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Le ToI enquête

La prévention contre les incendies en Israël moins onéreuse que la lutte

Après l'horreur du mont Carmel, en 2010, Israël a totalement restructuré ses services du feu. Mais à Jérusalem, en août, l'absence d'une politique de prévention a été flagrante

Haviv Rettig Gur est l'analyste du Times of Israël

Des pompiers tentent d'éteindre un incendie près de Givat Yearim, près de Jérusalem, le 16 août 2021. (Crédit : Olivier Fitoussi/Flash 90)
Des pompiers tentent d'éteindre un incendie près de Givat Yearim, près de Jérusalem, le 16 août 2021. (Crédit : Olivier Fitoussi/Flash 90)

Le premier signalement de l’incendie a été fait à 15 heures 03, le 15 août, par le biais d’un appel téléphonique d’un résident de Beit Meir, petit village niché dans les vastes pinèdes qui tapissent les collines de l’ouest de Jérusalem.

Il y avait de la fumée qui s’élevait de la pinède, à l’Est, avait déclaré ce résident.

Les pompiers des stations avoisinantes de Mevasseret Zion et de Beit Shemesh avaient été les premiers à répondre. Selon les services des incendies et des secours, le premier soldat du feu était arrivé sur les lieux du sinistre vingt minutes plus tard, à 15 heures 23 très précisément.

Un déploiement qui avait été rapide compte-tenu des petites routes exposées au vent que les camions de pompiers avaient dû emprunter. Toutefois, en cette après-midi sèche et venteuse du mois d’août, cela avait été déjà trop tard.

Au moment où les pompiers étaient arrivés sur les lieux, l’incendie sévissait déjà depuis peut-être 35 minutes – 35 minutes pendant lesquelles les flammes, attisées par le vent, ne parcouraient déjà plus le sol. Un phénomène que les pompiers israéliens appellent « l’embrasement des cimes », ce moment dangereux où le feu, dans les pinèdes sèches, commence à se propager plus rapidement en grignotant le sommet des arbres que dans les broussailles, au-dessous.

Les pins sont des arbres intelligents. Les pommes de pin sont capables de sauter sur de longues distances dans la chaleur étouffante d’un feu de forêt, ce qui permet à l’incendie d’une pinède de se propager au-delà des coupe-feux sous forme de clairière qui sont construits par la main de l’homme dans les forêts.

Les immenses forêts des collines de Jérusalem, explique un sapeur-pompier, sont « une bombe à retardement » – et c’est particulièrement le cas à une époque se distinguant par le réchauffement climatique et dans un pays qui doit affronter le double danger représenté par les campeurs négligents et les pyromanes idéologiques.

Des arbres brûlés lors d’un incendie majeur qui s’est déclaré dans les collines de Jérusalem le 15 août 2021. Une photo prise le 18 août 2021. (Crédit : Olivier Fitoussi/Flash90)

Il aura fallu trois jours et les efforts acharnés de 204 équipes de sapeurs-pompiers, soutenus par le renfort de 20 avions et d’équipes de secours militaires, et avec l’aide des pompiers palestiniens pour venir complètement à bout du feu dévastateur.

La catastrophe qui aurait pu arriver

Le sinistre s’était finalement mieux terminé que qui que ce soit – et notamment les responsables de la lutte contre les incendies – avait pu s’y attendre. Près de 1 300 hectares ont été brûlés – bien moins, au final, que ne l’avait initialement redouté le département des incendies qui avait tablé sur la destruction de 2 000 hectares.

Mais les choses auraient pu être bien pires, avaient souligné les responsables. Et cela avait presque été le cas.

Les services israéliens de secours et d’incendies avaient atteint leurs limites. Des photos de pompiers épuisés, endormis sur le bord d’une route, à l’issue de 36 heures de travail ininterrompu avaient été largement partagées sur les réseaux sociaux. Les ministres du cabinet avaient contacté leurs homologues à Chypre, en Grèce et dans d’autres pays pour appeler à l’aide alors que les flammes détruisaient tout sur leur passage.

