L’annexion des implantations créerait une « rupture » avec la diaspora américaine
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Analyse

L’annexion des implantations créerait une « rupture » avec la diaspora américaine

Des dirigeants juifs américains qui "aiment Israël" craignent que l'annexion des implantations ne crée une crise politique et n'éloigne une grande partie des Juifs américains

Eric Cortellessa

Eric Cortellessa couvre la politique américaine pour le Times of Israël

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu (à gauche) et Richard Sandler, président du conseil d'administration de la Jewish Federation of North America, lors de l'Assemblée générale de la JFNA à Tel Aviv, le 24 octobre 2018. (Tomer Neuberg/Flash90)
Le Premier ministre Benjamin Netanyahu (à gauche) et Richard Sandler, président du conseil d'administration de la Jewish Federation of North America, lors de l'Assemblée générale de la JFNA à Tel Aviv, le 24 octobre 2018. (Tomer Neuberg/Flash90)

WASHINGTON – La victoire électorale du Premier ministre Benjamin Netanyahu risque de creuser davantage le fossé entre Israël et la diaspora juive américaine, ont déclaré les dirigeants juifs américains au lendemain de la campagne, surtout s’il tient sa promesse électorale d’annexer les implantations en Cisjordanie.

Une telle mesure ferait s’éloigner la plupart des Juifs américains de l’État juif, qui sont en grande majorité orientés à gauche, et diviserait la communauté juive américaine sur la morale d’Israël, ont déclaré les dirigeants de plusieurs organisations juives puissantes au Times of Israël.

Si Netanyahu étendait unilatéralement la souveraineté israélienne aux implantations en Cisjordanie, comme il l’a promis lors d’interviews à la veille des élections, cela « empêcherait toute possibilité de solution à deux États », a déclaré le rabbin Rick Jacobs, président de l’Union pour le judaïsme réformé (UJR). « Je pense que cela créerait une rupture considérable avec beaucoup de membres de la communauté juive américaine. »

« Et ce n’est pas parce qu’ils n’aiment pas Israël », a-t-il ajouté. « C’est parce qu’ils aiment Israël ».

Rabbi Rick Jacobs. (photo credit: Clark Jones, Courtesy the Union for Reform Judaism)
Le rabbin Rick Jacobs lors de sa nomination à la tête du mouvement réformé, en 2012. (Crédit photo : Clark Jones, avec l’aimable autorisation de l’Union pour le judaïsme réformé)

Dans les jours qui ont précédé les élections, M. Netanyahu a promis à la télévision d’appliquer progressivement la souveraineté israélienne à toutes les implantations – celles des blocs, ainsi que les implantations isolées, qui comptent quelque 400 000 habitants au total – et il a déclaré vouloir et souhaiter le faire avec l’accord des États-Unis. Il a clairement indiqué qu’il ne parlait pas d’annexer la zone C – les 60 % de la Cisjordanie qui comprend toutes les implantations et compte plus de 100 000 Palestiniens. Il n’était pas clair dans l’immédiat s’il s’agissait d’une promesse électorale vide de sens visant à s’assurer le soutien de sa base de droite ou de l’annonce d’une politique qu’il allait véritablement mener.

Quelques jours avant que les Israéliens ne se rendent aux urnes en 2015, le Premier ministre avait déclaré que jamais un état palestinien ne verrait le jour sous sa direction – des propos sur lesquels il était immédiatement revenu après sa prise de pouvoir. Mais à l’époque, Barack Obama était président et faisait pression sur lui pour qu’il fasse des progrès vers la paix contrairement au président américain Donald Trump.

David Halperin, directeur exécutif de l’Israel Policy Forum, qui plaide pour une solution à deux États, a déclaré que les propos de Netanyahu étaient profondément problématiques, qu’il ait l’intention ou non de mettre ce plan à exécution.

