d’ignorer les ordres d’évacuation de l’armée israélienne.
« Il est de notre droit de rester et de préserver notre terre », assurait le maire du village, Chadi Sayah, joint au téléphone par l’AFP.
« Nous sommes des gens pacifiques (…) et nous ne constituons un danger pour personne », ajoutait-il, alors que les explosions de plus en plus rapprochées sont clairement audibles.
Depuis le début lundi de la nouvelle guerre entre Israël et le Hezbollah pro-iranien, l’armée israélienne a ordonné à plusieurs reprises aux habitants d’une vaste partie du sud du Liban de partir, provoquant un exode massif.
Cette région entourée de collines verdoyantes, dont certains villages avaient été presque entièrement détruits par la dernière guerre qui s’est achevée en novembre 2024, s’est aujourd’hui presque vidée de ses habitants.
A « zéro » kilomètre de la frontière avec Israël, selon le maire, Alma Al-Chaab fait partie d’une constellation de villages chrétiens du sud, qui tentent de rester à l’écart du conflit entre le Hezbollah chiite et Israël.
Plus à l’est, plusieurs centaines d’habitants de la grosse bourgade de Marjeyoun et du village voisin de Qlayaa se disent eux aussi résolus à rester sur leurs terres, comme lors de la guerre précédente.
Quelques dizaines d’entre eux s’étaient regroupés sur le parvis de l’église à Marjeyoun, où le prêtre avait lu un communiqué en leur nom : « Nous ne partirons pas (…). Nous n’avons d’autre choix que de rester (…) », selon un correspondant de l’AFP sur place.
« Nous avons du pain, mais ma femme a également acheté de la farine, en cas de pénurie », confiait un habitant qui a requis l’anonymat.
« Nous voulons rester »
Sur les 250 habitants recensés à Alma Al-Chaab, 96, parmi lesquelles des femmes, des enfants et des personnes âgées, ont fait le choix de rester.
« Nous voulons vivre en paix sur notre terre (…) nous aimons notre terre (…), nous avons grandi ici, et c’est ici que nous mourrons », témoigne Fadi Haddad, 43 ans, qui en fait partie.
C’est pourtant le choix de l’exode que les habitants du village avaient fait lors de la guerre précédente, contrairement à d’autres localités frontalières chrétiennes.
Le village était devenu « un champ de bataille », explique le maire, sa localité ayant été prise sous les feux croisés des combattants du Hezbollah et de l’armée israélienne. Aujourd’hui, seuls des habitants du village sont présents et « nous n’avons vu personne d’autre sortir ni entrer », disait-il.
L’armée libanaise, qui était postée dans ce village, s’en est retirée, avec le début de l’incursion terrestre de l’armée israélienne.
« Nous sommes traumatisés » par ce que « nous avons vécu » lors du conflit de 2024, dit encore le maire. Les habitants avaient découvert à leur retour que plus de la moitié des maisons étaient détruites.
« Nous avons fui la banlieue, c’est une humiliation, nous allons dormir dans la rue »
C’est pourquoi « nous voulons rester quelles que soient les conséquences », assure-t-il. « Evidemment que j’ai peur, je tremble. (…) Mais que va retenir l’Histoire ? Que 96 fous, (…) 96 Libanais attachés à leur terre », ont décidé de rester à Alma Al-Chaab.
Sur le front de mer de Beyrouth, des centaines d’habitants de la banlieue sud sont assis sur le gazon, le sable et à même le trottoir, après avoir fui à la hâte ce bastion du Hezbollah, après un appel à évacuer d’Israël.
« Nous avons fui la banlieue, c’est une humiliation, nous allons dormir dans la rue (…) Nous n’avons rien emporté avec nous », dit à l’AFP un homme qui ne veut pas donner son nom.
Hommes, femmes, vieillards, enfants : certains sont arrivés à pied, traînant de petites valises ou des sacs dans lesquels ils ont jeté quelques affaires dans la précipitation.
La panique s’est emparée de Beyrouth, après un appel inédit d’Israël à évacuer toute la banlieue sud.
« Message urgent aux habitants » de la banlieue sud de la capitale : « sauvez vos vies et évacuez immédiatement », a averti sur X un porte-parole arabophone de l’armée israélienne, en fixant des itinéraires vers le nord et l’est.
Abou Ahmed, un homme de 61 ans, raconte qu’il a passé la dernière guerre entre le Hezbollah pro-iranien et Israël – entre octobre 2023 et novembre 2024 – à dormir sous une tente avec sa famille au pied des immeubles de luxe qui longent ce front de mer.
Cette fois, il a envoyé sa femme et ses enfants se mettre à l’abri à Damas, en Syrie voisine, et compte tout de même rentrer dormir chez lui, sur la route de l’aéroport, jouxtant la banlieue sud.
« Je n’ai pas peur pour ma vie puisque je suis seul. C’est une question de chance », dit Abou Ahmed, qui n’a connu que la guerre depuis qu’il est petit.
Il avait 10 ans quand a débuté la guerre civile qui a déchiré le Liban, de 1975 à 1990.
« A quoi sert cette guerre ? », s’insurge-t-il.
Des embouteillages monstres s’étaient formés dès la publication de l’avertissement israélien aux abords de la banlieue sud.
Sur des images diffusées par les chaînes locales et sur les réseaux sociaux, on pouvait voir des foules fuyant à pied, à moto ou en voiture.
Les déplacés partagent la même colère. « La situation est très mauvaise, qu’est-ce que je dois expliquer de plus ! », s’écrie un autre homme qui lui aussi préfère taire son identité.
« La banlieue s’est presque vidée », après « un mouvement d’exode massif », a rapporté l’Agence nationale d’information (Ani, officielle).
Des bureaux ont fermé précipitamment dans la capitale, renvoyant leurs employés à la maison.
« Le pays vit à nouveau un cauchemar. Mais aucun camp ne peut parvenir à une solution durable par la force », a déploré, sur X, la coordinatrice spéciale de l’ONU au Liban, Jeanine Hennis.