Plusieurs villes et villages – Ksalon, Shoresh, Ramat Raziel, Givat Yearim, Ein Rafa, Shoeva, Beit Meir et d’autres – avaient été partiellement ou totalement évacués. Des maisons avaient été détruites, des commerces réduits en cendres. Les policiers de Jérusalem avaient été envoyés dans les rues vides des localités menacées par l’incendie pour chercher des habitants oubliés ou des animaux de compagnie, mis en péril par l’avancée des flammes. Et lorsque le feu s’était propagé dans la forêt de Sataf, au sud-ouest de Jérusalem, des camions avaient quitté le front de l’incendie pour se déployer aux abords de l’hôpital Ein Kerem de Jérusalem, qui se dressait sur le chemin du feu et dont l’évacuation, avaient conclu les officiels, serait presque impossible.

Un pompier lutte contre un incendie majeur près de Beit Meir le 16 août 2021. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Mais peut-être le meilleur exemple de ce qui aurait pu se passer est résumé dans les événements qui se sont déroulés au sein de l’hôpital psychiatrique Eitanim, abrité dans les bois, aux abords de Givat Yearim. Eitanim avait été évacué à temps et n’avait finalement pas essuyé de dommages graves – mais seulement grâce à un accident heureux. L’histoire d’Eitanim renferme toute l’histoire des incendies au sein de l’État juif, avec un gouvernement qui a été dans l’incapacité au fil des décennies d’investir de l’attention et de l’expertise dans le problème croissant des feux de forêt et des feux de broussailles et qui, ce faisant, a mis en danger d’innombrables villes et villages de tout le pays.

Reconstruire à zéro

Il faut rendre hommage aux sapeurs-pompiers qui ont fait un travail admirable le mois dernier. Les forces des soldats du feu ont été restructurées de fond en comble au cours des dix dernières années, dans le sillage de la tragédie de l’incendie du mont Carmel qui était survenue en 2010.

Il y a un incendie massif en Israël tous les deux ou trois ans – et des incendies particulièrement importants se sont déclarés en 1989, 1995, 2010, 2016, 2019 et le mois dernier. Les modèles basés sur le climat indiquent que ces sinistres deviennent plus fréquents, qu’ils se propagent plus vite – en partie en raison de la hausse des températures et d’une sécheresse estivale qui dure plus longtemps. Cependant, aucun incendie n’avait été plus traumatique que celui qui avait dévasté le mont Carmel au mois de décembre 2010 et qui avait entraîné la mort de 44 personnes. Il a été considéré pendant longtemps comme la pire catastrophe civile de toute l’Histoire d’Israël (il a été éclipsé depuis par l’effondrement meurtrier d’une rampe, au mois d’avril dernier, lors du pèlerinage du mont Meron à Lag BaOmer).

Parmi les victimes, il y avait eu 37 agents des services des prisons dont le bus avait été avalé par les flammes au moment où ces gardes tentaient d’évacuer un établissement pénitentiaire qui se trouvait sur le chemin du feu. La cheffe de la police de Haïfa Ahuva Tomer, première femme à prendre la tête d’un département majeur de la police urbaine, avait elle aussi perdu la vie alors qu’elle tentait d’aider à coordonner les opérations de secours.

Ces morts avaient attiré une attention toute nouvelle sur un problème déjà largement connu depuis longtemps : Les services des incendies, au sein de l’État juif, étaient un fatras de 20 départements régionaux déconnectés, médiocrement équipés et mal formés – qui n’étaient absolument pas en mesure de relever le défi posé par un sinistre majeur.

Un pompier israélien lutte contre les incendies de forêt près de Shoresh, à la périphérie de Jérusalem, le 16 août 2021. (Crédit : AP Photo/Maya Alleruzzo)

Après les incendies de 1989 et de 1995, le gouvernement avait procédé à une sorte de rituel. Il avait formé une commission d’enquête qui avait rédigé un rapport détaillant les dures insuffisances dans les personnels des unités de sapeurs-pompiers, mais aussi concernant les équipements et la formation. Puis il l’avait ignoré.

Cela n’avait été qu’au mois de mai 2008, après des années de retard, alors qu’il était clairement apparu clairement que les incendies devenaient un problème de plus en plus important, que le cabinet était parvenu à adopter une décision approuvant une réforme majeure des services de lutte contre les incendies. Au cœur de cette réforme, l’unification des départements régionaux, jusque-là éparpillés et sous la supervision du ministère de l’Intérieur. Ils étaient devenus une seule force nationale homogène étroitement intégrée à la police nationale et placée sous l’autorité du ministère de la Sécurité intérieure.