« Si ce n’est que de la rhétorique, c’est quand même dangereux, car cela introduit l’idée d’annexion de la Cisjordanie dans le courant politique dominant et augmente ainsi la possibilité que les partis de droite en fassent une condition pour former une coalition », a-t-il déclaré au Times of Israël. « C’est légitimer l’idée de l’annexion dans le discours politique. »

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu en visite sur le marché Mahane Yehuda de Jérusalem lors de sa campagne électorale, le 8 avril 2019. (Yonatan Sindel/Flash90)

En effet, le Times of Israël a rapporté pour la première fois le 27 mars – avant que Netanyahu n’ait publiquement évoqué ses intentions – que le Premier ministre allait lier l’annexion des implantations à son combat contre des poursuites dans les négociations avec ses partenaires potentiels, s’il était réélu. Les informations publiées depuis le vote, alors que les négociations de coalition sont sur le point d’être entamées, suggèrent que les partis de droite accepteraient d’appuyer une loi qui interdirait d’inculper un Premier ministre en exercice en échange de la décision de Netanyahu d’aller de l’avant avec l’annexion. Bezalel Smotrich, de l’Union des partis de droite, a déclaré qu’il présenterait un projet de loi visant à garantir que le Premier ministre ne puisse être jugé pendant son mandat.

Nathan Diament, directeur exécutif des politiques publiques de l’Orthodox Union (ex-Union des congrégations juives orthodoxes américaines), a plaidé en faveur de la proposition de Netanyahu d’annexer les implantations.

« Chaque fois qu’on a parlé d’une solution à deux États, il a toujours été dit que les principaux blocs d’implantations feraient partie d’Israël quelle que soit la solution retenue », a-t-il déclaré au Times of Israel. « Alors pourquoi cela devrait-il être si controversé ? »

Diament a déclaré que les Juifs orthodoxes, qui représentent environ 10 % des Juifs américains selon le Pew Research Center, soutiendraient le plan du Premier ministre israélien.

« Du point de vue de la communauté orthodoxe – le point de vue sioniste religieux – les localités de Cisjordanie font, de notre point de vue, partie intégrante d’Israël », a-t-il dit. « Les membres de la communauté juive orthodoxe ont des amis proches et des parents qui y vivent. Je pense que nous serions largement favorables à ce que ces localités soient sous la juridiction israélienne. »

Le directeur de l’Israel Policy Forum, cependant, a un avis différent. « Même s’il s’agit d’une annexion partielle, il s’agirait d’une pente très glissante vers une réalité à un seul État », a-t-il dit. « Ce serait une crise majeure entre Israël et les Juifs de la diaspora [américaine, ndlr]. Et ce serait le germe d’une crise majeure à Washington. »

Une photo prise depuis l’implantation israélienne de Kedar montre l’implantation israélienne de Maale Adumim en Cisjordanie, le 26 octobre 2017. (Crédit : Thomas Coex/AFP)

Déjà, certains des plus féroces défenseurs d’Israël au Capitole ont averti que l’annexion conduirait à un désastre politique pour la cause pro-Israël.

Vendredi, quatre démocrates juifs ayant des liens étroits avec l’American Israel Public Affairs Committee [AIPAC] – les représentants Eliot Engel (New York), Nita Lowey (New York), Ted Deutch (Floride) et Brad Schneider (Illinois) ont publié un communiqué commun mettant en garde contre toute application du droit israélien à des implantations juives.

« Deux États pour deux peuples, négociés directement par les deux parties, avec des échanges de terres convenus d’un commun accord, est la meilleure option pour parvenir à un Israël juif, démocratique et sûr vivant côte à côte avec un État palestinien démocratique et démilitarisé », ont déclaré les parlementaires démocrates.

On s’inquiète aussi largement de ce qu’une telle décision signifierait pour les jeunes Juifs américains, qui sont en très grande majorité de gauche et qui, selon de multiples sondages, ont délaissé Israël au cours des dernières années.

La rabbine Debra Newman Kamin, la nouvelle présidente du Conservative movement’s Rabbinical Assembly, a dit qu’elle compatissait avec les jeunes Juifs qui pensaient que le sionisme de gauche allait mourir quand Israël annexerait unilatéralement même une partie de la Cisjordanie, mais que, avec le temps, elle serait devenue plus respectueuse des opinions des Israéliens.

Un émeutier jette des pierres sur la police à Sarcelles, près de la synagogue de la ville, pendant une manifestation anti-Israël pendant l’opération Bordure protectrice, le 20 juillet 2014. (Crédit : AFP/Pierre Andrieu)

« Quand j’avais leur âge, nous avions un gouvernement Shamir et la première Intifada. Je ne suis pas sûr d’avoir ressenti cela différemment de ce qu’ils ressentent aujourd’hui », a expliqué Kamin au Times of Israël. « A mon âge beaucoup plus avancé aujourd’hui, après avoir vécu la seconde Intifada et le retrait de Gaza, je comprends ce qu’ils disent, parce que je ressentais cela quand j’avais vingt ans, désespérant à propos de choses que je ne pouvais supporter avec le gouvernement israélien. Mais maintenant, je suis plus sensible aux préoccupations des Israéliens à propos d’Israël ».

