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Analyse

La réforme des médias pourrait permettre une ingérence politique indue dans la presse

Selon la proposition de Shlomo Karhi, le gouvernement contrôlerait le groupe qui accorde les licences de diffusion, et dont le but serait de favoriser la chaîne pro-Netanyahu

Carrie Keller-Lynn

Carrie Keller-Lynn est la correspondante politique et juridique du Times of Israël.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu s'entretient avec le ministre des Communications Shlomo Karhi lors d'un débat à la Knesset, le 10 juillet 2023. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)
Le Premier ministre Benjamin Netanyahu s'entretient avec le ministre des Communications Shlomo Karhi lors d'un débat à la Knesset, le 10 juillet 2023. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Depuis sa présentation en mars, un plan gouvernemental visant à renforcer la concurrence sur le marché des médias a été attaqué par ses détracteurs, qui l’accusent de servir les intérêts d’une chaîne de télévision pro-gouvernementale et de porter atteinte à la liberté de la presse.

Mais un examen plus approfondi du plan du ministre des Communications Shlomo Karhi (Likud) révèle que les changements structurels apportés à la scène médiatique risquent également de renforcer l’influence des hommes politiques sur les médias, comme le soulignent les associations de journalistes et les experts.

« La principale crainte est que les médias se politisent et perdent leur liberté », a déclaré Itaï Zilber, qui dirige le programme d’études sur le journalisme de l’université de Tel Aviv (TAU).

« Cela pourrait nous conduire à un Pravda », a-t-il ajouté, en référence au journal russe qui était le principal organe de communication de l’ancienne Union soviétique, largement reconnu comme étant un instrument de la propagande soviétique.

Le plan Karhi a été présenté comme un programme destiné à libéraliser le marché des médias afin de stimuler la concurrence en supprimant la surveillance du contenu, en abaissant les barrières réglementaires à la diffusion des informations, en canalisant l’argent des contribuables vers un contenu « diversifié » et en introduisant une série de mesures incitatives qui favoriseraient les chaînes les plus petites et les plus novatrices. Parmi ces chaînes, la principale, selon les critiques, est une chaîne de droite favorable au gouvernement.

Alors que Karhi affirme que la réforme vise à stimuler la concurrence, Tehilla Shwartz Altshuler, qui dirige un programme à l’intersection des médias et de la démocratie à l’Institut israélien pour la démocratie (IDI), conteste l’idée que les réglementations gouvernementales entravent l’industrie.

Selon cette dernière, de par sa petite taille, le marché des médias israéliens est naturellement limité par le nombre relativement faible de personnes qui consomment des informations en langue hébraïque. En outre, la publicité dans les médias traditionnels continue de diminuer à mesure que les budgets migrent vers les plateformes numériques, ce qui nuit aux résultats de tous les médias.

La chercheuse de l’IDI a indiqué que « par conséquent, promettre à la population israélienne une concurrence accrue sur le marché des médias revient à lui mentir ».

Le ministre des Communications Shlomo Karhi présentant sa réforme du marché des médias à des journalistes, à Jérusalem, le 17 juillet 2023. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Pour elle et Zilber, le nouveau projet de loi semble au contraire faire partie d’un processus destiné à assurer une couverture médiatique plus favorable au gouvernement du Premier ministre Benjamin Netanyahu, qui dirige le Likud, dont Karhi fait partie.

Netanyahu a longtemps été accusé de faire une fixette pour garantir une couverture médiatique positive. Deux des procès pour corruption en cours concernent les efforts de Netanyahu pour s’assurer une couverture médiatique plus favorable dans le grand quotidien Yedioth Ahronoth et sur le site web d’information populaire Walla. Israel Hayom, quotidien gratuit ayant le plus fort tirage du pays, est généralement reconnu comme le porte-parole du Premier ministre.

« Il faut considérer cela comme faisant partie du plan en plusieurs étapes conçu par Netanyahu pour contrôler la presse israélienne », a expliqué Altshuler. « Ce plan a été lancé lorsque Netanyahu a utilisé l’argent de son ami [le défunt magnat des casinos] Sheldon Adelson pour créer Israel Hayom ».

Ce plan, toujours selon Altshuler, comprend une législation visant à favoriser la Quatorzième chaîne, un média ouvertement de droite.