La décision avait été prise mais – de manière exaspérante pour tous ceux qui prônaient cette réforme – rien n’était arrivé. Et il avait fallu que viennent s’ajouter, deux ans plus tard, les morts du mont Carmel pour que les choses évoluent enfin. Un mois après la tragédie, au mois de janvier 2011, le cabinet avait émis une ordonnance qui, dans les faits, imposait la mise en œuvre de la précédente. L’échéance pour cette mise en œuvre avait été fixée à la fin de l’année 2012. Au mois d’août 2012, la Knesset avait adopté la Loi sur le service national des incendies et des secours, établissant officiellement ce service rendu obligatoire par la décision prise par le cabinet, l’année précédente. Le service avait formellement lancé ses opérations au mois de février 2013.

Le premier défi à relever, pour cette nouvelle force, avait été d’intégrer les départements régionaux dans une seule et unique hiérarchie. Ce qui n’avait pas été chose facile. Les différences entre les départements en termes de doctrine de lutte contre les incendies, de formation et d’équipements étaient significatives. Comme l’avait noté un rapport émis au mois de juin 2012 par le contrôleur de l’État, les départements différents avaient même utilisé des terminologies différentes à la radio alors qu’elles combattaient les flammes sur le mont Carmel, ce qui avait rendu difficile pour les équipes la notification aux autres pompiers des directions empruntées par le feu.

Mais l’unification et la standardisation n’avaient pas été suffisants. Selon une étude réalisée par le Technion-Institut israélien de la Technologie portant sur les services des incendies et commanditée en 2012 par le ministre de la Sécurité intérieure, les sapeurs-pompiers étaient restés sous-financés et ils manquaient de main-d’œuvre.

Des avions bombardiers d’eau tentent d’éteindre les flammes qui dévorent une forêt à proximité de Beit Meir, le 15 août 2021. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Le nouveau service s’était donc embarqué, en 2013, dans un élargissement massif, sur plusieurs années, en termes de personnels et de capacité. Lors de sa fondation en 2013, le service des incendies avait hérité des 2 433 employés des départements régionaux – en comptant notamment les pompiers et les personnels chargés de la logistique. En 2019, ce chiffre était passé à 3 690. Environ 350 nouveaux camions de pompiers étaient venus s’ajouter entre 2011 et 2020 – un investissement de centaines de millions de shekels – et ils étaient venus remplacer, dans de nombreux cas, les camions vieillissants. 49 de ces nouveaux camions, appelés les « Alon » (chêne) par les services de lutte contre les incendies, avaient été spécialement équipés pour combattre les feux de forêt.

Les responsables affirment que la hiérarchie unique de ce nouveau service, sur le modèle de la police nationale, a amélioré de manière spectaculaire le temps de réponse et qu’elle a permis de faire la différence, ces dernières années, pour éviter une répétition de la catastrophe du mont Carmel. Au mois d’octobre 2020, un incendie majeur s’était déclaré aux abords de Nof Hagalil, dans le nord du pays. Des dizaines d’équipes des villes et des districts voisins avaient été déployées presque immédiatement par un seul centre de contrôle national, d’une manière dont n’aurait pas pu seulement rêver un responsable, il y une décennie. Et dans les collines de Jérusalem, le mois dernier, le service des incendies a prouvé qu’il pouvait agir de même à une échelle nettement supérieure. Plus de 200 équipes et des milliers de sapeurs-pompiers et autres personnels de soutien ont pris d’assaut les collines pour lutter contre les flammes dans les heures qui ont suivi l’appel du résident de Beit Meir, avec une coordination étroite et assurée avec minutie en temps réel.

Plus d’une dizaine d’avions bombardiers d’eau, spécialement équipés, ont aussi été déployés pour lutter contre le feu de Jérusalem. Ils représentent l’escadron aérien du service, l’escadron Elan – il porte le nom de l’un des pompiers qui avaient péri sur le mont Carmel. La nécessité de cet escadron avait été également une autre leçon déterminante qui avait été tirée du feu de Carmel, quand Israël avait dû faire appel à d’autres pays pour qu’ils aident à contenir le sinistre.

