La répression d’Israël contre les travailleurs philippins les pousse à se cacher
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La répression d’Israël contre les travailleurs philippins les pousse à se cacher

La récente vague d'arrestations et d'expulsions de travailleurs étrangers et de leurs enfants nés en Israël fait que toute la communauté vit dans la peur

Mika et Maureen Velasco arrêtées en août. (United Children of Israel, Autorisation)
Mika et Maureen Velasco arrêtées en août. (United Children of Israel, Autorisation)

JTA – La femme s’est approchée avec appréhension, remuant et jetant un regard nerveux par-dessus son épaule alors qu’elle s’asseyait dans un café à Tel Aviv.

Une soignante philippine qui vit en Israël depuis des années sans visa, a déclaré que les autorités israéliennes avaient fait une descente chez elle à la fin août, une semaine seulement après avoir pris ses enfants et s’être enfuie, effrayée par une série d’arrestations d’ouvriers étrangers et de leurs enfants nés en Israël.

Depuis, ils ont séjourné dans trois refuges. Sauf pour les déplacements entre les cachettes, les enfants ne sont pas sortis le jour de tout l’été.

« Si nous achetons des choses pour les enfants, nous devons le faire la nuit parce que les enfants ont peur qu’il nous arrive quelque chose pendant la journée », dit la femme, qui a insisté pour rester anonyme pour se confier à  la Jewish Telegraphic Agency. Elle a ajouté qu’elle est « très effrayée et fatiguée de se cacher ».

L’État sévit contre les travailleurs étrangers qui ont dépassé la durée de validité de leur visa, exposant ainsi des milliers de personnes au risque d’être expulsées. Des centaines de milliers d’étrangers non-juifs travaillent en Israël dans diverses professions, et on estime que parmi eux, des milliers sont restés illégalement dans le pays après l’expiration de leur visa. Certains ont donné naissance à des enfants pour lesquels l’hébreu est leur langue maternelle, et parfois la seule langue.

Des travailleurs philippins et leurs enfants protestent contre leur expulsion imminente devant la résidence du Premier ministre à Jérusalem, le 11 juin 2019. (Yonatan Sindel/Flash90)

Au cours de l’été, les autorités ont mené une série de raids ciblant les travailleurs étrangers et leurs familles, ce qui a conduit de nombreuses familles qui avaient vécu de manière relativement libre à se cacher, dans un mouvement perçu par certains militants comme un changement de politique. Certains ont été accueillis par des Israéliens compréhensifs, mais sont restés en mouvement pour échapper aux autorités. Bon nombre des personnes visées par l’expulsion sont nées, ont grandi et ont été éduquées en Israël, et les activistes disent qu’il est donc cruel de les expulser.

« Après 21 ans au service des Juifs et des Israéliens, en particulier des personnes âgées, je pense qu’ils peuvent faire preuve de compassion à l’égard de nos enfants et les laisser vivre leurs rêves et avoir un avenir meilleur « , a déclaré Beth Franco, une aidante des Philippines qui vit en Israël depuis plus de deux décennies et organise le travail du groupe  United Children of Israel. « C’est mieux ici pour nos enfants. Ils n’ont pas de sang juif, mais ils sont Israéliens dans tous les sens du terme. »

Le gouvernement ne voit pas les choses de cette façon. Au début de l’été, le ministère de l’Intérieur a annoncé des plans pour une opération visant à retrouver et à expulser quelque 100 travailleurs et 50 de leurs enfants nés en Israël qui étaient dans le pays illégalement. Cela a conduit des milliers de Philippins et leurs sympathisants israéliens à descendre dans la rue lors d’une série de rassemblements organisés par United Children of Israel.

« Il faut jouer au chat et à la souris. Vous n’avez pas l’esprit tranquille », dit Franco. « Vous regardez par-dessus votre épaule dans la rue et vous devez être vif. Quand vous rentrez chez vous, vous devez faire en sorte de ne pas aller tout droit, et vous devez zigzaguer et prendre des raccourcis afin de ne pas être suivi. C’est la vie que nous vivons. C’est vraiment dur. »

Shira Abbo, porte-parole de la Hotline for Refugees and Migrants, une organisation non gouvernementale qui défend les droits des travailleurs migrants, affirme que, sauf dans de rares cas, les travailleurs étrangers en Israël ne peuvent avoir de relations intimes et avoir des enfants dans ce pays. Israël est le seul pays à imposer de telles restrictions, a dit M. Abbo.