Le ministère de Karhi assure que les réformes réduiront la politisation en supprimant les intermédiaires et en mettant en place un régulateur dont les pouvoirs se limiteront à garantir la concurrence.

« Nous sommes convaincus que la suppression de la réglementation, l’annulation des licences et la libéralisation du marché renforceront la liberté d’expression, permettront à de nouvelles voix de se faire entendre et amélioreront le secteur des communications en Israël », a déclaré le ministère en réponse à une question posée par le Times of Israel.

Mais comme le gouvernement cherche à consolider son pouvoir en démontant le pouvoir judiciaire et en supprimant la surveillance, tout en s’attaquant régulièrement aux médias traditionnels, des desseins plus sinistres pourraient se cacher derrière les changements proposés.

« La réforme des médias n’est qu’un élément dans un tout plus vaste », a précisé Altshuler, « et ce n’est pas l’élément le plus important ».

Le régime réglementaire actuel

Le marché israélien des médias d’information n’est pas uniformément réglementé. Si le gouvernement se tient généralement à l’écart des publications imprimées et en ligne, il détient des leviers de contrôle sur les personnes autorisées à diffuser des informations sur les ondes.

Un organisme public, la Seconde Autorité pour la télévision et la radio (HaReshout HaShniya LeTelevizya VeRadio), réglemente les Douzième et Treizième chaînes, de grandes chaînes commerciales qui font concurrence à la chaîne publique Kan en matière d’informations, de divertissements et d’autres contenus.

Le plateau principal du studio Kan à Jérusalem, vu le 31 janvier 2023. (Crédit : Olivier Fitoussi/Flash90)

Les douzième et treizième chaînes sont confrontées à ce que Altshuler appelle un « lourd fardeau réglementaire ». Il s’agit notamment de l’octroi de licences et de l’obligation de consacrer 15 % de leurs revenus au financement de productions israéliennes originales, qu’elle décrit comme « une sorte de prélèvement » sur leurs activités.

Elles ont également dû créer une société distincte pour diffuser les informations, un système créé pour garantir que les intérêts commerciaux de la station n’influencent pas le contenu des informations.

Ce système a fonctionné en grande partie « parce que ces chaînes d’information ont créé leur propre ADN journalistique », comme nous l’explique Altshuler.

Tandis que ce mécanisme a protégé une presse très indépendante, il n’a pas laissé la sphère médiatique dénuée de préjugés, selon les critiques. Un certain nombre de hauts responsables politiques de centre-gauche, en activité ou récemment retraités, ont travaillé pour la douzième chaîne, anciennement connue sous le nom de Deuxième, de loin la plus populaire des chaînes d’information. Parmi eux figurent l’actuel chef de l’opposition Yair Lapid, Nitzan Horowitz, qui a dirigé le parti de gauche Meretz lors de la précédente Knesset, et l’ancienne présidente du parti Avoda, Shelly Yachimovich.

Une autorité distincte, le Conseil de la radiodiffusion par câble et par satellite, ont initialement réglementé à la fois les fournisseurs comme Yes et Hot et les petits nouveaux comme la Quatorzième chaîne et la chaîne d’information en langue étrangère i24. Mais en 2018, un gouvernement dirigé par Netanyahu a adopté une loi pour les placer sous le contrôle de la Seconde autorité, une initiative qui a été perçue par beaucoup comme une tentative de propulser la Quatorzième chaîne sur le même podium que les Douzieme et Treizieme chaînes.

À l’époque, la Quatorzième chaîne émettait depuis le canal 20, mais en 2021, le propriétaire de la station a fait une offre de 5 millions de shekels pour le droit de faire passer la chaîne en-dessous du canal 14, la plaçant ainsi aux côtés de ses rivaux et de Kan, qui émet sur le canal 11.

En pratique ce que cette loi a surtout permis, c’est d’exempter la Quatorzième chaîne de l’obligation de s’enregistrer pour obtenir une licence de diffusion. Elle a ainsi échappé à la règle des 15 % de financement du contenu local et n’a pas eu à payer pour être distribuée par Yes, Hot ou le décodeur numérique Idan Plus.