Selon les chiffres du service des incendies, les avions de l’escadron ont été envoyés pour éteindre 200 feux différents en 2020 seulement, accumulant 1 900 heures de vol et déversant 1,5 million de litres de retardant. Lorsqu’il fait particulièrement chaud et que la terre est spécialement sèche, l’escadron effectue des patrouilles au-dessus des secteurs susceptibles d’être touchés par des feux de broussailles, espérant éteindre les départs de feu quand il sont encore de taille modeste.

Des pompiers et des citoyens israéliens tentent d’éteindre un incendie qui s’est déclaré dans une forêt près de Beit Meir, à l’extérieur de Jérusalem, le 16 août 2021. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

En 2020, la confiance placée sur les forces aériennes est encore montée d’un cran avec l’ajout d’une unité de drones déployée lors des importants incendies pour aider les soldats du feu, sur le terrain, à suivre la propagation des flammes. Manquant de fonds pour acheter des hélicoptères, le service s’est associé à la police israélienne pour équiper les hélicoptères de cette dernière de baquets énormes qui peuvent déverser 680 mitres d’eau en une seule fois sur un feu.

L’expansion de ces forces a également compris de nouveaux investissements en faveur de la professionnalisation de sa branche de formation. L’année dernière, le service a établi l’Ecole nationale de sécurité incendie et une unité de recherche & développement spéciale. Des projets sont en cours pour développer des systèmes de détection anticipée automatiques basés sur des drones et d’autres technologies.

Un nouveau service impressionnant.

Et pourtant, la leçon à tirer du feu du mois d’août – au moins pour les pompiers eux-mêmes – n’est pas celle de l’amélioration de leurs capacités. Même avec leur nouvelles formation, leurs nouveaux équipements, ont expliqué les pompiers, la catastrophe n’a été évitée que de peu.

« Tout le monde sait ce qui doit arriver »

Les sinistres survenant dans les constructions en Israël sont relativement rares, et ils ne sont que rarement meurtriers. Le bois est une ressource onéreuse et les constructions sont donc faites en pierre, en ciment et en verre. Mais les feux de forêt sont communs – et les grands feux de forêt peuvent être coûteux.

L’incendie du Carmel s’était déclaré au début du mois de décembre, après une saison inhabituellement sèche cette année-là. La combinaison d’une végétation importante et de saisons sèches qui durent dans le temps sont une caractéristique du climat israélien. L’État juif est également un pays petit, relativement peuplé ; ses parcs nationaux et ses forêts cultivées ne sont pas suffisamment larges pour permettre que les villes et les villages ne soient séparés par autre chose que par quelques kilomètres. Pour un pompier, cela correspond à la pire configuration possible : des centaines de zones résidentielles, grandes ou petites, dans un paysage tapissé de petits bois.

Un feu de forêt près de Givat Yearim à l’extérieur de Jérusalem, le 16 août 2021. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Les rapports émis par le gouvernement après tous les incendies majeurs en ont convenu : Il n’est pas suffisant d’élargir les services de lutte contre les incendies. Les forêts denses doivent être éclaircies, des coupe-feux doivent être installés à travers les arbres et les broussailles, en particulier autour des villes et le long des routes et les forêts doivent être diversifiées au-delà du pin d’Alep traditionnel, qui pousse – et qui brûle – vite.

« Tout le monde sait ce qu’il faut absolument faire », a expliqué la semaine dernière Yehoshua Shkedy, chef scientifique de l’Autorité de la nature et des parcs israélienne au Times of Israel, la semaine dernière, ne dissimulant pas sa frustration. « Mais on a commencé à agir seulement après 2010 – parce qu’un grand nombre de gens sont morts ».

Le problème est notamment celui de la gestion. Les forêts israéliennes ne sont pas administrées par une seule agence, une seule instance de supervision. Certaines forêts appartiennent au KKL-JNF, qui est chargé de les gérer ; d’autres le sont par l’Autorité de la nature et des parcs et d’autres encore par les municipalités locales. Les budgets pour les mesures de prévention se concentrent sur les forêts du KKL et de l’Autorité de la nature et des parcs, tandis que les municipalités manquent souvent des fonds et de l’expertise nécessaire pour effectuer leur partie du travail. Hélas, les incendies sauvages ignorent ces démarcations en sautant d’arbre en arbre, et l’état médiocre d’une partie de la forêt peut aider un feu à dépasser les mesures mises en place pour contenir les incendies et qui ont été prises dans une autre partie du bois.