« Aucun autre pays occidental n’importe un tel nombre de jeunes femmes et leur interdit d’avoir des familles et leur permet de rester si longtemps », a dit Abbo. « C’est cette combinaison qui crée le problème. Ils restent si longtemps et l’État s’attend à ce qu’ils n’aient pas de famille. »

Un aide domestique philippin pousse un Israélien âgé en chaise roulante, le 22 avril 2009. Illustration. (Crédit : Abir Sultan/Flash90)

L’une des personnes arrêtées cet été est Sheila Velasco, une aide-ménagère philippine qui se trouve en Israël illégalement depuis des années et dont les enfants ont étudié à l’école Balfour de Tel Aviv. Le 18 août, Velasco a été arrêtée avec son partenaire, Randy Bakaru, et leurs filles, Mika et Maureen.

Pendant 12 jours, Velasco et ses filles ont été placées en détention et ont pu voir Bakaru, qui était détenu séparément, pendant seulement 20 minutes par jour. Les autorités lui permettaient à l’occasion de commander des goûters israéliens dans un magasin voisin pour donner un sentiment de normalité à ses enfants israéliens d’origine et parlant hébreu. Un juge a finalement ordonné la libération sous caution de la famille pour la durée de la procédure judiciaire engagée contre elle, estimant que le maintien en détention pouvait s’avérer préjudiciable pour les enfants.

« Les enfants pleuraient, a dit Velasco au sujet de leur détention. « En prison, ils n’ont ni dormi ni mangé et ont posé beaucoup de questions sur pourquoi ils n’allaient pas à l’école et pourquoi ils fermaient la porte et devaient fermer notre cellule. »

Parmi ceux qui se sont ralliés à la défense de la famille se trouvait Tamar Ben Yishai, un parent d’amis d’école des filles de Velasco. Après l’arrestation de la famille, un comité de parents a été mis sur pied pour aider United Children of Israel à organiser des rassemblements et à défendre les enfants. Le comité a également recueilli plus de 25 000 shekels (plus de 6 000 euros) en quelques heures pour payer les services d’un avocat.

« Pour nous, ils faisaient partie de notre communauté », a dit Ben Yishai. « Les enfants ont grandi ensemble, chanté et célébré toutes les fêtes et tous les anniversaires ensemble. Il ne nous est jamais venu à l’esprit qu’ils étaient en danger de quelque façon que ce soit. »

Selon Abbo, l’État s’est montré plus indulgent à l’égard des migrants qui étaient parents d’écoliers, s’abstenant dans la plupart des cas de les expulser pendant l’année scolaire. Mais Sabine Hadad, porte-parole de l’Autorité de la Population et de l’Immigration, a nié tout changement de politique.

« La décision d’arrêter un enfant pendant l’année scolaire n’est pas un changement de politique », a dit Mme Hadad. « Il y aura des arrestations pendant l’année, comme d’habitude. »

Des enfants philippins portent des banderoles lors d’une manifestation contre leur expulsion, à Tel Aviv, le 6 août 2019. (Gil COHEN-MAGEN / AFP)

David Tadmor, avocat représentant plusieurs familles de travailleurs étrangers, a prétendu que les autorités profitaient du marasme politique actuel d’Israël pour accélérer l’application des lois. Les élections d’avril ont empêché les principaux partis politiques de former un gouvernement et les Israéliens ont dû retourner aux urnes.

« Nous savons que ces enfants sont vraiment israéliens à tous égards et qu’ils n’ont rien fait de mal si ce n’est d’être nés d’immigrants qui sont venus en Israël légalement et qui ont prolongé leur séjour », a dit Tadmor à JTA. « Selon tous les principes, y compris les conventions internationales auxquelles Israël est partie prenante, le traitement des enfants ne peut être déterminé par le statut de leurs parents. »

Mais Hadad a dit qu’Israël n’avait guère le choix en la matière.

« En Israël, la loi ne dit pas que si vous êtes ici illégalement pendant de nombreuses années, vous obtiendrez la citoyenneté », a-t-elle dit. « C’est la loi ici. »

Malgré cela, les défenseurs des droits de l’Homme disent qu’il est déraisonnable pour Israël de permettre à un grand nombre d’étrangers d’entrer dans le pays et de s’attendre à ce qu’ils ne tombent jamais amoureux d’Israéliens ou n’aient jamais d’enfants avec eux.

« Vous espérez qu’une jeune femme dans la force de l’âge ne tombe pas enceinte ? » a dit Franco. « Après une semaine passée chez une vieille dame, il faut avoir une vie, même pour quelques heures. Nous ne sommes pas des animaux. »

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