Beaucoup ont vu dans ces exemptions un autre moyen de favoriser la chaîne, un média de droite fervent supporteur de Netanyahu et de sa coalition au pouvoir. La chaîne a dénoncé le procès en cours du Premier ministre pour corruption et soutient la refonte du système judiciaire par le gouvernement.

« Ils ont donné à la Quatorzième chaîne des conditions spéciales pour qu’elle devienne un concurrent majeur sur le marché des médias, et c’est un processus sur lequel ils travaillent [depuis des années] », a déclaré Altshuler.

Le chef de l’opposition de l’époque, Benjamin Netanyahu, prenant la parole lors d’une conférence organisée par la Quatorzième chaine, à Jérusalem, le 23 octobre 2022. (Crédit : Yonatan SIndel/Flash90)

Principaux éléments de la réforme proposée par Karhi

Au fil des ans, les experts ont souligné la nécessité de fusionner la Seconde Autorité et le Conseil de la radiodiffusion par câble et par satellite en un seul organisme. Le prédécesseur de Karhi au poste de ministre des Communications, Yoaz Hendel, avait présenté un programme de réforme complet en septembre 2022 qui incluait un tel modèle.

Toutefois, le plan de Hendel mettait l’accent sur le maintien de l’indépendance politique de l’autorité de régulation des médias. Le plan de Karhi, en revanche, prévoit le remplacement de la Seconde Autorité et du Conseil de la radiodiffusion par câble et par satellite par un nouveau conseil de régulation de neuf membres, composé en grande partie de personnes nommées par le pouvoir politique et pouvant être dissous à la demande du gouvernement.

Yoaz Hendel, ancien ministre des Communications, s’exprimant lors d’une manifestation de manifestants de droite contre le projet de réforme du système judiciaire du gouvernement israélien, à Jérusalem, le 11 mars 2023. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Karhi a décrit le nouvel organe comme ne disposant que de pouvoirs minimes, mais un avis juridique précédant le projet de loi à venir a révélé que le conseil serait en mesure d’imposer des amendes pouvant aller jusqu’à des millions de shekels. Les régulateurs actuels ont aussi le pouvoir de sanctionner les radiodiffuseurs pour des violations éthiques ou pour la diffusion de programmes dépassant le cadre de leur licence.

Le plan de Karhi supprimerait également la nécessité d’obtenir une licence, au profit d’un système d’enregistrement. Il supprimerait également l’obligation d’établir un dispositif de protection entre la partie commerciale et la partie actualités d’une chaîne, exposant ainsi les médias à devenir la proie des intérêts commerciaux d’une chaîne.

La séparation statutaire entre les sociétés d’information télévisuelle et leurs diffuseurs non spécialisés dans l’information est considérée comme l’une des seules protections contre une influence commerciale ou politique inappropriée, les régulateurs étant traditionnellement réticents à modérer le contenu de manière trop stricte.

Karhi « ouvre la porte au contenu commercial dans les informations », a déclaré l’Association des journalistes israéliens. Ce changement signifierait que les propriétaires de chaînes commerciales pourraient, en théorie, promouvoir des lignes éditoriales qui favorisent leurs autres intérêts commerciaux ou supprimer des articles qui nuisent à leurs clients politiques, comme c’est déjà le cas dans la presse écrite et en ligne.

Un porte-parole du ministère des Communications a refusé de répondre aux critiques selon lesquelles le changement pourrait ouvrir la porte à un contenu commercial dans les actualités, déclarant au contraire que les changements étaient basés sur le fait de laisser les consommateurs choisir leur contenu d’actualités sur le « marché libre ».

Certains considèrent la Hongrie, où le Premier ministre Viktor Orban a réussi à consolider son pouvoir et à contrôler les médias, comme un exemple à suivre pour Israël.

En 2018, le parti hongrois au pouvoir, le Fidesz, avait placé un proche à la tête d’une fondation qui a désormais acquis plus de 400 titres de presse, l’une des nombreuses mesures soutenues par Orban pour faire pencher la couverture médiatique en sa faveur. Bien que la réforme de Karhi soit très différente de l’exemple hongrois, ses détracteurs craignent qu’Israël ne s’oriente vers le type d’ingérence politique dans les médias que connaît la Hongrie, à la fois en raison de l’influence politique exercée sur l’organisme de régulation et d’enregistrement, et en raison de la suppression d’une protection essentielle contre l’influence indue sur les chaînes d’information radiotélévisées.