Un rapport qui avait été émis en 2017 – c’est un refrain récurrent, avec pléthore de rapports qui n’ont jamais été mis en œuvre, voire lus, par le gouvernement sur la question – avait recommandé d’établir une seule instance de supervision qui serait en charge d’une initiative nationale et coordonnée visant à faire appliquer les mesures de prévention dans toutes les forêts israéliennes, indépendamment de leur propriétaire ou de leurs administrateurs.

Le docteur Yehoshua Shkedy, scientifique en chef de l’Autorité nationale de la Nature et des parcs israélienne. (Autorisation : INPA)

Comme l’explique Shkedy de l’Autorité des parcs et de la nature, cette politique inexistante de prévention pourrait avoir entraîné à l’hôpital Eitanim une tragédie encore plus importante que l’incendie du Carmel sans l’anticipation du directeur de l’établissement psychiatrique, le docteur Gadi Lubin. Lubin s’était inquiété de la proximité des arbres et du mur qui entoure l’hôpital et il avait récemment approché, à sa propre initiative, les responsables de l’Autorité et du KKL pour leur demander de tailler un coupe-feu autour du complexe.

Les incendies de pinède outrepassent ce type de barrière – mais pas aussi rapidement que lorsque le feu se propage d’un arbre à un autre. Le mois dernier, alors que les flammes se rapprochaient dangereusement d’Eitanim, cette clairière a permis de les maintenir à l’écart pendant plusieurs précieuses heures, donnant aux secours le temps nécessaire pour évacuer les lieux. Les sapeurs-pompiers ont même pu éteindre les flammes avant qu’elles ne franchissent le coupe-feu, ce qui a finalement permis de ne pas endommager la structure.

Les pompiers tentent d’éteindre un incendie à proximité du moshav Givat Yearim, près de Jérusalem, le 16 août 2021. (Crédit : Olivier Fitoussi/Flash90)

C’est un récit édifiant que Shkedy raconte à qui veut l’entendre. Eitanim a été probablement sauvé de la catastrophe non seulement par les pompiers, mais aussi grâce à l’initiative prise par le psychiatre qui dirige l’établissement. Quand la sécurité face aux incendies ne dépend que d’un psychiatre inhabituellement attentif, qui prévient ainsi un désastre, alors on peut parler de défaillance politique.

Des histoires similaires ont été racontées à travers toutes les collines de Jérusalem, le mois dernier. Un pompier se souvient auprès du Times of Israel s’être rendu à Givat Yearim, « où une femme nous a emmenés voir sa maison complètement incendiée. Nous avons regardé par la fenêtre et nous avons vu comment des arbres étaient plantés juste à côté de son habitation. Les gens veulent avoir le sentiment qu’ils vivent dans les bois mais c’est exactement comme ça que le feu est arrivé jusqu’à la maison ».

Les pompiers sont les tout premiers à noter qu’au moment où ils sont appelés en renfort, la bataille est d’ores et déjà partiellement perdue. Les vies et les biens des résidents, d’innombrables animaux et de vastes périmètres de broussailles et de forêt ont déjà été avalés par le feu.

Prévention

Au cours de ces deux dernières années, il y a eu beaucoup de travail abattu sur un plan national de prévention des incendies détaillé, avec une division claire des responsabilités, des régulations de maintenance, des directives établissant la présence de coupe-feux, etc… Ces plans ont été élaborés dans le cadre d’une initiative interagences dirigée par le Conseil national de Sécurité et la facture a été avancée : Approximativement 40 millions de shekels par an pendant cinq ans, ou 200 millions de shekels en tout. Un petit budget annuel reste nécessaire pour l’entretien.

Un prix au rabais, estiment les responsables. Les chiffres des services des incendies disent que les feux entraînent encore trois milliards de dégâts par an. Un chiffre qui fait par ailleurs des nouveaux services des incendies, plus coûteux, un bon investissement. Et la prévention reste moins onéreuse encore.