Dans l’ensemble, elle pense que la jeune génération comprendra les craintes des Israéliens à l’idée de renoncer à un territoire au Moyen-Orient, où les vides sont souvent comblés par des forces malfaisantes. « Je pense toujours que la majorité des Juifs américains se tiendra aux côtés d’Israël », dit-elle.

Jacobs a brossé un tableau plus sombre. Les Juifs libéraux se sont déjà sentis mécontents de l’Israël de Netanyahu ces dernières années, non seulement à cause de sa position sur la question palestinienne, mais aussi parce qu’il a renié un accord visant à agrandir un espace de prière pluraliste au mur Occidental.

Les élus démocrates Nita Lowey et Eliot Engel de l’Etat de New York interviennent lors de la conférence annuelle de l’AIPAC, le 25 mars 2019. (Crédit : AIPAC via JTA)

De plus, le rabbinat exerce toujours la pleine juridiction administrative sur la vie juive dans l’Etat, y compris sur des questions personnelles comme le mariage, les enterrements et les conversions au judaïsme. Le rôle démesuré que les partis ultra-orthodoxes, comme le Shas et Yahadout HaTorah, sont susceptibles d’avoir dans le prochain gouvernement de Netanyahu ne permettra « d’accomplir aucun progrès sur la liberté religieuse et le pluralisme ».

Si Netanyahu annexait les implantations, la crise actuelle des relations entre Israël et la diaspora américaine s’aggraverait encore, estime M. Jacobs.

Soulignant l’inquiétude que suscite cette question, neuf organisations juives, dont cinq associées aux mouvements réformé et conserveur, ont adressé une lettre sans précédent à Trump pour lui demander de préserver la solution à deux États face aux déclarations de Netanyahu sur la souveraineté de l’Etat sur les implantations. Publiée vendredi matin, la lettre constituait un appel très inhabituel de la part de grandes organisations juives à un président américain pour endiguer un Premier ministre israélien.

L’une des nombreuses réunions de négociation ayant précédé l’accord du mur Occidental de janvier 2016. Sont présents le Premier ministre Benjamin Netanyahu, l’ancien secrétaire du cabinet Avichai Mandelblit (en veste noire), le rabbin Steven Wernick, dirigeant du mouvement Masorti, le directeur exécutif du mouvement Masorti Yizhar Hess (en lunettes) et la rabbin Julie Schonfeld, qui dirige l’Assemblée rabbinique du mouvement Masorti. (Crédit : Yizhar Hess)

« Nous pensons que [l’annexion] conduira à un conflit plus grave entre Israéliens et Palestiniens, sapera gravement, sinon totalement, la bonne coordination en matière de sécurité entre l’État d’Israël et l’Autorité palestinienne, et stimulera des efforts tels que le mouvement Boycott, Désinvestissement et Sanctions qui visent à isoler et délégitimer Israël », prévient la lettre. « Cela créera d’intenses divisions aux États-Unis et rendra le soutien indéfectible à Israël et à sa sécurité beaucoup plus difficile à maintenir. »

Les signataires sont la Central Conference of American Rabbis et l’Union pour le judaïsme réformé, affiliée au mouvement réformé ; la United Synagogue of Conservative Judaism, son assemblée rabbinique et MERCAZ, l’organisation sioniste du mouvement conserveur ; l’Anti-Defamation League, la principale organisation juive de défense des droits civiques, Ameinu, une organisation sioniste de gauche, le National Council of Jewish Women et l’Israel Policy Forum. Tous, à l’exception de l’IPF, sont membres de la Conference of Presidents of Major American Jewish Organizations.

« Ce que nous savons des Juifs non orthodoxes en Amérique du Nord, c’est qu’ils sont résolument de gauche », a dit Jacobs au Times of Israel. « Le gouvernement Netanyahu sera encore plus anti-gauche. Nous allons assister à un clivage entre gauche et anti-gauche. »

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