Mais même en empêchant les régulateurs de contrôler le contenu et en se concentrant sur la création d’un environnement concurrentiel, le nouveau panel aurait l’autorite de décider qui est ou n’est pas autorisé à s’enregistrer comme un média sur la base de considérations politiques, selon Altshuler.

Tehilla Shwartz Altshuler (R), chercheuse à l’Institut israélien de la démocratie et responsable du programme de réforme des médias du centre et de la démocratie à l’ère de l’information, assiste au programme Démocratie à l’ère de l’information de l’IDI, le 18 janvier 2018. (Crédit : Oded Antman)

« C’est ce qui est si répugnant ici. Ce que [Karhi] fait, ce n’est pas de la régulation, mais de la régulation politique », a-t-elle déclaré.

Un porte-parole du ministère des Communications a déclaré qu’il « ne savait pas » si la commission rejetterait les candidats ou sur quelles bases, mais il a exprimé « l’espoir que le marché libre mènera son propre processus pour déterminer qui a les capacités de diriger une chaîne d’information », ce qui revient à dire que les candidats dont les ressources et l’audience potentielle sont insuffisantes seront éliminés.

Une infographie du ministère des Communications se vante que les changements créeront « un marché ouvert sans interférence de contenu » et « mettront le pouvoir entre les mains du consommateur ! »

Altshuler voit d’un très mauvais œil l’idée de laisser « les gens signifier [leur accord] avec leur télécommande », « ce qui revient à dire que nous n’avons pas besoin de gardiens parce que les gens vont voter ».

« Non seulement le public israélien […] n’aura pas de régulateur pour s’assurer de la qualité des programmes d’information diffusés. Mais en plus, les programmes d’information seront politiques parce qu’ils seront soumis à cette nouvelle autorité », a-t-elle déclaré.

Contrôle des données d’audience

Le plan de Karhi prévoit également de transférer les mesures d’audience d’une commission indépendante au ministère des Communications, ce qui donnerait à ce dernier une fenêtre précieuse sur les opinions politiques des téléspectateurs et lui servirait de levier pour la diffusion de messages destinés au grand public.

Itai Zilber, directeur des études de journalisme à l’université de Tel Aviv et journaliste de longue date à la radio de l’armée (Crédit : Autorisation/Itai Zilber)

Altshuler estime que donner au ministère des Communications le pouvoir à la fois sur le régulateur et sur les données sur lesquelles il s’appuie – et qu’il communique en fin de compte au public – est tout à fait problématique.

« Contrôler à la fois le régulateur et les mesures d’évaluation n’existe dans aucune démocratie que je connaisse », a-t-elle déclaré.

La proposition de Karhi contient une disposition obligeant les entreprises à fournir des données d’audience en temps réel au nouvel organisme d’évaluation, ce qui signifie que « le ministère des Communications obtiendrait des données sur mes habitudes de visionnage, y compris des données privées ».

Le ministère est libre de décider comment présenter et distribuer ces données, et les politiciens pourront s’en servir pour connaître les tendances politiques des téléspectateurs, a-t-elle ajouté.

« Celui qui contrôle les données contrôle le message », a souligné Altshuler, qui s’inquiète du fait que « si vous contrôlez les données, vous pouvez atteindre les gens et leur mentir ».

En réponse à une question sur les changements apportés au système d’évaluation et aux données d’audience, un porte-parole du ministère des Communications a déclaré « qu’il y a un certain nombre de problèmes avec la façon dont cela se passe aujourd’hui ».

Il a ajouté que le ministère n’avait « pas encore approuvé le système [de classification spécifique] », mais qu’il envisageait, entre autres options, l’utilisation d’un mécanisme de classification en temps réel, tel que les décodeurs utilisés en Occident.

Le porte-parole du ministère n’a pas répondu à notre demande de détails sur la manière dont les personnes seraient sélectionnées pour l’échantillon, et a déclaré ignorer encore si et comment le ministère traiterait les données des téléspectateurs privés, une action qui serait autorisée par le projet de loi, selon Altshuler.

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