La colline de l’hôpital d’Eitanim après un incendie de forêt, le 21 août 2021. (Crédit : Times of Israel Staff)

Et cela n’a rien de nouveau. Les États-Unis se sont concentrés sur la prévention sur la plus grande partie des cinq dernières décennies, avec des campagnes d’information publiques impliquant des ours de bande dessinée, des améliorations dans le code de construction, de la sensibilisation aux incendies et des exercices dans les écoles et de larges bâtiments dans tout le pays, ainsi que des exigences sévèrement imposées concernant les mesures de sécurité appliquées dans tous les lieux publics – avec notamment des bouches d’incendie et des extincteurs mis à disposition des populations dans les rues.

Et ces efforts, livrés sur plusieurs décennies, ont payé. Selon les chiffres de l’Association nationale de protection contre les incendies, de 1977 à 2015 – soit sur 28 années – les morts civiles entraînées par le feu ont été plus que divisées par deux, passant de 7 400 par an à 3 300 et ce alors même que la population américaine augmentait de cent millions de personnes. Cette baisse n’a pas été entraînée par de meilleurs services de de lutte contre les sinistres : le bilan meurtrier moyen d’un incendie est resté relativement stable au fil de ces décennies. Simplement, les feux ont été moins nombreux. Le nombre d’incendies dans des constructions a chuté de 54% pendant cette période. En 1977, il y avait 15 sinistres pour 1 000 Américains ; il y en a eu quatre en 2015. Les efforts de prévention ont été si réussis que les incendies ne sont dorénavant responsables que d’un petit pourcentage seulement des appels passés aux départements des sapeurs-pompiers américains – approximativement 4% en 2015. Les demandes de secours médical ou « d’aide mutuelle » représentent désormais la plus importante raison d’un appel à 68%.

Ce genre de chiffre, qui se répète dans tout l’Occident, dans les zones urbaines ou naturelles – le nombre d’incendies rapportés a aussi décliné – le souligne de manière nette : La prévention est bien moins onéreuse que la lutte contre les flammes. Elle est de surcroît plus efficace.

Des signes de changement

La catastrophe aura été évitée dans les collines de Jérusalem grâce à la fois aux nouvelles capacités impressionnantes des pompiers israéliens et à une bonne dose de chance. A Eitanim, à Givat Yearim et ailleurs, les choses auraient pu être bien pires. Même si ce dernier incendie n’a pas entraîné de mort, il a rappelé aux leaders israéliens le danger – et il a servi à mettre une machine immobilisée depuis longtemps en route.

Le 16 août, au deuxième jour du terrible sinistre, le ministre de la Sécurité intérieure Omer Bar-Lev avait soulevé la question de la première enveloppe de 40 millions de shekels qui servirait à relancer le plan national de coupe-feux auprès du Premier ministre Naftali Bennett.

L’avion de l’armée de l’air israélienne Lockheed C-130, surnommé le Super Hercules, aide à éteindre un grand incendie dans les montagnes de Jérusalem, le 17 août 2021. (Olivier Fitoussi/Flash90)

« La question des coupe-feux a été mise en suspens jusqu’à aujourd’hui pour des raisons de manque de budget et parce qu’elle n’était absolument pas considérée comme une priorité », avait fait savoir sans ménagement son bureau, reconnaissant l’échec des gouvernements précédents alors même que les flammes, à l’Ouest de Jérusalem, faisaient peser des nuages lourds de fumée dans le ciel de la capitale.

Début septembre, le gouvernement a officiellement approuvé un plan plus large à hauteur de 65 millions de shekels qui vise à remettre en état la zone ravagée par l’incendie. Une enveloppe qui comprend, en plus du nettoyage des reste des toits d’entrepôt en amiante toxique et du financement nécessaire pour suivre les populations d’espèces protégées comme les daims ou les gazelles – dont un grand nombre sont morts dans les flammes – le financement nécessaire pour un plan de prévention détaillé des incendies pour la région des collines de Jérusalem.

Dans un communiqué portant sur ce nouveau budget, le ministère de la Protection environnementale a noté, la semaine dernière, que l’avenir devait apporter « des températures en hausse, des pluies en diminution et une augmentation du rythme et de l’intensité des événements extrêmes – vagues de chaleur et incendies ».

Une politique de prévention sérieuse et complète ne se contentera pas d’être économique. Elle risque de devenir, et ce de plus en plus, une véritable question de vie et de mort.

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